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Enseignement bilingue et international

Enseignement bilingue et politique linguistique de la famille

Mis à jour : 7 Aoû 2017

Anna Dgalalova, Natalia Zorina, Igor Kostukevitch (Narva, Estonie); Ékaterina Protassova, Angelika Boursa, Khannes Viimaranta (Helsinki, Finlande); Margarita Gavrilina, Liguita Grigulé (Riga, Lettonie)

Source : Plurilinguisme et Société, ouvrage dirigé par Ekaterina Protassova, consulté sur https://www.kjsp.ee/uploads/documents/konf/2016-2017/Mnogojazicie_i_sreda.pdf, le 06 juin 2017. pp 8 à 9 et pp 40 à 45.

Introduction. Cette étude internationale portant sur l'analyse du positionnement et des besoins parentaux en matière d'enseignement bilingue, a été réalisée dans le cadre du projet « Modèles de participation des parents à l’enseignement bilingue dans les écoles maternelles et primaires » (Development of Parent Involvement Models for Bilingual Pre-and Primary School ». L'objectif fondamental du projet est de soutenir l'éducation bilingue dans les milieux russophones d'Estonie, de Lettonie et de Finlande à travers l'élaboration d'un modèle qui permettrait d’associer les parents au processus d'enseignement dans les écoles maternelles et primaires.

Durée du projet : 01.09.2015-31.08.2017.

Ce projet international a rassemblé des chercheurs de trois pays : l'Estonie, la Lettonie et la Finlande. La réalisation du projet comprend plusieurs étapes : 1) Analyse des pratiques d'enseignement bilingue mises en œuvre dans différentes parties du globe et des possibilités de consulter les parents sur ces questions. 2) Enquête sur le positionnement parental concernant l'enseignement bilingue sous ses différents aspects, et évaluation des besoins dans ce domaine. 3) Élaboration d'un programme de soutien parental. 4) Formation des formateurs. 5) Mise en œuvre du programme auprès des parents.

La présente étude correspond à la deuxième étape de réalisation du projet au cours de laquelle le groupe de chercheurs des trois pays a élaboré un questionnaire destiné aux parents. Ce groupe a recueilli, analysé et synthétisé les résultats de cette étude, qui ont été présentés devant un large public lors d'une conférence pédagogique à l'université de Tartu (Estonie) le 26 août 2016.

En Estonie, tout comme en Lettonie et en Finlande, la minorité russophone représente une part significative du paysage linguistique en raison de la proximité géographique avec la Russie et de leur passé historique commun. Ces minorités ont considérablement augmenté tout au long du XXème siècle. Il n'en demeure pas moins que les raisons et le rythme de croissance de l'immigration russophone ainsi que le degré d'intégration des immigrés aux sociétés d'accueil se différencient. On constate avec intérêt que des écoles russes existaient depuis longtemps dans les trois pays. En ce qui concerne la situation actuelle de l'éducation bilingue (la langue nationale vs la langue russe) dans ces trois pays, plusieurs cas de figure se présentent. Si, en Estonie et en Lettonie, il se pose sérieusement la question de l'acquisition de la langue d’État en raison de la présence importante du russe sur le territoire de ces pays, en Finlande la maîtrise du finnois ou du suédois en tant que langue d’État va de soi. C’est donc au niveau familial que se résoud la question de la sauvegarde du russe. Ce projet a montré aux participants de chaque pays comment peut se dérouler le processus d'enseignement des langues et comment la société et les familles exercent leur contrôle sur ce processus. (...)

Analyse comparée des résultats de l'enquête par pays (Estonie, Lettonie, Finlande)

« Maîtrise des langues »

Dans tous les pays, la grande majorité des parents interrogés sont russophones. Les personnes interrogées estiment que leur maîtrise du russe (langue maternelle) est très bonne et que leurs enfants ont de meilleures compétences d'expression orale et de compréhension que de lecture et d'écriture. Dans les trois pays, les sondés jugent leur niveau de maîtrise de la langue seconde (estonien, finnois/suédois, letton) inférieur à leur niveau de maîtrise du russe. De plus, ils estiment que leurs compétences réceptives sont supérieures à leurs compétences productives et que leurs compétences orales sont meilleures que leurs compétences écrites. La maîtrise de la seconde langue (estonien, finnois, letton) par les enfants est assez contrastée. En Finlande, tous les enfants des sondés comprennent et parlent le finnois. En Lettonie et en Estonie, la situation est tout autre : 9% des enfants ne comprennent pas du tout le letton ou l'estonien et 14% ne savent pas parler ces langues. L'emploi des langues par les sondés en fonction des situations de communication est identique dans ces trois pays. Au sein de la famille (entre parents et enfants, entre parents), la langue de communication est essentiellement le russe. La seconde langue occupe une place plus grande dans les conversations avec les amis. Cependant, en Finlande, les personnes interrogées et leurs enfants emploient le plus souvent le finnois (et/ou le suédois) dans leurs conversations avec leurs proches, au sein des établissements scolaires, au travail, et lors de la recherche d'informations (en bibliothèque ou sur internet). Autrement dit, l'usage prédominant du russe à la maison, et de la seconde langue en dehors de la maison est caractéristique de la situation linguistique de ces trois pays. Il n'en reste pas moins qu'en Finlande, la langue de l'entourage, la langue de « l’extérieur » (finnois, suédois) est utilisée beaucoup plus largement que le letton en Lettonie ou l’estonien en Estonie .On observe certaines différences dans la participation des familles des personnes interrogées aux activités selon qu'elles se réalisent en russe, dans la seconde langue ou en présence de locuteurs de différentes langues. En Finlande et en Lettonie, les sondés participent davantage à ce dernier type d'activités qu'en Estonie où le cas est particulièrement rare. Nous notons cependant qu'en Lettonie de même qu'en Estonie (il en va autrement en Finlande), les enfants des sondés préfèrent partager les loisirs avec leurs comparses russophones;L'opinion des sondés diffère, en partie, dans leur conception du rôle du russe et de la seconde langue dans la vie de leurs enfants (« échelle de valeurs des langues »). Pour les sondés de Lettonie et d'Estonie, les enfants ont besoin du russe pour sauvegarder leur identité (pour rester Russes), pour leurs loisirs et pour communiquer avec leurs amis. La seconde langue leur est utile avant tout pour faire des études supérieures et pour trouver du travail. En Finlande où l'idée de sauvegarde d'une identité russe est loin de faire l'unanimité, le bilinguisme est fortement encouragé. Les sondés estiment le russe utile pour travailler, pour chercher de l’information, pour voyager et pour garder des liens avec la famille en Russie. Ils considèrent la langue d’État nécessaire aux études, au travail, et à l'affirmation de soi au sein de la société finnoise.

 « Enseignement des langues »

La majorité des sondés de Lettonie et d'Estonie se dit satisfaite que leurs enfants étudient le russe à la maternelle ou à l'école primaire et soulignent en premier lieu le professionnalisme des enseignants. Toutefois, seules 35% des personnes interrogées en Finlande se disent plus ou moins satisfaites de la situation. Leur insatisfaction a pour cause la méthodologie d'enseignement du russe, le temps limité d'enseignement, la qualité du matériel didactique, etc. Concernant l'apprentissage de la seconde langue par les enfants, la position des Finlandais est diamétralement opposée à celle des Lettons et des Estoniens. Tandis que les sondés lettons et estoniens se disent le plus souvent insatisfaits par la qualité de l'enseignement des langues lettone et estonienne reçu par leurs enfants (les principales critiques portent sur la difficulté des programmes scolaires, l'absence de professionnalisme des enseignants, la mauvaise qualité du matériel pédagogique...), les parents finlandais s'estiment, quant à eux, en majorité satisfaits de la qualité de l’enseignement.Dans chacun des trois pays, les parents aident activement leurs enfants dans l'apprentissage de leur première et de leur seconde langue, tout en leur expliquant l'importance d'avoir une bonne connaissance d’une deuxième langue.Dans l’ensemble de ces pays, l'opinion majoritaire est favorable à l'éducation bilingue des enfants. Les arguments des parents en faveur d'une éducation bilingue sont, en principe, les mêmes. La part des parents qui ont une opinion neutre ou défavorable vis-à-vis de l'éducation bilingue des enfants est, cependant, plus importante en Lettonie qu'en Finlande ou qu'en Estonie (17% d'opinions défavorables en Lettonie, 9% en Estonie, 0% en Finlande). Par ailleurs, les parents estoniens et lettons sont relativement plus nombreux à être convaincus que l'éducation bilingue conduit à un mélange et à une confusion des cultures identitaires, qu’elle empêche les enfants d'apprendre le russe ou le letton/estonien et qu’elle les rend indifférents à leur identité d’origine.Tous les parents interrogés s'accordent pour dire que le succès de l'apprentissage d'une seconde langue par l'enfant dépend avant tout du professionnalisme et du savoir-faire des enseignants. On ne peut que regretter le fait que les parents ne prennent pas en compte d’autres facteurs, considérés comme déterminants par des chercheurs, comme l'apprentissage précoce de la seconde langue ou l’importance accordé par la famille et la société à l'éducation bilingue.

«Partenariats avec les établissements d'enseignement »

En Lettonie et en Estonie, les comptes rendus délivrés aux parents concernant leurs enfants ou les activités scolaires se font en russe. En Finlande, ces informations sont le plus souvent en finnois ou en suédois. Selon l'avis d'une majorité de sondés, cela ne leur pose aucune difficulté. Ainsi, dans chacun des trois pays, une proportion identique de parents (environ 60%) se disent satisfaits de leurs relations avec les établissements scolaires concernant l'éducation bilingue de leurs enfants. Cependant, en Finlande, 61% des sondés seulement se disent prêts à une collaboration étroite dans ce domaine. Ils sont à peine plus de 40% en Lettonie et en Estonie.Les réponses des parents prouvent que seuls certains d'entre eux font des propositions aux établissements scolaires pour apporter des changements au mode d'apprentissage des langues. En Finlande, les parents prennent souvent l'initiative de s'adresser à l'administration scolaire. Par contre, en Lettonie et en Estonie, ils ne le font que rarement. Les activités auxquelles les parents se disent prêts à participer pour aider leurs enfants à s'épanouir et à réussir leur apprentissage bilingue sont des activités traditionnelles, identiques dans les trois pays : fêtes et sorties scolaires, rencontres avec les professeurs. Notons qu'en Finlande, les parents ont montré un plus grand intérêt pour les conférences sur l'éducation bilingue qu'en Estonie et dans une mesure encore plus importante qu’en Lettonie.Dans chacun des pays, les sondés ont répondu avec enthousiasme à quasiment toutes les questions de l'enquête. Cependant, une part plus importante de parents estoniens et lettons que finlandais se sont montrés préoccupés par la question : « comment sauvegarder son identité dans un environnement multiculturel ? »

CONCLUSION.

En Estonie comme en Lettonie, la minorité russophone peut parfaitement fonctionner dans la vie de tous les jours dans sa langue d’origine, alors qu'en Finlande il est quasiment impossible de vivre sans connaître le finnois (cela vient du fait que la minorité russophone en Finlande est quantitativement négligeable). Si, en Estonie et en Lettonie, il est question d'intégration à la population autochtone, en Finlande l’action porte sur la sauvegarde de la langue russe en tant que langue maternelle. Une telle diversité de positions chez les parents montre qu'il leur aurait été très bénéfique d'échanger leurs opinions sur l'éducation bilingue de leurs enfants, de s'aider mutuellement à comprendre comment se décline le plurilinguisme sous ses différents aspects. Pour cela, des rencontres entre parents des différents pays pourraient être envisagées dans le futur.

Les parents lettons et estoniens ont des positions plus arrêtées en matière d’éductio, ils sont moins enclins à changer d'opinion que les parents finlandais, plus ouverts au dialogue. Les gens qui ont besoin de recourir à des conseillers en Finlande sont surtout, selon notre analyse, ceux qui sont confrontés à une situation de bilinguisme depuis peu, de jeunes parents, des familles rencontrant des problèmes, ou encore des habitants de régions éloignées, privés de la possibilité d'entrer en contact avec des spécialistes dans ce domaine.

Cela ne signifie pas que les personnes ayant affirmé ne pas avoir besoin de conseil dans le domaine d’éducation bilingue n'en n'ont pas effectivement besoin. Pour cette raison, il aurait été très utile de faire connaître les résultats de cette recherche et les problématiques générales liées à l'éducation bilingue à tous les participants à l'enquête et à l’ensemble des parents concernés.

Les parents sont assez critiques à l’égard de l'école. Ils sont sensibles autant aux aspects positifs que négatifs de l'éducation bilingue qu'ils ne rejettent pas en principe (les opinions concernant l’éducation bilingue sont plus favorables en Finlande qu'en Estonie, et en Estonie elles sont plus favorables qu'en Lettonie), mais tous généralement aspirent à trouver un équilibre entre les langues, pour qu'aucune des deux ne supplante l'autre. Dans l'ensemble, les parents estiment qu'ils ont une bonne connaissance du russe et une moins bonne maîtrise de la langue d’État. Les résultats scolaires des enfants dans le domaine de l’apprentissage des langues sont conformes aux attentes des parents et des établissements scolaires, bien que certains parents estiment les progrès de leurs enfants trop lents. Les parents estoniens et lettons sont davantage satisfaits de l'enseignement du russe, que ne le sont les parents finlandais de l'enseignement du finnois. En Estonie, les parents considèrent les programmes scolaires trop difficiles. En Finlande, beaucoup aspirent à renforcer l'enseignement par des connaissances concrètes et des exercices cognitifs. Dans les trois pays, les parents ont souligné le manque de professionnalisme des enseignants dont le rôle est, selon eux, fondamental dans la formation du bilinguisme. Dans un certain sens, cela ressemble à un transfert de leur propre responsabilité sur les épaules des éducateurs et des enseignants.

Les compétences linguistiques sollicitées se distinguent également selon le pays. En Lettonie et en Estonie, la langue russe est importante pour sauvegarder son identité et les relations avec son milieu linguistique. Dans les trois pays, les personnes interrogées ont souligné l’importance du russe comme langue des loisirs. En Finlande, l'idée de sauvegarder son identité et de soutenir le bilinguisme ne fait pas recette. Mais le russe est utile pour le travail. De même, la langue d’État est nécessaire pour travailler et poursuivre des études.

Étonnamment, les besoins d'informations des parents en matière de bilinguisme diffèrent. Contrairement aux autres pays, en Finlande, le bilinguisme est davantage perçu comme le résultat d'une acquisition que comme celui d'un apprentissage linguistique. Toutes les questions liées au bilinguisme doivent être intégrées dans le programme de formation des formateurs au risque d’ignorer des aspects importants de l’éducation bilingue et de ne pas apporter un éclairage nécessaire aux problèmes rencontrés dans ce domaine par les parents.

L'analyse des résultats de l'enquête montre que de nombreux parents sont désireux de recevoir de nouvelles informations et se disent prêts à soutenir le projet. Leur intérêt pourrait être utilisé à bon escient. Si on les impliquait, ils pourraient ensuite relayer autour d'eux les informations relatives aux possibilités de dialogue entre les parents et les établissements scolaires dans le domaine de l’éducation bilingue. Les actions envisagées doivent être menées en partenariat avec l’ensemble des acteurs impliqués dans l’enseignement bilingue. Il serait particulièrement opportun qu'elles prennent la forme d'échanges entre les différents pays, puisque l'objectif principal de ce projet est la création de modèles collaboratifs entre la famille et l’établissement scolaire.

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