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Enseignement supérieur

L'anglais à l'Ecole Polytechnique, une mise au point nécessaire

Mis à jour : 2 Avr 2017

L’Observatoire européen du plurilinguisme a rencontré fin janvier la Direction de l’École Polytechnique, dans des circonstances qui méritent d’être exposés. Le 22 février 2016 l’École publiait un communiqué annonçant l’ouverture de plusieurs formations de niveau Master entièrement dispensées en anglais. Il a pu ensuite être vérifié sur le site de Campus France que l’X proposait un ensemble de formations aux niveaux « Bachelor » (Licence) et « Graduate Degrees » (Master), avec les mentions « All courses are taught in English » (tous les cours sont en anglais) et « no requirements in French » (aucun prérequis en français). Cette annonce contrevenait clairement à l’article 2 de la loi Fioraso de 2013. Il nous a de plus semblé étrange et quelque peu « scandaleux » qu’une grande école qui forme des cadres militaires néglige à ce point la langue du pays qu’ils sont chargés de défendre en cas de conflit. La direction de l’École1 nous a alors conviés à un échange de vues destiné à faire la part des choses entre ce qui est annoncé dans les médias et la réalité de l’École.
Il s’agissait en fait, selon nos interlocuteurs, d’une communication « extrêmement synthétique » « qui a pu conduire à des malentendus », une partie des cours de ces nouvelles formations étant en français. S’il est vrai que dans la plupart des formations proposées à l’X il n’y a pas de prérequis en français pour les étudiants étrangers, il est vrai aussi que, mettant à profit la période de service militaire qui ne concerne que les néoentrants français, l’école impose aux étudiants non francophones qui entrent dans le cycle ingénieur polytechnicien sept mois d’une formation intensive (à Villeneuve sur Lot) à la langue et à la culture françaises qui vise le niveau B1 sur l’échelle du Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues, un niveau intermédiaire donc, mais ambitieux sur une période aussi brève. Par ailleurs, tous les étudiants sont logés sur site et intégrés dès leur arrivée dans des activités sportives, artistiques et culturelles, dont un des objectifs est l’intégration des étudiants venus de divers horizons et la création d’un esprit de corps. Les non-francophones sont ainsi inclus structurellement et dès le début dans le groupe en train de se former, ce qui favorise leur pratique du français. Par ailleurs l’obtention du diplôme final est soumise à une condition linguistique : pour le cycle ingénieur, les étudiants doivent avoir atteint le niveau C1 en français, ce qui est un très bon niveau de maîtrise. Pour y parvenir, ils bénéficient de 4 heures de cours par semaine pendant l’ensemble de leur scolarité.
L’objectif de ces nouvelles formations proposées par l’X est, d’une part, de retenir des étudiants français qui autrement seraient partis à l’étranger, d’autre part, d’attirer des étudiants étrangers qui vont actuellement exclusivement dans des universités anglo-saxonnes ou européennes comme l’EPFL (Lausanne) ou la TUM (Munich).
Il est clair cependant qu’une situation aussi favorable au français a peu de chances de se retrouver ailleurs. Il y a d’abord les moyens financiers de l’École, sans commune mesure avec ceux des universités, et qui ont notamment permis la création d’un Département des Langues et Cultures chargé des enseignements linguistiques et culturels, mais également d’un Département de Sciences Humaines et Sociales ; il y a aussi le fort potentiel de ces étudiants de très haut niveau, triés sur le volet. Tout cela n’entre pas dans le cadre général de l’université, qui enseignera le français comme elle enseigne les autres langues, c’est-à-dire dans la pénurie. De plus, il n’est pas dans ses habitudes de veiller à l’accueil et à l’intégration des étudiants, qu’ils soient étrangers ou nationaux.
Nous avons cependant attiré l’attention des responsables de l’École sur le fait qu’un affichage entièrement en anglais pouvait détourner les francophones étrangers, une remarque qui sera prise en compte dans les futures communications, nous a-t-on assurés.
Maintenant, la question de fond : pourquoi cette volonté de proposer des diplômes en anglais ? Il semble que l’École polytechnique ait été secouée par un rapport parlementaire (en 2014 de François Cornu-Gentille) assez critique du manque de rayonnement à l’étranger de ce fleuron de l’éducation à la française et sur le défaut de stratégie de l’État à l’endroit d’une école placée sous la tutelle du ministère de la Défense. La solution proposée par le ministère de tutelle fut, entre autres, une demande d’anglicisation des formations, en phase en cela avec les a priori de l’élite de notre pays. C’est cette injonction qui est sans doute à l’origine de l’affichage tout anglais sur le site de Campus-France. Mais il faut bien distinguer le cursus classique de l’École, qui n’est pas concerné par les directives du ministère, et les nouvelles formations selon le modèle LMD, dont l’objectif est d’attirer des étudiants étrangers de haut niveau qui, ayant appris le français, au cours d’études partiellement en anglais, seront ensuite, en réponse aux critiques du rapport, de bons ambassadeurs de la culture française. Toujours est-il que la politique linguistique mise en place à la rentrée 2016 fut celle décrite supra, avec déjà des résultats encourageants en termes d’augmentation du nombre des élèves étrangers et de la diversité des pays d’origine. Un résultat tout à fait intéressant des inscriptions pour cette première année est que plus de la moitié des inscrits sont des étudiants français provenant des lycées français de l’étranger. Il est probable que sans l’offre de l’École polytechnique, ces étudiants se seraient dirigés vers des formations en Angleterre, aux États-Unis ou au Canada.
Dont acte. Par ailleurs, il semble que les enseignants ne soient pas forcés d’enseigner en anglais. La moitié à peu près des enseignants-chercheurs en poste à l’école est d’origine étrangère, parmi lesquels beaucoup d’anglophones. Ces derniers, qu’ils soient natifs ou non, enseignent certainement mieux en anglais qu’en français. Les francophones, quant à eux, peuvent continuer d’enseigner en français. L’enseignement vise la qualité, qui va de pair avec l’aisance linguistique des enseignants.
La situation est ainsi loin d’être aussi monolingue que l’affichage sur le site de Campus-France le laissait croire. Cet exemple montre que les établissements d’enseignement supérieur de notre pays ne peuvent vivre en autarcie franco-française : elles doivent s’ouvrir sur un monde où l’anglais a pris une importance considérable. Les décisions doivent cependant être prises en toute conscience des difficultés et des menaces à long terme sur la capacité du français à être une langue scientifique, condition essentielle du rayonnement de notre culture. Il semble que l’École polytechnique ait conscience de ces difficultés. Il n’est pas sûr que ce soit le cas partout.

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