Angl. Barbarian

Esp. Bárbaro


-> cosmopolite, hospitalité, xénophobie

L’attitude des Grecs anciens à l’égard des « barbares », qu’une certaine philosophie contemporaine dénomme du terme tout aussi vague et polysémique d’« orientaux », oscille entre la conscience de produire un mode de pensée distinct des leurs et l’idée que « la philosophie tient son origine des barbares ». C’est l’opinion commune que rapporte par exemple Diogène Laërce (IIe s.), tout en affirmant que les Grecs ont perfectionné ce qu’ils avaient trouvé ailleurs. La dichotomie grec/barbare ne recoupe pas non plus les divisions entre le monde athénien et les aires de culture grecque d’Asie mineure ou du sud de l’Italie. Par contre, elle exprime l'absolue supériorité de l’hellénisme face à l'envahisseur romain. Les Grecs espéraient assimiler à leur propre culture, d'autant que certains d'entre eux, comme Denys d’Halicarnasse, rattachaient les origines de Rome à la Grèce antique, voyant en Rome la polis idéale, allant husqu'à prétendre que les Romains étaient des Grecs : "[…] De façon plus raisonnable, Strabon distingua le pouvoir exercé sur les barbares, qui pouvait n’être fondé que sur la force, et l’exercice d’une hégémonie sur les Grecs, qui exigeait une forme de conversion aux valeurs culturelles grecques » (Ferrary 2017).

Chez les philosophes par contre, les barbares sont volontiers considérés comme habités par une puissance et une profondeur supérieures à celles de la philosophie grecque. Les barbares détiendraient de la sorte une vérité pleine et entière, originaire, qui puiserait à la source du monde. Ainsi, les philosophes grecs qui accompagnent Alexandre dans ses conquêtes n’hésitent pas à qualifier les gymnosophistes sanskrits de philosophes.

Certes, le terme possède aujourd’hui un sens péjoratif (rude, fruste, grossier) et signifiait au départ « ceux qui ne sont pas grecs ». De façon analogue, Ibn Khaldoûn (1332-1406) a livré une philosophie de l'histoire originale qui replace les questions de la violence et de la paix dans le cadre de l’opposition entre le centre urbanisé et pacifique de l'empire et ses marges violentes, qui elles aussi étaient assimilées aux « barbares ». Ce n’est pas une qualification plus élogieuse qu’on trouverait dans nombre d’autres cultures – ainsi, on rapporte les propos de Tchouang tseu, selon qui « [La principauté de Yen] est entourée par la mer Po et bordée par le mont Tch’ang qui en forment la protection naturelle; elle est enveloppée sur ses quatre côtés par les barbares » (1969, 90).

A l’inverse, les barbares (étrangers) pouvaient pour les Grecs être des hommes de haute science, de grande culture, au passé immense, comme les Egyptiens chez Platon et plus tard les Perses et les Indiens. Aussi la seule délimitation est-elle celle qui divise la cité propre et le monde extérieur. Le terme de barbarie, quant à lui et au sens de non humain, non civilisé ou opposé à toute forme d’humanité est absent de la pensée grecque.

Autre inversion, la notion qui vise l’extérieur est suceptible, comme souvent dans l’histoire des concepts, se retourner vers l’intérieur. Ainsi chez les Modernes, comme le note Roger-Pol Droit (2007, 258-59), « Ceux qui, chez les Modernes, sont dénotés barbares du fait de leurs actes de barbarie ne sont pas dans quelque région lointaine, géographique ou mentale. …C’est toujours au-dedans, pour les Modernes, que les barbares se trouvent : les « barbares du dedans » sont, successivement, dans l’histoire du XIXe et du XXe siècle, les classes laborieuses, les insurgés, le prolétariat, les Juifs, les rebelles. » Dans la France du XVIIIe siècle, le terme représente toujours ce qui oppose à la culture, à l’éducation, voire au progrès dans l’esprit des Lumières. Les esprits dits cultivés sont essentiellement ceux qui ont acquis des savoirs dans les divers domaines de la science, de la philosophie et des arts, en opposition à ce qui, depuis le XVIIe siècle, les éloigne des mœurs des « barbares », comme le pensait Thomas Hobbes (1651).

Le terme de barbare peut aussi renvoyer à la notion cosmopolitique. Chez les premiers stoïciens, celle-ci restait abstraite et idéale, mais les contacts ultérieurs entre Occident et Orient transformèrent la notion de frontière et le stoïcisme tardif des Meditaciones de Marc-Aurèle (121-180), après les conquêtes d’Alexandre et l’expansion de la puissance romaine, voit le monde « comme une cité ». A la fin de l’Antiquité, le terme « barbare » reste plutôt neutre, certains continuent d’affirmer la supériorité des barbares (Egyptiens, Phéniciens, druides celtes) sur le plan philosophique.

La perspective s’inverse avec les grandes découvertes et les premières occupations territoriales, avant que les Etats ne s’autonomisent à l’égard de l’autorité religieuse. C’est le pape Alexandre VI qui, par la bulle Inter caetera du 3 mai 1493, partagea les mondes découverts et à découvrir entre l’Espagne et le Portugal afin que « la loi catholique et la religion soient exaltées et partout amplifiées et répandues [...] et que les nations barbares soient subjuguées et réduites à la foi ».

Dans les autres civilisations, l’équivalent des « barbares » désigne généralement ce qui est étranger. Les Européens qui ont envahi le « Le Nouveau Monde » ont été frappés par l’étrangeté de ceux qu'ils nommaient « Indiens » par ignorance. S’ils admiraient leur hospitalité, ils critiquaient leur sexualité et leur cruauté et se demandaient si ces êtres étaient des humains à part entière. Le « bon Sauvage » de Rousseau devint plutôt un « affreux Barbare ». Les textes des « découvreurs » expriment à la fois la fascination et la crainte suscitées par cette rencontre inattendue entre Européens et Amérindiens, avant la destruction de très grande ampleur, biologique puis militaire, des populations indigènes, la mise en esclavage de ceux qui survécurent (10 à 15%) et la prise de possession de leurs territoires.

Le concept de barbare, généralement opposé à celui de civilisation, se retrouve dans celui d’assabiya, fondamental chez le théoricien de l'Etat islamique et de l'islam médiéval Ibn Khaldoûn (1332-1406), qui dans son oeuvre livre une philosophie de l'histoire originale qui replace les questions de la violence et de la paix dans le cadre de l’opposition entre le centre urbanisé et pacifique de l'empire et ses marges violentes, assimilées aux « barbares ». Cet auteur, considéré comme l’un des fondateurs de la géographie et de la sociologie, utilise le terme d’asabiyya pour reconstruire une « histoire des empires » où ce concept désigne la force de cohésion sociale et la dynamique de solidarité guerrière qui caractérisent les populations des marges au détriment des sédentaires, prospères et organisés en États. En ce sens, c'est l’asabiyya des tribus arabes qui leur aurait permis au VIIe siècle de défaire les empires perses et byzantins, pourtant infiniment plus peuplés. 

Dans l’histoire de la Chine, les barbares ont une signification équivalente dès avant l’établissement de l’empire des Qin (221 a.c.n.), bien que sa situation géographique le protège des invasions barbares du Nord-Ouest (Gernet 2005). Le terme désigne par ailleurs le type de domination exercé par les populations ou les groupes chargés de l’action violente, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas désarmés ou pacifiés au sein de la vie urbaine, civilisée ou sédentarisée des majorités prospères qui leur ont confié cette fonction. Plus généralement, le phénomène se marque par exemple à la fin des Han par les dynasties Sui et Tchang de l’empire (IIIe au VIe siècles) par un ensemble complexe qui recouvre la lente sédentarisation des populations nomades de Mongolie, de Mandchourie et du Nord et du Nord-Ouest de la Chine, ou l’expansionisme militaire des royaumes menacés par les nomades de la steppe, comme ceux des Cao-Wei et des « Seize Royaumes des Cinq Barbares » établis dans la vallée de la Wei et dans le Gansu au IVe siècle (Gernet 2005, 223-232). Gabriel Martinez-Gros compare ce phénomène, imposé aux trois quarts de l’empire chinois et accentué par le triomphe d’un bouddhisme hostile à la violence, aux barbares de l’Empire romain (Vandales, Goths, Francs), qui assoient leur domination sur sa partie occidentale, moins riche et moins peuplée, des Ve au VIIe siècle.

Dans le sens qui rejoint celui de « non civilisé » ou non conforme sur le plan culturel, l’équivalent du terme apparaît tout autant, notamment sous les empereurs mandchous dans leur insistance à imposer un ordre moral « confucéen ». Celui-ci se transforme en inquisition sous les trois empereurs du XVIIIe siècle de la dynastie Qing (fin XVIIe à 1912), lorsque s’impose chez les fonctionnaires la lecture des écrits confucéens et la censure des œuvres non orthodoxes et la littérature qui corrompt les moeurs, soit ce qui a trait aux « Barbares ».

On notera enfin au niveau du droit international que, à la suite du génocide des Arméniens et en obervant l’évolution du régime nazi en Allemagne, Raphaël Lemkin oeuvra dès 1933 à la reconnaissance de la notion de « barbarie » afin d’asseoir les fondements juridiques de la répression, de la sanction et de la prévention des actes qui en relèvent.

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