Angl. Asabiyya

Barbare, empire, Ibn Khaldoûn

Ce concept fondamental de l’œuvre d’Ibn Khaldoûn (1332-1406) livre une philosophie de l'histoire originale qui replace les questions de la violence et de la paix dans le cadre de l’opposition entre le centre urbanisé et pacifique de l'empire et ses marges violentes, assimilées aux « barbares ». Théoricien de l'Etat islamique et de l'islam médiéval, considéré aujourd’hui comme le premier géographe, le premier sociologue et l’un des plus grands penseurs politiques et auteurs du XIVe siècle, il figure parmi les penseurs de l’universel, comparable en cela à Marx ou Tocqueville. L'historien britannique Arnold Toynbee (1956) considérait qu'« il a conçu et formulé une philosophie d'histoire qui est sans doute l'oeuvre intellectuelle la plus imposante jamais écrite ». L’œuvre majeure d’Ibn Khaldûn, la Muqaddima (Prolégomènes ou Introduction à l’histoire universelle), de notoriété universelle, conçoit une nouvelle science de la civilisation humaine (ilmu al-umran al-bashari) : une science indépendante dont l'objet spécifique est la civilisation et la société humaines.

Le concept majeur qui structure la Muqaddima est al-assabiyya. Ce terme peut se traduire, selon le contexte, par esprit de clan, tribalisme, consanguinité, unité culturo-religieuse. Il s'agit de tout ce qui crée une solidarité, une cohésion et des liens forts entre individus et groupes. Ibn Khaldûn souligne que l'asabiyya, qui se base sur les facteurs religieux et tribaux, vaincra la société qui s'appuie uniquement sur un soutien tribal. Il en conclut que les Arabes ne pouvaient pas établir leur empire sans l'islam, qui leur a conféré une solidarité plus forte. Aussi distingue-t-il entre la guerre menée par les musulmans et celle menée par les adeptes des autres religions. Les musulmans, dit-il, ont un devoir de mener une guerre offensive « à cause du caractère universel de la mission de l'islam et de l'obligation de convertir tout le monde, de gré ou de force. Ce caractère n’est pas reconnu aux adeptes des autres religions, qui n'ont pas de mission universelle; ils ne peuvent mener une guerre que pour se défendre. » (Ibn-Khaldoun 1967, 459-460).

Si Martinez-Gros (2014) applique l’analyse de la notion d’assabiya conçue par Ibn Khaldûn aux empires et en particulier au monde arabo-musulman, il en aperçoit par analogie une extention à la planète entière, où les « fureurs islamistes » constituent une violence marginale que nourrit la paix instaurée au sein des sociétés occidentales devenues non violentes, centre d’un nouvel empire ou d’une civilisation mondialisés. Le monde pacifié mais désarmé suscite de la sorte un retour à la barbarie, recrée des « tribus pillardes, des confins barbares, d’abord et avant-tout parce qu’il existe un monde à piller (…), éduqué, ouvert, attaché à produire et à échanger beaucoup plus qu’à se défendre ».

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