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Multilinguismes et plurilinguismes - Bibliographie

Contes à la rescousse des langues qui meurent

Mis à jour : 1 Nov 2017

Traducción: Ivon Lara Vásquez 

À l’aide des contes, le projet 68 voces (68 voix) veut encourager la fierté, le respect et l’utilisation des langues autochtones mexicaines, dont quelques-unes sont menacées de disparition.  

“Cuando muere una lengua

todo lo que hay en el mundo,

mares y ríos,

animales y plantas,

ni se piensan, ni pronuncian

con atisbos y sonidos

que no existen ya.

Cuando muere una lengua

entonces se cierra

a todos los pueblos del mundo

una ventana, una puerta,

un asomarse

de modo distinto

a cuanto es ser y vida en la tierra”

(Extrait tiré du poème de Miguel Léon-Portilla)

Il y a quelques années, lorsque son grand-père, un Maya originaire de Maxcanú (Yucatán), est décédé, Gabriela Badillo s’est rendue compte que sa mort entraînait aussi la disparition d’une manière de comprendre et de voir le monde, de savoirs ancestraux, de traditions, de coutumes et d’une langue parlée actuellement par près de 750 000 Mexicains.

Le Mexique est l’un des pays présentant la plus grande variété linguistique du monde. Il s’agit d’un trésor immatériel composé de 11 familles linguistiques dont découlent 68 langues et plus de 360 variantes. Les langues les plus parlées sont le náhuatl, le maya, le tseltal ou le mixteco, quoique certaines ne connaissent pas le même sort. En 2015, plus de 7 millions de personnes, soit 6,5 % de la population, parlaient une langue autochtone. Cependant, plus de la moitié sont menacées de disparaître à cause de la diminution constante de leurs locuteurs.

Badillo a décidé d’agir sur ce sujet et le poème de Miguel León-Portilla a été l’inspiration dont cette artiste graphique avait besoin pour entreprendre la mise en œuvre du projet 68 voces il y a quatre ans. Il s’agit d’un ensemble de contes autochtones d’animation ayant pour but d’encourager la fierté, le respect et l’utilisation des langues autochtones mexicaines en fonction de la devise : personne ne peut aimer ce qu’on ignore. « Au moment de trouver ce poème, toutes les idées ont fusé et je me suis demandé comment l’on pouvait mettre à portée, non seulement de la communauté de locuteurs, mais aussi de la communauté de non-locuteurs cette richesse culturelle dont nous faisons partie, grâce à une narration graphique composée d’histoires, de poèmes et de contes » affirme Badillo.

C’est ainsi que ces contes, dont la plupart vient de la tradition orale des communautés ont vu le jour. Ils se sont transformés en petites œuvres visuelles portant sur l’origine des choses, de la terre, de l’être humain, des animaux ou des traditions ancestrales des peuples autochtones qui les ont créés. Par exemple, L’origine de l’arc en ciel (El origen del arcoiris), un conte de la langue mazatèque du nord à Oaxaca, ou Le vent (El viento), un conte inspiré par une histoire de la langue zoque-ayapaneco de la communauté ayapa de l’état de Tabasco, une langue parlée par une vingtaine de personnes et en grand danger de disparition. Cette liste continue grâce à 20 autres contes disponibles, mais le but est d’en atteindre 68, un par langue autochtone mexicaine.

Les premiers contes ont été inspirés par des ouvrages d'auteurs tels qu’Andrés Henestrosa ou Hermenegildo López et aussi des recherches personnelles de Badillo, mais ensuite, ce sont les communautés qui ont décidé si une histoire serait narrée ou présentée à l’aide de sons et d’images. « Nous voulons qu’elles soient un outil avantageux pour les communautés, et non pas quelque chose d’inutile. Nous nous sommes rendus compte que c’est la population jeune qui peut faire la différence et elle est notre cible » affirme l’artiste graphique mexicaine.

Par exemple, Daniel Díaz, professeur de la langue matlazinca et habitant de la communauté de San Francisco de Ostotilpa, dans l’État de Mexico, a permis la réalisation d’un conte sur la tradition du jour de Saint Pierre et Saint Jean (tradición del día de San Pedro y San Juan). Il voulait sauver une ancienne tradition, célébrée tous les 26 juin, selon laquelle tous les paysans pénétraient dans la forêt pour chanter aux arbres et aux lucioles afin d’obtenir une récolte abondante. Cette tradition a été oubliée à cause de l’arrivée de la lumière électrique il y a deux décennies. Cependant, depuis deux ans, elle a été remise au goût du jour grâce à ce conte et au travail de Daniel au sein de sa communauté. C'est un nouvel élan pour le changement qui vise à faire revivre les traditions et à faire prononcer à nouveau les mots et les chansons jusqu'alors oubliés.

« Nous avons constaté que dans plusieurs communautés les grands-parents parlent leur langue mais ils ne peuvent pas l'écrire, les parents la comprennent mais ils ne la parlent pratiquement pas, alors que les enfants l'ignorent entièrement »

Gabriela se rappelle que son grand-père, très jeune, avait émigré avec sa famille vers la ville de Mexico et là, ses enfants et petits-enfants ont perdu sa langue et sa culture autochtone. C'est une histoire qui, malheureusement, se répète en maintes occasions. « La plupart des Mexicains ont un ascendant venant d’une communauté indigène. Cependant, lors d’un séjour à Yucatan j’ai pu constater cette discrimination que beaucoup d’entre nous connaissons. Dans plusieurs communautés j’ai vu des enfants qui ne parlaient pas la langue maya et leurs mères qui leur disaient de ne pas le faire pour éviter de répéter ce qu’elles avaient vécu », rajoute Gabriela.

Selon la Commission Nationale pour le Développement des Communautés Autochtones (Comisión Nacional para el Desarrollo de los Pueblos Indígenas), les stéréotypes discriminatoires à l’égard des communautés autochtones et le manque d’opportunités de développement sont les deux facteurs influant sur le remplacement linguistique, autrement dit, sur cette décision des communautés de ne pas apprendre leur langue aux nouvelles générations. Pourtant, la Loi Générale de Droits Linguistiques des Communautés Autochtones de 2003 (Ley General de Derechos Lingüísticos de los Pueblos Indígenas) dispose qu’en raison de leur origine historique, les langues autochtones et l’espagnol sont nationales et ont la même validité, par conséquent, il faut les reconnaitre, les protéger et les promouvoir.

« Nous souhaitons que ces contes soient un outil de changement pour revivifier la langue, la pointe d’un iceberg composé de traditions et de culture. Qu’ils soient un élément déclencheur de la fierté d’appartenir à cette communauté, pour ensuite créer de choses différentes », affirme Badillo dans l’espoir d’apporter son grain de sel dans la lutte pour diminuer la discrimination et faire ressortir la grande richesse que recèle la diversité.

Lien de l’article en espagnol

 

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