Non aux universités offshore !


Zuletzt aktualisiert: 9 Mai 2013

On voit fleurir un peu partout en Europe dans les universités, les écoles d’ingénieurs et de management, un nombre invraisemblable de masters et parfois même de doctorats uniquement en anglais sur fond de concurrence entre les universités pour attirer les étudiants. C'est tout à fait surprenant car quand des étudiants anglophones s'inscrivent dans des universités en France, en Allemagne ou en Italie, par exemple, ce n'est pas a priori pour y suivre des cours en anglais. De même, les étudiants étrangers qui viennent de pays de la francophonie mais aussi de tous les pays du monde, et ils sont nombreux particulièrement en France, ce n'est pas non plus pour suivre des cours en anglais. En fait, sont principalement visés par cette concurrence commerciale entre établissements les étudiants étrangers qui n'ont comme seul bagage linguistique que l'anglais et éventuellement quelques rudiments de la langue du pays qu'ils semblent pourtant avoir choisi. Qu'auront-ils appris au terme de leur formation ? Des connaissances aux standards dits internationaux, ils retourneront dans leur pays avec une connaissance de la langue et du pays d'accueil tout aussi superficielle que quand ils y sont arrivés car les exigences linguistiques à l'admission sont minimales (alors que les universités anglo-saxonnes exigent un bon niveau au TOEFL), et elles le sont à la sortie tout autant sauf exception. Des universités off shore en quelque sorte, affranchies de la culture comme les sociétés offshore sont affranchies de toutes les règles fiscales et juridiques à l'abri des paradis fiscaux. C'est facile et ça ne coûte pas cher.

Pourtant, en matière d'internationalisation, il y a mieux à faire. Par le biais d'accords entre universités, l'étudiant peut passer une partie de sa scolarité dans un pays, l'autre partie dans l'autre. Mais il peut aussi suivre des cours dans deux langues dont la sienne, selon le principe des sections internationales ou des classes EMILE et en apprendre éventuellement une troisième. Tout cela existe déjà et doit être développé y compris dans l'enseignement supérieur. Ainsi, pour un étudiant coréen par exemple, niveau B2 en anglais, s'inscrivant dans une université française ou allemande, avec un niveau minimal en français ou en allemand, le meilleur accueil qui puisse lui être réservé est de commencer par une mise à niveau accélérée en français ou en allemand, afin de lui permettre de suivre les cours dans l'une de ces deux langues. Une partie des cours peut être délivrée en anglais, à condition de l'être par des professeurs anglophones, ou parfaitement bilingues, l'intérêt étant de sortir en maîtrisant deux langues, voire une troisième, plutôt qu'avec une seule langue internationale pour bagage. L'excellence internationale est à ce prix. Et si concurrence il doit y avoir, elle se fait par la différenciation, non par le mimétisme mondial. Mais pour faire cela il faut une volonté politique, de vraies politiques linguistiques, et non obéir à des logiques exclusivement commerciales.

C'est un débat qui traverse de très nombreux pays en Europe et dans le monde. Nous avons publié sur le site de l'OEP un grand nombre d'articles à ce sujet, dont nous donnons en fin d'article un aperçu.

Le débat a agité l'Allemagne en 2010, l'Italie en 2012 et il atteint la France avec le projet de loi sur l'enseignement supérieur et la recherche présenté par Geneviève Fioraso, ministre française de l'enseignement supérieur et de la recherche, le 20 mars dernier au Conseil des ministres, et qui doit être débattu à l'Assemblée nationale le 22 mai prochain.

Ce projet comporte un article 2 qui permettra d'ouvrir l'enseignement supérieur à des formations entièrement en anglais et de sécuriser juridiquement les nombreuses formations, près de 800 selon Campus France, dont plus de 70 % de masters. C'est moins de 6% du total, mais cette proportion, appelée à augmenter si la loi est votée, n'est pas négligeable.

La France bénéficie en effet d'un rideau législatif protecteur qui pose comme principe que la langue de l'enseignement en France est le français. Ce rideau protecteur, connu sous le nom de son auteur, la loi "Toubon", prévoit diverses exceptions telles que les établissements étrangers ou visant spécifiquement certaines populations étrangères, pour les besoins de l'enseignement des langues, pour les professeurs invités, ou pour les enseignements de caractère international. La liste des exceptions est donc déjà longue, mais il s'agit d'aller plus loin et de déréglementer en quelque sorte.

Nous avons écrit à la ministre pour lui expliquer qu'elle faisait fausse route et qu'elle parviendrait à susciter la colère des anglophones qui s'attendent à autre chose et se sentiraient ainsi trompés sur la marchandise, qu'elle ferait fuir les étudiants étrangers de la communauté francophone ayant une bonne maîtrise du français et dont les efforts pour apprendre le français seraient ainsi méprisés, et cela pour des étudiants qui ont réussi à traverser les contrôles de compétences linguistiques quand ils existent et que l'on pourrait bien mieux traiter en leur proposant une mise à niveau avant de commencer leur cycle de formation ou dans les premiers mois de celui-ci.

De nombreuses associations se sont mobilisées, des pétitions ont été lancées que l'OEP a relayées de son mieux, des personnalités importantes se sont exprimées.

Nous espérons avoir été entendus, en tout cas nous espérons être entendus de la représentation nationale.


Nous avons publié un argumentaire en dix questions que chacun peut utiliser pour écrire à son député, et que tous nos amis en Europe peuvent utiliser dans leur pays moyennant de modestes adaptations. Nous sommes en train de traduire ce texte afin de leur faciliter la tâche.

Car évidemment, l'enjeu dépasse la question de la langue française. Il concerne toutes nos langues et c'est un enjeu culturel, intellectuel et civilisationnel majeur.

On parle beaucoup de publications scientifiques dans la lingua franca, au motif que c'est le seul moyen d'atteindre dans sa globalité la communauté scientifique. Mais on ne fait pas la différence entre publier dans une langue et penser, former les esprits et enseigner dans cette langue. Jusqu'à présent, il était surtout questions de publication et à cet égard, la domination de l'anglais est quasi absolue, dans les sciences de la nature, mais cette domination se propage aux sciences humaines et sociales, toujours au motif qu'il faut être lu par un maximum de gens.

Or, aujourd'hui le phénomène commence à concerner l'enseignement et touche à la pensée elle-même. Cette évolution est logique, car quand on cesse de publier dans une langue, on cesse de nourrir cette langue de nouveaux concepts, et vient un jour où l'on cesse de pouvoir enseigner et de transmettre dans cette langue. La langue qui perd en fonctionnalités, se trouve rapidement marginalisée dans des usages privés, et un jour elle finit par disparaître car elle n'est plus transmise. C'est un appauvrissement colossal et il est illusoire d'imaginer que la pensée scientifique et toute la création culturelle n'en soient pas altérées.

S’il est bien un lieu où il ne faut pas uniformiser les pensées, c’est dans les universités, foyers de bouillonnements intellectuels, où l’innovation est reine. Penser mondialement dans la même langue, c’est tuer l’innovation venant de l’histoire des mots, propres à chaque langue et à chaque culture…


Aujourd'hui, si les scientifiques non anglophones publient de plus en plus en anglais, ils pensent toujours et heureusement dans leur langue maternelle. Il est heureux qu'il en soit ainsi car, s'agissant des sciences humaines et sociales (sciences de la culture telles que pensées par François Rastier), qui sont des sciences de la diversité, plus dédiées à comprendre la réalité du monde dans sa diversité que de le réduire à son plus petit commun dénominateur, la lingua franca peut tout simplement ne pas disposer des concepts nécessaires à la recherche. L'abus de la lingua franca est tout simplement destructeur et incompatible avec la recherche. Mais rien ne dit qu'il n'en soit de même dans les sciences de la nature. La création se fait dans la langue maternelle et seule l'appropriation de plusieurs registres linguistiques, qui définit le plurilinguisme, sur le terreau de la langue maternelle, permet le "penser entre les langues", cher à Heinz Wismann, qui est intrinsèquement créatif, mais ce n'est pas du tout le processus qui est aujourd'hui à l'oeuvre.

Aujourd'hui, enseigner et étudier en totalité dans une autre langue, c'est exposer à une rupture mémorielle une communauté coupée de ses sources intellectuelles et culturelles, c'est organiser le déclassement et, à terme, la disparition de sa propre langue.

D'ailleurs, on parle beaucoup de lingua franca en pensant au latin, sans réaliser que dès le Moyen-Âge de grands auteurs comme Chrétien de Troyes ont contribué à diffuser la langue vernaculaire française à travers toute l’Europe (ses écrits étant largement traduits de son vivant à la même époque dans les langues vernaculaires européenne, sans réaliser également que la Renaissance des 16e et 17e siècles s'est faite largement contre le latin des clercs scolastiques, et par le développement des langues nationales. C'est à la même époque que Dante a donné ses lettres de noblesses à l'italien, que Luther, avec l’aide de l’imprimerie, permettait à l’allemand de prendre son envol à une époque où 90% des écrits imprimés étaient encore en latin, (70% vers 1570), et que Descartes écrivait en français le Discours de la méthode. Alain Rey commente dans son Mille ans d'histoire de la langue française, "...On ne peut pas dire qu'il y ait de différence significative entre ses œuvres publiées en français et celles qui le furent en latin. Son geste ne signifie pas nécessairement qu'il souhaitait remplacer une langue par une autre : bien plutôt, il se satisfait, à l'instar de Leibniz avec l'allemand et le français, de ce bilinguisme qui a sans aucun doute constitué un moteur pour sa pensée, une façon de décaler les cadres. L'affirmation du français, pour Descartes, correspond néanmoins à une posture affichée : celle de mettre en relation la philosophie avec l'exercice libre de la raison plutôt qu'avec le maintien de la tradition."(p.710). On ne peut mieux faire l'éloge du plurilinguisme scientifique et de la qualité incomparable du plurilinguisme pour la créativité littéraire et scientifique.

Le monolinguisme est l'expression d'un conformisme et le mouvement que l'on constate vers le tout-anglais dans les domaines de la recherche et de l'enseignement supérieur une manifestation de grégarisme intellectuel. Pendant les trente années écoulées, l'anglais était la langue d'un capitalisme conquérant et d'une pensée qui se voulait "unique". L'école néolibérale s'imposait de manière quasi absolue dans les sciences économiques et le management. Ce fut une époque glaciaire au plan scientifique et la crise, que le système a lui-même engendrée, marque l'annonce d'un renouveau à cet égard. Alors que la modernité et la misère éclatent aux quatre coins du monde, il est symptomatique que le débat sur l'hégémonie de l'anglais, sur le plurilinguisme et la diversité culturelle ait lieu aussi au sein du monde anglophone. Face aux menaces uniformisatrices, le monde a besoin d'entretenir sa diversité. En matière de recherche, les Chinois produisent en anglais, mais produisent aussi dans leur propre langue.

Nous vous invitons à prendre connaissance de trois pétitions soutenues par l'OEP et à les signer si vous le souhaitez :


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