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L'OEP : Une initiative répondant à un enjeu essentiel pour l'Europe (Interview)


Zuletzt aktualisiert: 3 Mai 2008
Une interview d'Ofélia Ichim et Florin-Teodor Olariu parue dans Convorbiri literare, revue roumaine fondée en 1867. 
  • Monsieur Christian Tremblay, vous êtes le président de l'Observatoire Européen du Plurilinguisme (OEP). Dites-nous, s'il vous plait, quel est le contexte dans lequel est apparue l'idée de créer cette structure?

Quand je suis devenu président de l'association ASEDIFRES (Association Européenne des Diplômés Français de l'Enseigenment Supérieur), j'ai reçu pour mission de prendre une initiative par rapport à un enjeu essentiel pour l'Europe. Etant personnellement très sensible au problème linguistique, c'est très naturellement que je suis arrivé à la conclusion qu'un des grands enjeux européens de l'avenir est précisément la question de la citoyenneté et des langues qui sont étroitement liées. C'est comme cela que nous avons conçu avec plusieurs partenaires ce projet des Assises européennes qui a donné naissance en 2005 à l'Observatoire européen du plurilinguisme.

  • Quels sont les objectifs de l'OEP?

Les objectifs de l'OEP sont précisés dans ses statuts.

Il s'agit de :

Soutenir la diversité linguistique de l'Union dans toutes ses composantes politiques, administratives, économiques, sociales et culturelles.

Favoriser l'émergence d'une citoyenneté européenne active fondée sur la compréhension des langues et cultures européennes.

Promouvoir dès le premier âge et tout au long de la vie l'enseignement et l'apprentissage des langues.

Promouvoir par le plurilinguisme la diversité culturelle, fondement de toute créativité, l'échange et le respect de l'autre, base d'un progrès pacifique.

Contribuer à la prévention du racisme, de la xénophobie et du communautarisme par la promotion du plurilinguisme et de l'interculturalité.

Susciter des collaborations pour la conduite d'actions et de recherches sur ces mêmes sujets.

Animer un site Internet

  • Est-ce que vous avez des collaborateurs? Quels sont-ils et de quelle maniere contribuent-ils à la diffusion des principes de l'OEP?

Oui, j'ai beaucoup de collaboratrices et collaborateurs qui sont toutes et tous bénévoles. Il y a bien sûr les membres du conseil d'administration qui sont sollicités quotidiennement. Il y a également des collaborateurs plus occasionnels mais dont le rôle est très important. Nous avons par exemple les traducteurs bénévoles qui traduisent chaque mois dans un délai très court le lettre électronique mensuelle en allemand, espagnol et italien. Vous avez aussi les membres du comité d'initiative stratégique qui se réunit tous les mois et qui compte une quarantaine de personnes, dont la disponibilité est variable mais dont la réflexion est toujours précieuse. La composition de ce comité évolue régulièrement car de nouveaux partenaires se manifestent. Et puis, nous recevons des informations et des alertes qui nous orientent dans notre veille, principalement sur Internet, et qui alimentent en sujets d'articles le site et pour la Lettre électronique mensuelle de l'OEP.

  • Quelle est la structure de l'OEP?

L'OEP superpose deux types de structures :

Une structure classique d'association qui comprend une assemblée générale, un conseil d'administration, un bureau et un comité scientifique. Les données statutaires sont disponibles sur le site de l'OEP.
Ces structures associatives sont doublées d'une organisation de projet.
Le comité d'initiative fait office de comité de pilotage stratégique. Il comprend les membres du Conseil d'administration et du Comité scientifique, complétés de membres partenaires. Ce comité d'initiative est à géométrie variable. Nous avons fréquemment des invités qui souvent deviennent ensuite partenaires.
Chaque projet, dès qu'il est suffisamment structuré, est doté d'un chef de projet et d'une équipe-projet. Si ce projet est très important, comme la manifestation prévue à l'Unesco en juin prochain, il peut avoir en plus un directeur de projet.

On s'organise en fonction des besoins et de nos possibilités. Comme notre portefeuille de projet est relativement important, il est impossible que le travail repose sur une ou deux personnes. Il n'y a pas d'autre moyen de progresser.

  • Qu'est-ce que la Charte Européenne du Plurilinguisme? Comment peut-on soutenir cette initiative?

La Charte représente d'abord un énorme effort conceptuel de synthèse. Plusieurs dizaines de personnes ont participé à sa rédaction même si le texte initial est l'oeuvre d'une petite équipe.

Il fallait que nous mettions dans ce texte toutes les idées essentielles à notre projet et les accompagner de propositions pratiques dont on savait qu'elles resteraient des axes majeurs d'action dans les années à venir.

La Charte est aussi un acte de communication dans la mesure où elle doit être une référence pour tous les militants du plurilinguisme et du dialogue interculturel.

La Charte est enfin un levier pour l'action, car la Charte doit être déposé auprès de toutes les instances politiques nationales et européennes à l'issue des deuxièmes Assises qui auront lieu à Berlin, et elle aura d'autant plus de poids qu'elle aura recueilli de signatures.

Pour soutenir cette initiative, la première chose est d'expliquer en toutes circonstances ce que je viens de présenter, que chacun quand il signe mesure l'importance de son acte et qu'il se dise que lui-même doit susciter d'autres signatures et ainsi de suite. C'est la première des choses. Le fait de se faire soi-même le messager de la Charte doit avoir un effet multiplicateur. Evidemment, les moyens des uns et des autres n'ont pas la même efficacité. Un moyen multiplicateur est de faire voter la Charte par les conseils d'adminisitration ou les assemblées générales d'association qui engagent tous les membres. Si, par exemple, une association de 70 000 membres vote sur la Charte, cela fait 70 000 signatures. On peut aussi publier la Charte dans des organes de presse avec le mode d'emploi pour la signer, formulaire papier ou signature en ligne sur le site de l'OEP. C'est ce qu'a fait la revue Mazaïcul de Craiova. Enfin, on peut organiser des événements. Par exemple, en juin prochain, nous organisons un événement qui sera un appel d'intellectuels européens en faveur du plurilinguisme et du dialogue interculturel, et cela dans le cadre de 2008 l'Année internationale des langues. Pour cet événement, nous prévoyons la réalisation d'un Livre d'Or qui recueillera la vision du plurilinguisme d'intellectuels et artistes de la langue, des langues, des cultures et du dialogue interculturel. Tous les intellectuels et artistes qui auront participé à la réalisation de ce livre d'Or seront des signataires de la Charte. Cet événement est susceptible d'engendrer d'autres prolongements bien sûr et cela peut être reproduit dans tous les pays européens. D'ailleurs, vous-mêmes vous organisez des événements, votre symposium, et vous avez invité l'OEP, ce qui a contribué à le faire connaître et à faire connaître la Charte.

  • Nous savons que vous faites une distinction nette entre "plurilinguisme" et "multilinguisme". Nous vous prions de développer un peu cette distinction, en nous expliquant comment elle s'applique (et avec quels résultats) à la diversité ethnique européenne.

Nous faisons une distinction entre multilinguisme et plurilinguisme parce que le mot "multilinguisme" est très ambigu quand on l'utilise au plan collectif lorsque l'on veut qualifier une société. Pour un individu, les deux mots sont strictement synonymes. Ils veulent dire qu'un individu soit a plusieurs langues maternelles, chose assez rare, soit possède, en plus de sa langue maternelle, un certain niveau de compétence en une ou plusieurs langues. Être bilingue, donc posséder un certain niveau de compétence dans une autre langue que sa langue maternelle est le premier stade du multi ou plurilinguisme. Il n'est pas nécessaire d'avoir quasiment le même niveau dans les deux langues. Dans ce cas, on dirait que la personne est parfaitement bilingue. Il n'y a pas d'autre définition.

Au plan collectif, c'est tout à fait différent, car on qualifie sans nuance de sociétés multilingues des sociétés dans lesquelles coexistent des individus monolingues mais de langues différentes, alors qu'une société plurilingue au sens du Conseil de l'Europe est une société d'individus qui sont eux-mêmes plurilingues.

La polysémie est un phénomène naturel en langue, c'est l'une des sources de la richesse des langues et de leur créativité. C'est un phénomène parfaitement connu et reconnu depuis Aristote. Il ne faut pas s'en offusquer, bien qu'il ne soit pas rare de rencontrer des gens dans des réunions, séminaires ou congrès scientifiques, dans une certaine tradition scientiste, qui s'offusquent qu'il n'y ait pas encore un mot pour chaque sens. C'est ignorer qu'en langue naturelle, le sens n'existe pas hors contexte.

Il y a toutefois une limite à nos yeux à la polysémie, c'est qu'un même mot puisse dire, quel que soit le contexte, une chose et son contraire. C'est pourquoi nous sommes très opposé à l'usage du mot "multilinguisme" dont la seule force est d'être le seul reconnu par les dictionnaires d'anglais et par les outils de traduction. Mais si vous faîtes un essai sur Internet, vous constaterez que le mot "plurilingualism" existe dans la pratique, et c'est la raison pour laquelle nous voulons faire sauter des verrous, qui, c'est assez clair, ne sont pas politiquement neutres.

  • Quelles sont les stratégies par lesquelles l'OEP veut promouvoir le plurilinguisme au niveau de l'enseignement (universitaire et pré-universitaire)? Et encore, comment voyez-vous la diffusion du plurilinguisme au-delà du domaine de l'enseignement?

En ce qui concerne l'enseignement préuniversitaire, nous recommandons que soit assurée une offre diversifiée ne se limitant pas à l'anglais, et cela, dès le premier degré de l'enseignement. Nous souhaitons même encourager les familles à choisir pour leur enfant une autre langue que l'anglais, sorte de discrimination positive. C'est en effet le meilleur moyen d'atteindre l'objectif d'une compétence en deux langues en plus de la langue maternelle. Autrement, la deuxième langue sera toujours une langue seconde, alors que le but est une compétence égale en deux langues en plus de la langue maternelle.

L'offre à l'école primaire ne peut pas dépasser trois ou quatre langues. Dans le second degré, le facteur de diversification est au niveau de la troisième langue. C'est là où peuvent être apprises des langues de moindre diffusion, mais qui seront d'un grand intérêt pour l'enfant qui prend une troisième langue en option. Je pense que la troisième langue ne doit pas du tout être négligée. Pour les familles ayant des ambitions linguistiques pour leur enfant, prendre l'anglais en troisième langue peut résulter d'un choix très rationnel. Il faut évidemment que l'organisation de l'enseignement en langues dans le second degré ne soit pas fondé sur la classe mais sur le groupe de niveau, sur l'auto-apprentissage et sur l'auto-évaluation.

Pour l'enseignement supérieur, notre préconisation est que l'obtention d'un diplôme universitaire soit subordonné à un niveau suffisant en 2 langues étrangères. Il nous apparaît aussi que l'organisation de cursus en langues étrangères est une bonne chose à condition que les universités offrent des cursus en plusieurs langues.

Ce point nous amène à poser la question des langues en dehors du cadre de l'enseignement, c'est-à-dire dans le domaine de l'entreprise et dans celui des institutions politiques.

Pour les entreprises, nous considérons que la compétence en langue doit être considérée comme une vraie valeur économique, à condition qu'il s'agisse de la langue pleine, dans sa dimension culturelle qui est indissociable, et d'une langue outil, dépouillée de tout contenu culturel et civilisationnel. Sous cet angle, le plurilinguisme est un facteur de compétitivité qui doit être incorporé à la stratégie de l'entreprise internationale. Il faut dans ce domaine sortir de l'empirisme et des idées reçues selon lesquelles, l'anglais, ou plus exactement, une sorte de pidgin english universel, selon l'expression de Régis Debray, a la réponse à tout.

Au niveau institutionnel, en particulier au niveau européen, nous sommes pour un plurilinguisme effectif. Nous ne disons pas "plurilinguisme intégral", car le plurilinguisme qui postule l'emploi en toutes circonstances de toutes les langues, rencontre une impossibilité technique qui est le meilleur moyen d'assurer la suprématie d'une seule langue. Nous souhaitons un plurilinguisme effectif qui assure que les institutions européennes soient pratiquement et symboliquement plurilingues, ce qu'elles ne sont pas aujourd'hui.

  • Pour le moment, toutes les actions initiées par l'OEP ont un statut de volontariat. Quand préconiserez-vous que l'activité de l'OEP soit officialisée au niveau de l'UE? Quelle sorte d'activités avez-vous organisé dans ce but?

L'OEP est une organisation issue de la société civile et n'est pas une agence de la Commission européenne et elle ne le sera jamais. Quand l'Union européenne dans sa pratique quotidienne sera effectivement plurilingue, dans l'esprit des Pères fondateurs, et du régime linguistique européen, qui aujourd'hui n'est pas respecté, l'OEP aura perdu sa raison d'être et si ce résultat a été obtenu en partie grâce à l'action de l'OEP, on pourra considérer qu'il a accompli sa mission. Je comparerai l'OEP à un observatoire de la sécurité routière. Son objectif n'est pas de compter les accidents, mais de faire baisser le nombre d'accidents. L'objectif de l'OEP est de faire reculer l'oppression culturelle qu'implique la domination d'une seule langue au niveau européen.

Nous ne recherchons pas le moindre statut officiel vis-à-vis de qui que ce soit. Nous tenons à notre indépendance et nous nous en donnons les moyens. Nous avons le soutien du Ministère français de la Culture. Cela ne nous empêche pas de chercher le soutien officiel des institutions européennes. La Charte a été annexée à un avis du comité économique et social européen concernant le nouveau cadre stratégique de la Commission pour développer le "multilinguisme", et cet avis a été voté à la quasi unanimité du comité. Je considère ce vote comme une reconnaissance officielle. De même, nous demandons le soutien de la Commission pour certaines opérations, les prochaines Assises à Berlin en mai 2009 notamment, et nous espérons bien obtenir ce soutien, car les objectifs de l'OEP sont dans une telle adéquation avec ceux du programme pour une citoyenneté européenne active que nous n'imaginons pas ne pas l'obtenir. Nous avons des contacts suivis avec le Commissaire européen chargé du multilinguisme, Léonard Orban, et nous avons récemment été interviewés par une société mandatée par la Commission pour déterminer les meilleures voies pour favoriser le multilinguisme.

Pour nous, la Commission comme les autres institutions, telles que le Parlement européen, sont des lieux où s'exercent des pressions multiples, qui dans le sens du monolinguisme, qui dans le sens du plurilinguisme, et tout leur effort consiste à surmonter cette contradiction, qui malheureusement n'est pas soluble par le compromis, mais par la victoire d'un camp sur l'autre. Il faut être clair, l'OEP est en opposition totale et irréductible à toute langue commune unique, antichambre d'un monolinguisme impossible, et qui n'est qu'un projet de domination politique profondément anti-européen. Donc, l'OEP soutient tous ceux qui, au sein des institutions européennes, défendent sincèrement le plurilinguisme.

  • Quelles sont les personnalités qui ont declaré leur adhésion aux objectifs de l'OEP?

Je ne sais pas ce que vous entendez par personnalités. Nous avons beaucoup de personnes importantes qui soutiennent l'action de l'OEP. L'OEP est une organisation encore jeune, et son action tend à élargir le cercle des personnes qui soutiennent son action dans tous les domaines qui comptent dans la société et qui ont un rôle dans son évolution future.

Le site de l'OEP est une référence unique dans le domaine du plurilinguisme. Il couvre la totalité des domaines concernés, c'est-à-dire tous les domaines de la vie sociale, car la question linguistique concerne la société dans son ensemble. Il a ainsi vocation à :

  1. Constituer une base de données européenne et multilingue sur les langues et le plurilinguisme.

  2. Être un site de publication directe sur les langues et le plurilinguisme.

  3. Être une source d'information et d'échange pour la société civile dans ses diverses composantes concernées par les questions linguistiques, notamment : familles, enseignants, entreprises, salariés.

  4. Favoriser le couplage de la recherche scientifique et de la société civile.

  • En 2007, l'Institut de Philologie Roumaine „A. Philippide" a signé, par une equipe de 5 chercheurs, une convention de collaboration avec l'OEP. La revue „Philologica Jassyensia" de l'Association Culturelle „A. Philippide" est partenaire de l'OEP. Quelles autres institutions roumaines sont vos collaborateurs? Et aussi, quelles sont les activités organisées (ou auxquelles vous avez participé) pour promouvoir en Roumanie les principes de la Charte Européenne du Plurilinguisme?

L'OEP a de nombreuses relations en Roumanie, avec des centres de recherches, des universités et des établissements scolaires, mais aussi des maisons d'édition, des revues culturelles et des chaînes de télévision. Je crois que nous pouvons parler d'un vrai réseau de collaborateurs de l'OEP en Roumanie. D'ailleurs, ce réseau est présenté sur notre site (http://plurilinguisme.europe-avenir.com/index.php?option=com_content&task=view&id=328&Itemid=54).

Il y a eu plusieurs actions ces deux dernières années en Roumanie, à Criova, Timisoara, Iasi, Cluj, pour la promotion de la Charte et des projets initiés par l'OEP. Parmi ces projets, un des plus significatifs est la réalisation d'un label du plurilinguisme pour les établissements scolaires préuniversitaire et pour les universités. Ce projet suscite l'organisation de tables rondes et de débats avec nos partenaires.

  • Et, pour finir, quels sont vos regrets concernant l'OEP, et, bien sûr, les projets pour l'avenir?

Très sincèrement, quand j'ai entrepris le projet des Assises et la création de l'OEP, je n'imaginais pas parvenir si vite au stade où nous sommes aujourd'hui. Je n'ai aucun regret, je n'ai que des satisfactions. Toutefois, tout notre effort pour l'avenir sera de développer en Europe ce que nous avons commencé à réaliser avec la Roumanie. Je suis confiant dans l'avenir.


Ofelia Ichim et Florin-Teodor Olariu