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Le bilinguisme dans l'éducation à Malte : des pratiques en évolution (J.Fernand)


Zuletzt aktualisiert: 18 Dez 2008
Mémoire de DEA "Le bilinguisme dans l'éducation à Malte : des pratiques en évolution" par Jullien FERNAND, Docteur en Lettres et Sciences Humaines de l'Université de Provence. Télécharger

 

Résumé 

Après de multiples rebondissements, c'est finalement le maltais qui l'a emporté : en dépit de nombreuses oppositions, la langue nationale de l'archipel est finalement présente sur la liste des langues officielles de l'Union Européenne depuis que Malte elle-même a rejoint les pays membres, le 1er Mai 2004.

La bataille aura été rude entre les décideurs, et les problèmes qui se posent aujourd'hui avec la pénurie des traducteurs pour certaines combinaisons linguistiques ne sont qu'une illustration parmi tant d'autres des difficultés rencontrées.

Aussi, bien que reléguée au second plan pendant des années, la question du bilinguisme officiel (maltais-anglais) qui caractérise la République de Malte fait aujourd'hui l'objet d'une attention toute particulière de la part des experts en la matière.

Parmi ces derniers, nombreux sont d'ailleurs ceux qui, dans leurs tentatives pour proposer une politique linguistique claire et permettant de concilier harmonieusement les intérêts locaux de Malte et ses ambitions internationales, déplorent l'absence de données statistiques précises : pour des raisons qui nous échappent en partie, il n'existait en 2004 aucun chiffre officiel reflétant avec précision la réalité linguistique de l'archipel.

« La situation linguistique maltaise est encore largement méconnue et de nombreuses recherches sont encore à effectuer avant qu'une politique linguistique adaptée puisse être définie » pouvait-on lire dans le rapport 2002 de l'Europe de la coopération culturelle.

En effet, l'obtention de renseignements clairs et précis concernant la situation linguistique de Malte est une tâche malaisée. D'abord, les données sont relativement rares mais surtout, leurs méthodes de recueil sont particulièrement floues : il est en effet presque impossible de savoir dans quelles conditions les différents sondages ont été réalisés, quand, auprès de qui et dans quelles proportions. D'autre part, les chiffres avancés peuvent varier considérablement selon les sources : la question linguistique est un point particulièrement épineux de la politique locale et qui ne fait pas l'unanimité, loin s'en faut ! Les nombreux rebondissements concernant la reconnaissance du maltais comme langue officielle de l'Union Européenne illustrent de façon très significative ces divergences. En outre, l'orientation politique des responsables locaux n'est pas sans incidence sur leur description du paysage linguistique maltais, et l'optimisme exagéré des uns n'a d'égal que l'excessive réserve des autres. Aussi, pour éviter toute accusation de parti pris dans cette querelle qui entache la crédibilité des chiffres avancés, nous avons pris la décision d'effectuer une enquête sociolinguistique personnelle, dont le présent article n'est qu'un rapide condensé.

Réalisée en 20041, cette enquête n'avait pas seulement pour objectif de donner un aperçu de la situation linguistique maltaise, mais plutôt (surtout) de montrer la façon dont les Maltais se situent par rapport aux problèmes du bilinguisme, et d'apporter quelques éclaircissements sur la représentation qu'ils se font de leur(s) propre(s) langue(s).

Avec le soutien de l'Alliance Française de Malte et du Cercle Vassalli2, une série de 42 questions - rédigées dans les deux langues officielles - a ainsi été diffusée par courrier électronique, à travers tout le pays.

Notre étude, qui compte une centaine de pages, s'appuie donc sur un corpus de 118 questionnaires, ayant tous été retournés par des personnes de nationalité maltaise et âgées de moins de 20 ans à plus de 60 ans.

Toutes les catégories socioprofessionnelles ont également pu être touchées par l'enquête : étudiants ; employés du secteur public ou privé ; ingénieurs ; médecins ; juristes ; enseignants ; hauts responsables politiques ; écrivains (dont le président de la prestigieuse Académie du maltais !) etc. mais aussi des personnes sans profession ; acteurs ; techniciens ; ouvriers et même... un prêtre !

L'analyse des informations fournies permet de constater une évolution sensible des pratiques langagières au quotidien. Ces changements s'accompagnent apparemment d'une prise de conscience croissante (y compris chez les plus jeunes) de l'importance que revêt la langue nationale du pays : le maltais, langue historique et sur laquelle repose l'identité collective de ses locuteurs. Plus que jamais, les Maltais semblent fiers de la singularité de leur « petite langue ».

Pourtant, paradoxalement, ces mêmes Maltais semblent également souffrir d'un certain « complexe linguistique » à l'échelle internationale. Cette sorte de déni se traduit par des chiffres sans équivoque : alors que 83% des personnes déclarent posséder le maltais comme langue maternelle (elles ne sont que 8% à déclarer l'anglais comme telle), seuls 50% des locuteurs assument leur préférence pour la langue nationale.

Par ailleurs, notre enquête révèle que près de 57% des Maltais prétendent maîtriser pareillement les deux langues officielles du pays ; 30% d'entre eux reconnaissent avoir de meilleures performances linguistiques en Maltais, tandis que 13% pensent disposer de plus grandes compétences en anglais.

Il est important de noter que le choix de l'une ou l'autre des deux langues officielles s'effectue en fonction des situations. Le tableau ci-dessous, qui synthétise l'ensemble de ceux réalisés dans le cadre de notre étude, illustre en pourcentages la proportion de locuteurs s'exprimant en maltais ou en anglais, dans des contextes bien déterminés :

L'un des éléments les plus frappants mis en lumière par ce tableau est le relatif « recul » de l'usage du maltais chez les parents qui s'adressent à leurs enfants. Peut-être faut-il interpréter ce phénomène par une volonté (inconsciente ?) d'encourager les nouvelles générations à s'exprimer dans un idiome internationalement répandu, et dont la maîtrise précoce serait la garantie d'une meilleure réussite professionnelle. On note en effet que si la langue maltaise est très majoritairement employée dans les relations « privées » (à la maison ; dans le quartier), c'est plutôt l'anglais qui semble privilégié sur le lieu de travail des locuteurs.

Pour résumer, il semblerait que le maltais soit massivement considéré comme une langue de cœur, porteuses de valeurs culturelles et identitaires très fortes, et sans ambition extra-territoriale. Parallèlement, l'anglais, symboliquement peu chargé (voire déprécié : « langue des snobs », disent même certains) serait naturellement reconnu comme la langue indispensable de communication internationale, sentiment exacerbé par la mondialisation et l'entrée de Malte dans l'U.E.

Bien entendu, de nombreux autres éléments d'informations ont pu être tirés de notre corpus : les langues des médias, les langues de l'enseignement (le système éducatif est officiellement bilingue) ou encore les justifications spontanées d'une préférence subjective pour l'une ou l'autre, sont autant d'indicateurs de l'évolution des pratiques langagières abordés dans notre étude.

Dénuée de tout jugement concernant l'espèce de « bicéphalisme linguistique » qui semble caractériser la population maltaise, celle-ci se veut avant tout le reflet d'une situation atypique, complexe, et à laquelle les recherches sociolinguistiques peuvent apporter de précieuses contributions.

A l'heure où le maltais fait partie des langues officielles de l'Union Européenne, redorer le blason de cette « petite langue » méconnue est non seulement légitime mais souhaitable pour tous. Pour le peuple maltais, d'abord, pour qui la langue nationale est sans doute l'élément le plus fort sur lequel ils ont bâti leur identité à travers les siècles. Pour tous les Européens, ensuite, qui ne manqueront pas d'en découvrir la richesse lorsqu'elle aura le privilège d'être mieux connue.

  1L'enquête et l'analyse qui en découle ont été effectuées dans le cadre de l'obtention de DEA de Sciences du langage, à l'Université Paul Valéry (Montpellier III). Elles ont fait l'objet d'un mémoire, « Le bilinguisme dans l'éducation maltaise : des pratiques en évolution », dirigé par Mme Michèle Verdelhan.

  2Groupe de réflexion sur les rapports franco-maltais.