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Séminaire du Centre d’études et de recherches comparatistes (CERC) Université de la Sorbonne nouvelle – Paris 3 : Des copies originales : les traductions sans texte premier


Zuletzt aktualisiert: 6 Apr 2014

A priori, la traduction se définit comme la production, dans une autre langue, d’un texte équivalent à un texte premier. C’est oublier cependant les cas nombreux, dans l’histoire ancienne et contemporaine de la traduction, de traductions ayant reçu le statut d’œuvres originales, soit que le texte premier ait été éclipsé, soit qu’il n’ait jamais existé, soit enfin que la distinction entre texte premier et texte second, entre copie et original, soit brouillée. Par-delà l’histoire singulière de chaque cas qui rappelle les aléas de la transmission des textes et les voies tortueuses qu’emprunte parfois la création pour trouver un public, ces phénomènes méritent sans doute d’être pensés de façon systématique, dans la mesure où ils invitent à remettre en cause la notion d’œuvre originale dans son lien avec une langue de création et une édition de référence, mais aussi en ce qu’ils semblent incarner une tentation profonde de la pratique de la traduction, celle de conquérir son autonomie par des « traductions si excellentes qu’elles semblent des œuvres originales », comme l’écrivait Théophile Gautier des traductions de Poe par Baudelaire. Tentation au demeurant constitutive peut-être de la formation de tout patrimoine littéraire, si l’on suit Henri Meschonnic lorsqu’il pose dans Poétique du traduire que l’Europe s’est construite par des traductions dont l’origine en tant que telle a été effacée.

 

En s’inspirant pour son titre de la spéculation freudienne sur l’œuvre d’art comme substitut originaire qui pourra, comme la philosophie de l’art contemporain, nourrir le soubassement théorique de la réflexion, le séminaire « Des copies originales » voudrait revenir sur les rapports entre original et traduction dans la constitution des corpus littéraires, à partir des différents cas de figure de traductions sans original, que l’on distinguera provisoirement de la façon suivante :

- les traductions effectives, mais qui en viennent à être lues comme des originaux ou à supplanter les originaux, parce que l’original a disparu avec le temps, dans le cas de la littérature bouddhique ancienne connue par les versions tibétaines, chinoises, etc., ou du célèbre Saturne et la mélancholie de Panofsky, Saxl et Klibansky, dont l’original allemand disparut pendant le bombardement de Hambourg et qui parut finalement en 1964 dans un nouvel original, la version anglaise. La disparition de l’original peut alors donner lieu à une traduction dans la langue originale, ce fut le cas pour The Drum Singers de l’écrivain chinois de Lao She. Le plus souvent cependant, l’original a été éclipsé dans la réception qui a été faite de la traduction à l’étranger : ainsi de Poe traduit par Baudelaire, mais aussi de nombre d’œuvres de la littérature pour la jeunesse. Ces derniers phénomènes suggèrent l’interférence d’autorités secondes, celle d’un écrivain traducteur par exemple, et a contrario l’absence d’autorité de genres mineurs, mais aussi de langues ou de traditions minorées : en explorant des pistes lancées par Pascale Casanova dans La République des lettres, on s’intéressera à ces œuvres, le plus souvent composées dans des langues minoritaires, qui sont connues principalement par les traductions-relais faites dans des langues de médiation (le latin à l’époque classique, l’anglais depuis le XVIIIe siècle). Ces traductions ont imposé une image particulière de l’œuvre, qui à son tour a été diffusée par les nouvelles traductions auxquelles elles ont donné lieu : on peut penser aux traductions anglaises de Mishima, ou, plus troublant, à l’autotraduction par Tagore de son recueil de poèmes bengalis qui lui valut le Prix Nobel de littérature en 1913. Parfois enfin, le texte premier existe bien, mais la traduction est première dans l’ordre de la publication et oriente dès lors la réception de l’original, entraînant éventuellement un remaniement de celui-ci (ainsi chez Kenneth White), quand elle ne commande pas d’emblée l’écriture, pour Kundera par exemple qui, après son départ de Tchécoslovaquie, se trouva en situation d’écrire pour des traducteurs. De façon plus structurelle, c’est aussi la traduction qui établit le texte premier dans le cas des traductions fondées sur un manuscrit ou dans celui des traductions-transcriptions de la littérature orale.

- On pourra, à partir de là, envisager sous un jour nouveau les pseudo-traductions qui sont en fait des œuvres originales, et dont certaines se sont précisément présentées comme des traductions de poèmes ou de contes de tradition orale : on connaît les Fragments of ancient poetry, collected in the Highlands of Scotland, and translated from the Gaelic or Erse language (1760), attribués au légendaire Ossian par James Macpherson, et La Guzla. Choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Croatie et l'Herzégovine que fit paraître Mérimée en 1827, et qui trompèrent Pouchkine aussi bien que Mickiewicz. Mais ces mystifications volontaires ne constituent qu’un pan, certes spectaculaire, d’usages variés de la traduction qui sèment le trouble dans la représentation de la fiction littéraire, depuis les pseudo-traductions romanesques des siècles classiques qui rendent assimilables l’innovation ou la subversion – rappelons que Don Quichotte est donné par son narrateur comme la traduction d’un manuscrit arabe – jusqu’à ces cas limites que sont les « poèmes chinois » de Franz Toussaint, écrits après leur « traduction », en un scénario d’invention du texte premier par le traducteur que Claude Bleton a exploité avec humour dans son roman Les Nègres du traducteur. On pensera aussi aux récits d’Antoine Volodine « traduits » d’une langue étrangère qui n’existe pas.

 

- Dans le sillage de ces pratiques où le texte se dédouble sans que ce dédoublement se laisse catégoriser comme opération de traduction, on pourra enfin envisager le cas des œuvres publiées en version bilingue, voire plurilingue, qui posent la question de savoir quelle version est l’original, et quelle version est la traduction. Tel est le cas d’Impressions d’été, recueil de haikus en chinois et français de Ying Chen, écrivain d’origine chinoise mais d’expression française. Dans le contexte contemporain de la globalisation, il est à noter que de plus en plus d’écrivains en viennent à publier leurs œuvres d’emblée en traduction (et parfois, la traduction reste la seule version disponible), et c’est cette traduction qui est utilisée ensuite pour la traduction en d’autres langues. Ou bien l’écrivain participe à la traduction (en anglais généralement) de son œuvre et exige que les traductions en d’autres langues soient faites sur cette traduction. De telles pratiques bouleversent la dichotomie apparemment claire entre ce qui traduit et ce qui est traduit.

Dans tous les cas, il s’agira de réfléchir :

1. à des pratiques de traduction : existe-t-il des pratiques propres lorsqu’on traduit via une langue tierce, à partir d’une traduction dont l’original est inaccessible, voire inexistant ?

2. à des pratiques de lecture : lit-on de la même façon une traduction dont l’original est connu et une traduction sans texte premier ? le changement de statut d’une œuvre (traduction ou original) entraîne-t-il une lecture/interprétation nouvelle ?

3. plus généralement, au statut des traductions comme « copies originales » : dans quelle mesure peut-on parler pour la traduction d’un « second original » ? Qu’en est-il du premier ?

4. au rôle de la réception étrangère dans la perception des œuvres : qu’est-ce que cela signifie pour une œuvre et un auteur d’obtenir la reconnaissance publique par l’intermédiaire de traductions, ou de traductions de traduction ? Quel est le rôle des langues de médiation ? Qu’en est-il enfin d’une Weltliteratur constituée pour une part d’œuvres qui en cachent d’autres, et d’auteurs dédoublés ?

 

 

Après une séance inaugurale prévue le vendredi 6 juin 2014 de 14 h à 17 h (Censier, salle 414), où ces problématiques seront présentées à partir de quelques exemples significatifs, le séminaire se tiendra une fois par mois, le vendredi, pendant l’année 2014-2015 : à chaque fois, deux ou trois cas seront présentés qui devraient permettre, à partir d’expériences linguistiques et culturelles diverses, de mieux percevoir ce qui est en jeu dans ces pratiques anciennes et nouvelles de l’écriture traductive. Toutes les propositions de contributions à ces séances sont bienvenues. Une publication est prévue, ainsi qu’un colloque final.

 

Contact :

Muriel Détrie Diese E-Mail-Adresse ist vor Spambots geschützt! Zur Anzeige muss JavaScript eingeschaltet sein!

Claudine Le Blanc Diese E-Mail-Adresse ist vor Spambots geschützt! Zur Anzeige muss JavaScript eingeschaltet sein!

Université Paris 3 – Sorbonne nouvelle / CERC