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Une alternative au tout anglais... (Pierre Frath)


Zuletzt aktualisiert: 13 Sep 2008

Cahiers de l'Institut de Linguistique de Louvain, CILL 32.1-4 (2006), 237-250

Une alternative au tout anglais 
en Europe : pourquoi et comment

ou

Comment développer le multilinguisme


Pierre Frath, Université de Reims Champagne-Ardenne, 2008

Introduction

L'Europe linguistique qui se dessine semble se diriger vers le tout anglais. De plus en plus de pays ont accepté l'idée que l'anglais devienne la lingua franca de notre continent, et les parents d'élèves européens choisissent à plus de 90 pour cent l'anglais comme première langue pour leurs enfants. L'anglais est devenu la langue de la musique, du cinéma, de la publicité, des voyages, de la jeunesse, et aussi celle des entreprises, qui estiment moderne et efficace de communiquer dans cette langue. Les universités proposent des cursus "internationaux" c'est-à-dire en anglais, et la plupart des publications scientifiques se font dans cette langue, sous peine d'être ignorées.
Ce qui est remarquable, c'est que cette évolution se fasse sans discussion ni décision au niveau des instances européennes, pourtant toujours promptes a édicter règlements et directives. C'est le laisser-faire qui domine en la matière. Il y a bien des projets européens pour les langues, notamment Socrates, mais en l'absence d'une véritable politique linguistique, ils portent essentiellement sur ce qui est relativement consensuel, c'est-à-dire sur les "petites" langues, nationales et régionales1, dont le développement ne fait que conforter la domination de l'anglais, seule langue parlée par tous au milieu d'un nombre grandissant de langues officiellement reconnues. Les autres grandes langues de communication en Europe (AGL, dorénavant), en principe à égalité avec l'anglais, s'affaiblissent de plus en plus. L'italien a d'ores et déjà perdu son statut de "grande" langue ; l'allemand en prend le chemin, bien que ce soit la langue native la plus importante en Europe ; le français résiste encore, mais pour combien de temps ? Le cas de l'espagnol est particulier. Cette langue a le vent en poupe en ce moment, un phénomène atypique qui mériterait sans doute d'être étudié de manière plus approfondie. Peut-être cette langue est-elle choisie par défiance vis-à-vis de la France et de l'Allemagne, dont le rôle historique dans la construction européenne serait ressenti comme trop important par les autres pays, qui souhaiteraient peut-être le diminuer. Par surcroît, c'est une langue adoubée par la culture populaire américaine, qui lui a fait une place en son sein, ce qui la rend attractive auprès des jeunes. Mais il y a sans doute d'autres causes, parmi lesquelles, peut-être, une représentation sociale de l'espagnol comme langue des vacances et du soleil, ou peut-être aussi, un intérêt grandissant pour l'Espagne et l'Amérique latine, dont la musique et la littérature sont fort appréciées…
Les intérêts des langues modimes et des AGL peuvent sembler contradictoires, toute initiative en vue du développement de ces dernières leur donnant immédiatement le mauvais rôle du concurrent abusif et inutile de l'anglais qui empêche le développement des autres langues. Or c'est seulement en l'absence d'une politique linguistique clairement affichée, que leurs intérêts peuvent sembler diverger. En réalité, ils convergent, car le recul des AGL n'est en aucun cas le garant du développement des langues modimes. Ce dont toutes ces langues ont besoin, c'est d'un véritable rôle en Europe. C'est du moins ce que nous allons essayer de montrer dans ce texte.
Le développement de l'anglais comme lingua franca de l'Europe résulte pour partie seulement de l'inaction des institutions européennes. C'est un fait qu'il y a de réels avantages à disposer d'une langue commune, et cela est reconnu par les Européens, qui considèrent dorénavant cette évolution comme inéluctable. Il y a aussi le fait qu'il est très difficile d'imaginer une autre politique linguistique qui soit crédible. C'est pourtant ce que nous allons essayer de faire dans cet article, après avoir brièvement expliqué pourquoi le tout anglais n'est pas une bonne chose pour l'Europe.
 
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