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La question des langues pour l'avenir de la recherche (rapport Supiot 1999)


Mis à jour : 15 Sep 2009
Nous profitons de la renaissance sous les auspices de Valérie Pécresse du Conseil national du développement des sciences humaines et sociales sous le nouveau nom significatif de Conseil national pour le développement des humanités et des sciences sociales, installé le 2 septembre 2009, pour consulter les archives. Nous avons extrait du premier rappport d'activité du Conseil, alors présidé par le professeur Alain Supiot, tous les éléments d'une bonne politique linguistique dans le domaine de la recherche, que nous reproduisons ci-après. 10 ans plus tard où en sommes-nous ? 

 

"Extrait du premier rapport d'activité 1999
du Conseil national du développement des sciences humaines et sociales

(rapport Supiot)

V. LA QUESTION DES LANGUES

L'obstacle linguistique est souvent invoqué pour expliquer la faible participation des chercheurs français à la vie internationale de leurs disciplines. Si le conseil partage cette opinion, il estime qu'il convient de se garder de deux thèses également excessives : d'un côté celle du tout-français, qui fait passer la défense de la francophonie avant les nécessités de la communication scientifique, et de l'autre celle du tout-anglais, qui estime qu'il suffit de généraliser l'emploi de l'anglais pour régler le problème des langues.  

V.1. L'anglais, outil indispensable

L’anglais suffit sans doute à la communication dans les sciences de la nature qui n'ont pas des phénomènes culturels, et donc langagiers, pour objet.

Dans les sciences de l'Homme il constitue un outil commode et souvent indispensable à des échanges superficiels, mais notoirement insuffisant pour satisfaire les besoins d'une recherche sérieuse. Le caractère herméneutique et qualitatif des sciences de l'Homme donne aux langues naturelles un statut très différent de celui qui est le leur dans les sciences de la nature.

La langue est un fait de culture et ne saurait être réduite à un simple outil de communication : des institutions juridiques, des concepts littéraires, des événements historiques ne peuvent être saisis que dans la reconnaissance du lien intime qu'ils nouent avec leurs formulations linguistiques. Une politique du tout anglais aboutirait à une désertification de très nombreux champs de recherche.

V.2. Compétences linguistiques et disciplines

Les compétences linguistiques requises en sciences de l'Homme varient selon les disciplines.

On conçoit mal un bon historien de l'art qui ne lirait pas l'italien, un philosophe qui ne lirait pas l'allemand, un antiquisant ou un historien des sciences ou du droit qui ne lirait pas le latin ou le grec , un islamologue qui ne parlerait pas l'arabe, sans parler des orientalistes qui doivent consacrer un temps fort long à l'apprentissage de langues rares .

V.3. Sensibilisation précoce aux langues étrangères

Il est évident que la maîtrise orale et écrite d'un anglais de base est aujourd'hui indispensable à tout chercheur au niveau international.

Mais il est faux de penser que ce bilinguisme suffira à régler la question linguistique en SHS. Et mettre exclusivement l'accent sur l'anglais est de nature à dissuader l'apprentissage d'autres langues, sans la maîtrise au moins passive desquelles il n'y a pas de recherche sérieuse dans de nombreuses disciplines. Or cet apprentissage suppose une sensibilisation précoce aux langues étrangères dans leur richesse et leur diversité.

V.4. Développer le plurilinguisme

Il importe donc de développer dans le milieu de la recherche un plurilinguisme qui ne substitue pas au français une autre langue, et qui ne se réalise pas au profit exclusif de l'anglais.

Dans cet esprit, devraient être renforcés les supports offerts à l'apprentissage actif et passif des langues par les chercheurs. Cette question doit évidemment être traitée surtout en amont de la formation à la recherche, dès l'école primaire. L'apprentissage de l'anglais (oral et écrit) doit être généralisé, mais dans des conditions qui préservent et valorisent celui d'une ou deux autres langues. La pression sociale et marchande en faveur de l'anglais est du reste telle qu'il ne serait pas choquant de favoriser plus particulièrement l'apprentissage d'autres langues dans le cursus scolaire et universitaire.

Au niveau de la formation par la recherche, une politique active d'accueil de chercheurs étrangers (cf. supra §.1) autoriserait la tenue plus fréquente de séminaires en langue étrangère et participerait ainsi à la formation et au perfectionnement linguistique des chercheurs français.

V.5. La question cruciale des traductions

Beaucoup de programmes internationaux exigent des rapports écrits en anglais. Les maisons d'édition et les revues étrangères sont en général disposées à publier des travaux français à la condition de ne pas devoir elles-mêmes assumer les coûts de traduction. Or, sur ce point, l'amélioration des compétences linguistiques des chercheurs français ne sera jamais globalement suffisante pour se hisser au niveau d'expression écrite exigé dans la plupart des sciences de l'Homme. L'aide publique à la traduction devrait donc être améliorée ; elle devrait passer autant que possible par une aide à la correction (style editing) plutôt qu'à la traduction proprement dite. Cela passe par des budgets affectés à cette fin, et éventuellement par la création de postes de traducteurs scientifiques spécialisés attachés à des réseaux de recherche. "

 


 

 10 ans plus tard, où en sommes-nous ? Nous avons trouvé dans une réponse à une question écrite du Sénateur .Serge Mathieu, que nous reproduisons ci-après, quelques éléments de réponse :

"Bilan de l'action du Conseil national du développement des sciences humaines et sociales - 11 ème législature

Question écrite n° 30679 de M. Serge Mathieu (Rhône - UMP) - publiée dans le JO Sénat du 25/01/2001 - page 220

M. Serge Mathieu ayant noté avec intérêt l'annonce faite le 1er juin 1999 par son prédécesseur de la création d'un Conseil national du développement des sciences humaines et sociales, créé effectivement par arrêté du 22 octobre 1999, demande à M. le ministre de la recherche s'il peut dresser un premier bilan de l'action de cet organisme qui, " remet au ministre chargé de la recherche un document annuel de synthèse et de proposition ".

Réponse du ministère : Recherche - publiée dans le JO Sénat du 01/11/2001 - page 3480

Le Conseil national du développement des sciences humaines et sociales, créé par arrêté du 22 octobre 1998 et présidé par le professeur Alain Supiot, a remis deux rapports, le premier en juin 1999, le second à l'automne 2000. Ces deux rapports sont rassemblés dans un ouvrage qui vient d'être publié aux Presses universitaires de France, intitulé Pour une politique des sciences de l'Homme, avec une préface du ministre de la recherche. Les travaux du Conseil ont d'ores et déjà contribué à la politique de la recherche menée en sciences humaines et sociales (SHS). Les grandes directions de cette politique sont en harmonie avec ses résultats : structuration d'une recherche en SHS jusque-là souvent trop dispersée (constitution de réseaux, parmi lequel celui des Maisons des sciences de l'homme), internationalisation de cette recherche, renforcement de l'équipement (bibliothèques et réseaux numériques), systématisation de l'évaluation de la recherche, soutien à l'interdisciplinarité et aux jeunes chercheurs par le biais des actions concertées incitatives et du BCRD. Le Conseil a également mené une réflexion approfondie sur les transformations du métier de chercheur, sur l'éthique de la recherche en SHS et sur sa valorisation, ainsi que sur les nécessaires renouvellements de la carte des disciplines des SHS, réflexion qui nourrit celle de l'administration de la recherche. Enfin au terme de son mandat, le Conseil a cédé la place au Conseil national de coordination des sciences de l'homme et de la société, créé par décret du 12 mars 2001 et présidé par le professeur Robert Ilbert. Cette instance, également consultative, reprend les attributions du CNDSHS désormais élargies à la coordination de la politique de recherche menée par les grands organismes et administrations."

Nous observons que dans la réponse du ministère (le ministre était à l'époque M. Alain-Gérard Schwrarzenberg), la section 5 du rapport Supiot intitulé "La question des langues" n'est pas même mentionnée. Autant dire  donc qu'il ne s'est rien passé. A moins que le ministère ait agi sans le dire ou sans que ça se voit, ce qui est assez rare, alors que dire sans faire est une attitude beaucoup plus fréquente.

Nous aimerions beaucoup que Valérie Pécresse, au lieu de créer un nouveau Conseil où les Langues, Littératures et Civilisations étrangères ne sont même pas représentées, oubli d'autant plus inexplicable que le remplacement dans le nom de "Sciences sociales" par "Humanités" impliquait cette représentation, remette au goût du jour les préconisations concernant les langues dans le Supérieur de l'ancien Conseil.