Logo de l'OEP

Les conclusions

Assises européennes du plurilinguisme : Conclusions pour la culture

Last Updated: 2 Nov 2012

Conclusioni del Tema 4 (cultura) it
Заключения на тема ІV (Култура) bg
aključci 4. teme (kultura) cr

Conclusions du Thème 4 (culture)

Culture, diversité culturelle et circulation des savoirs, des idées et des imaginaires

Michael Oustinoff

Roman Jakobson, dans un article célèbre, distingue trois sortes de traduction : la première consiste à traduire au sein de sa propre langue. C'est une opération fondamentale du langage, sans laquelle il n'est pas de communication possible. La deuxième est la traduction proprement dite, de langue à langue. La troisième consiste à passer d'un système de signes à l'autre. Aujourd'hui, notamment en raison du développement spectaculaire des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), nous vivons dans un monde où la part de la traduction entendue en ce sens élargi, n'a sans doute jamais été aussi grande : notre l'époque est à mettre sous le signe de la « traduction totale », pour reprendre le titre d'un ouvrage de Peeter Torop.

 

La preuve par Internet est, à cet égard, éclatante : dans les années 1980, l'accès aux sources en langues étrangères était souvent coûteuse et limitée. Avec l'avènement d'Internet, l'anglais dominait avec une part de 80% de l'ensemble. En l'espace d'une dizaine d'années seulement, sa part est descendue en-dessous du seuil des 30%. Internet est devenu massivement multilingue, tendance qui ne saurait aller que croissant, avec la montée en puissance des langues des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine) mais également de l'espagnol ou de l'arabe, voire des langues les plus diverses.

Dans cette rebabélisation accélérée du monde, le tout-anglais est, à l'évidence, une impasse. C'est ce dont le monde anglophone, la très sérieuse British Academy en tête, est en train de se rendre compte, si bien qu'il se met à promouvoir et le plurilinguisme - que vient démultiplier le levier de l'intercompréhension et de la compréhension dite « passive » - et la traduction, qui sont désormais deux clés incontournables du monde contemporain. La méconnaissance des cultures et des langues étrangères est un handicap majeur qui nous condamne à être sous-informés dans tous les domaines.

Il ne s'agit pas d'une question purement quantitative. Les langues ne sont pas de simples instruments interchangeables, comme on le croit trop souvent : chacune est au contraire porteuse d'une vision du monde qui lui est propre, si bien que la langue informe les sens autant que la pensée. En cela elle est consubstantielle à l'imagination créatrice, que ce soit dans les arts, les lettres ou les sciences, qu'elles soient humaines ou dites « dures ».

Une telle conception n'est pas nouvelle : elle remonte à Wilhelm von Humboldt et aura été développée ailleurs qu'en Allemagne, notamment aux Etats-Unis, en Russie (les formalistes russes eux-mêmes en sont redevables) voire dans l'ensemble du monde occidental. Ce n'est qu'à partir des années 1970 que ces idées novatrices tombent dans un oubli relatif, au profit d'une vision universalisante qui va de pair avec l'extension fulgurante de l'anglais à l'échelle planétaire.

Poussé à l'extrême, le modèle du tout-anglais est la négation à la fois de l'intérêt de la diversité linguistique et de la traduction : considérée uniquement comme un coût et non comme enrichissement essentiel, celle-ci deviendrait superflue si l'humanité entière était enfin en mesure de communiquer dans une seule langue, le Globish. Il n'est pas donc pas étonnant qu'une vision néo-humboldtienne des langues et des cultures soit, plus que jamais, à l'ordre du jour.