Cinéma et plurilinguisme (février 2011)


Last Updated: 20 Feb 2011

Lier cinéma et plurilinguisme ne se limite pas à la question du doublage ou du sous-titrage ou à celle des films tournés dans des contextes plurilingues. Le cinéma, avec la littérature, les arts, le sport contribue fortement à la formation des imaginaires individuels et collectifs.

 

La vraie question est celle de la création cinématographique. A travers le plurilinguisme et la traduction, son corollaire, ce que l'on recherche, c'est d'abord la vitalité des cultures et des langues. Parler les langues, les traduire et les enseigner, c'est entretenir la diversité culturelle et linguistique, c'est assurer la circulation des savoirs, des idées et des imaginaires. C'est en fin de compte maintenir les conditions de la créativité.

Cette industrie qui est le coeur des industries culturelles, premier secteur économique pour les États-Unis et facteur principal de leur influence culturelle, outil privilégié du soft power, est dominé de manière écrasante par les États-Unis. Dans son livre Mainstream, dont nous avons rendu compte dans la Lettre N°36, Frédéric Martel nous explique en 450 pages comment les maisons de production et les agences de création américaines sont parvenues à dominer tout le secteurde l'industrie du cinéma et de la musique, le divertissement télévisé, l'édition, le théâtre commercial, les parcs d'attraction, les jeux vidéos et les mangas. "La formidable machine américaine à fabriquer des images et des rêves" déferlerait, telle une vague irrésistible, sur notre vieille Europe, rabougrie, recroquevillée sur une conception élitiste de la culture, cloisonnée entre des pays incapables de surmonter l'obstacle de la langue.

 

En se limitant à l'économie du cinéma depuis une vingtaine d'années, nous avons voulu vérifier si cette impression générale était confirmée par les faits, en gros si nous étions condamnés psychologiquement et culturellement ou si au contraire l'auteur n'était pas lui-même victime d'un manque de recul par rapport à l'objet de son étude. Paradoxalement, nous partons d'une domination quasi absolue du cinéma américain dans les années soixante du siècle précédent, pour atteindre aujourd'hui une situation moins hégémonique. En fait, l'étau se desserre un peu, alors qu'on nous chante le contraire.

 

Nous avons exploité les statistiques du Centre national du cinéma en retenant la période de 1992 à 2008, choix arbitraire bien sûr, presque pris au hasard. Quelques chiffres donc.

 

De 1992 à 2008, les longs métrages produits en Europe ont augmenté de 75 % passant de 489 à 809. Le nombre d'entrées a augmenté lui de 58 % passant de 587 à 925 millions. La part du cinéma européen sur ces entrées a doublé, passant de 17 % à 34 %, celle du cinéma américain régressant de 73 % à 64 %. La part du cinéma venant du reste du monde a régressé, passant de 10 % à 2 %, ce qui est peu significatif.

 

Presque partout en Europe la part du cinéma national en nombre d'entrées a progressé. De 9,5 % à 21 % en Allemagne, de 8,2 % à 31,1 % au Royaume Uni, de 34,9 % à 45,3 % en France, de 24,4 % à 28,9 % en Italie. En dehors de l'Europe, au Japon, la part des films produits au Japon est passée de 45,1 % à 59,5 %.

 

Sur chacun des marchés nationaux, le cinéma européen est également en progrès mais de manière moins affirmée. En Allemagne il représente 16,9 % des entrées contre 5,1 % en 2005; en Italie, les variations ne sont pas significatives et les chiffres tournent autour de 14 % avec une pointe en 2003 avec 19,3 %; en Espagne les variations sont importantes d'une année à l'autre avec 14,2 % en 1995, 13,6 % en 2008 et un pic en 2005 de 20,63; en France, ils passent de 4,7 % en 2005 à 9,6 % en 2008.

 

La coproduction est également en progrès, mais reste très insuffisante et très variable d'une année à l'autre. Sur le marché français, la progression n'est que de 24,98 % de 1992 à 2008 pour les films à majorité française après un maximum atteint en 2003. La progression par rapport à 1992 était alors de 90 % et les films en coproduction d'initiative française à majorité française ont représenté 42,6 % du total des films d'initiative française en 2003. Les films en coproduction d'origine étrangère est en très forte progression de 1992 à 2008 (+41,9 %), tendance qui s'est affirmée en 2009 et 2010 (+87,1 %).

 

Ce qu'il faut conclure de ces constatations, c'est que le redressement de la création cinématographique en Europe est un fait et que les politiques de soutien à la production et à la coproduction, à la distribution et à l'exploitation portent leurs fruits, qu'il s'agisse des programmes européens (Média pour l'Union européenne, Eurimages pour le Conseil de l'Europe notamment), ou de politiques nationales, le dispositif français étant largement reconnu par les professionnels comme le plus efficace de tous.

 

Cela montre aussi toute la légitimité de la Convention internationale sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de 2005. Observons d'ailleurs que ces politiques, en permettant à des nouveaux créateurs d'entrer sur le marché, ne troublent pas celui-ci, mais en assure au contraire l'indispensable vitalité en empêchant sa monopolisation par les superproductions pour le bénéfice du public qui réagit positivement, le progression des entrées le prouvent, et sur la durée aux efforts de régulation.

 

Il faut donc poursuivre et accentuer l'effort au niveau européen et surtout au niveau de chaque pays. Lors d'une récente audition devant le Parlement européen, Wim Wenders, qui est président de l'Académie européenne du cinéma, a signalé que si le cinéma a pratiquement inventé le "rêve américain", il peut aussi réaliser le même miracle pour l'imaginaire européen.