L'aube d'une ère nouvelle ?


Last Updated: 28 Oct 2014

On dit souvent que pour convaincre, il faut joindre le geste à la parole. En politique, l’attitude, les actes comptent plus que les déclarations. Qu’il y ait contradiction entre l'un et l'autre, et la crédibilité est anéantie.

On se souvient que lors de l’eurovision du 15 mai, au cœur de la campagne pour la désignation du futur président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, de même que son compétiteur grec, Alexis Tsipras, s’étaient exprimés le premier en français, le second en grec, au grand dam de l’équipe organisatrice de l'Union européenne de radio-télévision, qui souhaitait imposer l’anglais comme langue unique des candidats.

Par la suite, Jean-Claude Juncker a affirmé son intention, s’il était élu, de donner plus d’importance aux langues officielles, en commençant par le français et l’allemand.

Aucun organe de presse, à l'exception d'Euractiv1, n’a signalé que lors de la séance d’investiture de la nouvelle Commission européenne, le 22 octobre, Jean-Claude Juncker a fait son discours en français, allemand et anglais et que Martin Schulz s’est exprimé principalement en allemand. Il en fut de même lors de la conférence de presse tenue à l’issue de cette séance du Parlement européen. L’audition de Federica Mogherini, Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, le 6 octobre, avait également été d’un plurilinguisme presque parfait.

L’Union européenne a évidemment une multitude d’autres problèmes à traiter, au plan économique et social notamment, et l’OEP n’a pas vocation à intervenir dans ces débats. Mais les signes donnés par les deux présidents, le président de la Commission et le président du Parlement, et par la Haute représentante, sont à nos yeux des actes politiques majeurs qu’il faut saluer, et cela pour au moins deux raisons.

D’abord, l’évolution de la Commission européenne vers le monolinguisme sous la pression de l’anglais, avait atteint dans les quinze dernières années un tel degré, qu’il devenait urgent de revenir à l’esprit de la construction européenne et des traités qui font de la diversité linguistique et culturelle un des piliers de l’Union européenne.

Ensuite, le fossé entre les institutions européennes et les peuples européens s’est creusé à un point extrême, non pas parce que les peuples sont contre l’Europe, mais parce que la gouvernance européenne ne répond pas à leurs attentes, lesquelles sont d’autant plus fortes en cette période de changements profonds de l’état du monde.

Bien sûr, la question de la langue n’est pas l’élément principal, mais il faut comprendre que l’hégémonie de l’anglais à la Commission européenne marque un éloignement grave de la Commission européenne vis à vis des citoyens, car la Commission européenne n’est pas une organisation internationale classique. Elle est l’exécutif européen.

On doit se souvenir que dans un passé lointain mais chargé de sens, et auquel certains n’hésitent pas à se référer pour promouvoir l’hégémonie de l’anglais, qualifié de « latin » de la modernité, le latin a fini par être abandonné au profit des langues populaires, car il avait cessé d’être compris de la population. Or, aujourd’hui, l’anglais n’est réellement compris que par une petite minorité de la population. Il est une lingua franca dans des sphères très spécialisées, mais il n’est ni une langue unique, ni une langue commune et ne le sera pas. A moins que l’on considère tout à fait normal que le pouvoir soit exercé par une caste, qui a la culture et la clairvoyance pour l’exercer, ce qui est effectivement un des principes cachés du néolibéralisme qui inspire tant les gouvernements occidentaux, et qui est une forme douce de la dictature. Mais la Commission européenne ne saurait s’identifier au néolibéralisme.

Donc il faut écrire et parler dans les langues des peuples européens.

Il y a un droit à la langue qui est en train d’émerger. Les suédois ont un terme très évocateur pour le dire : KLARSPRÅK2. Tout le monde doit avoir accès à ce qui est dit et écrit par les autorités. Tout le monde a le droit de comprendre. C’est une question de démocratie, de sécurité juridique et d’efficacité. C’est la condition pour que chacun puisse prendre part à la vie de la société. Évidemment ces règles élémentaires doivent s’appliquer au langage usuel de l’administration. Elles sont encore plus impératives et prégnantes au niveau d’une organisation internationale dont l’impact des décisions sur la vie quotidienne des gens est immense.

Il y a donc un droit de comprendre absolument essentiel. Mais il y a plus. Il y a aussi un droit de s’exprimer. Dans les instances consultatives avec la société civile, si seuls les intervenants ayant une maîtrise suffisante de l’anglais pour convaincre peuvent exprimer dans les faits leur point de vue, seuls ces derniers participent aux processus de décisions. Les autres désertent purement et simplement ces instances. La sélection se fait sur la langue et cela n’est pas neutre. Les groupes de pression en revanche se voient aménager des boulevards.

Il y a donc un droit à la langue qui inclut un droit à la traduction, à l’interprétation et à l’intercompréhension.

Il y a ainsi beaucoup de choses à revoir dans le fonctionnement linguistique des institutions européennes.

Mais commençons par le commencement.

Nous avons déjà évoqué ce point antérieurement, faire rédiger en anglais par des non anglophones des textes qui seront ensuite traduits dans la langue du rédacteur, est assez surréaliste, pour ne pas dire plus. Donc, à notre avis, le rédacteur devrait écrire de préférence dans sa langue. Mais comme évidemment son texte doit être compris par tous, et qu’il va connaître une multitude de modifications, il faut que son texte soit traduit dans une ou plusieurs langues de façon à garantir sa bonne compréhension. Dès lors, le texte est soumis à un processus d’élaboration plurilingue, qui est lui-même de nature à en garantir la qualité.

Une association partenaire de l’OEP, l’Institut de coopération avec l’Europe orientale (ICEO) a étudié à fond cette problématique, qui l’a conduit à préconiser un « trilinguisme souple » pour l’élaboration des textes. La règle s’exprime de la façon suivante : le texte est rédigé en premier dans la langue du rédacteur et est immédiatement traduit dans au moins deux langues dont au moins une autre langue de travail, ce qui laisse la place, en fonction du contexte, à d’autres langues officielles que les langues de travail. Le texte suit alors une élaboration trilingue.

Cette organisation préconisée par l’ICEO, en pleine harmonie avec ce que l’OEP prône également, est applicable aux fonctionnaires des pays membres comme aux fonctionnaires de l’Union européenne.

On peut aisément mesurer l’impact d’une évolution des pratiques qui serait en partie un retour aux sources et à des usages anciens, trop rapidement abandonnés dans la dernière décennie.

Les effets sont à notre sens de quatre ordres.

Il y a d’abord la qualité linguistique. L’élaboration à trois langues, sans être plus complexe, est supérieure à cet égard à l’élaboration en une langue suivie d’une traduction en 23 langues.

Seconde conséquence, mécanique : on verra progressivement disparaître les pans entiers du site Europa qui sont aujourd’hui exclusivement en anglais, provoquant un effet d’exclusion vis à vis des lecteurs non anglophones, quel que soit leur niveau d’anglais.

Troisièmement : toutes les langues officielles doivent être valorisées et bénéficieraient de ces pratiques nouvelles. Le trilinguisme en question n’est pas conçu autour des seules langues érigées comme langues de travail, mais comporte une à deux langues qui n’en sont pas.

La quatrième et dernière conséquence est d’ordre symbolique. Le monolinguisme dans le monde d’aujourd’hui n’est pas un progrès mais une tare. La diversité des langues fait partie de la biodiversité. Aussi, dans le fonctionnement institutionnel, un juste équilibre doit être trouvé.

1http://www.euractiv.fr/sections/langues-culture/des-commissaires-polyglottes-feront-ils-une-commission-multilingue-309937

2Référence à un exposé fait par Karin Ridell (université de Strasbourg, EA 1339 LiLPa/GEPE) au colloque des 25-26 septembre 2014, « Emergence des notions de « droits linguistiques » et « droit à la langue ». Les apports d’une approche historique », Maison des Sciences de l’Homme - Alsace – LiLPa (Linguistique, langues, parole) – GEPE (Groupe d’étude sur le plurilinguisme européen).