L’analyse linguistique

Nous avons retenu comme point de départ pour les développements qui suivent et qui présentent un caractère didactique structuré les œuvres de référence de Bernard Pottier, Linguistique Générale (1974) et Théorie et Analyse en Linguistique (TAL, 1992). Par ailleurs, nous construisons nos exemples à partir de la loi du 10 juillet 1989 sur l'éducation (aujourd'hui intégrée dans le code de l'éducation).

Analyse relationnelle

Schèmes conceptuels et linguistiques

Selon le schéma conceptuel général de la communication, tout message ou propos consiste dans la "formulation de relations entre désignations". (Pottier 74, § 44)

Ll2 1 analyse relationnelle1

Le contenu qui est formulé peut s'appeler le thème, et celui-ci s'analyse comme la relation entre une entité et un comportement. (opus cit., § 34-36)

Ll2 1 analyse relationnelle2

soit le schème conceptuel  :

Ll2 1 analyse relationnelle3

La relation peut prendre toutes les valeurs possibles, dont les plus remarquables sont :

Ll2 1 analyse relationnelle4

Le cadre syntaxique (formel) français impose pour l'énoncé une Base (B), correspondant à l'entité posée, dotée d'une vision d'indépendance, qui a pour centre un élément nominal, et un Prédicat (PR), correspondant au comportement, lié à une vision de dépendance. Il a pour centre un complexe verbal, un complexe adjectival, ou un complexe substantival.

Ll2 1 analyse relationnelle5

La Base et le Prédicat peuvent recouvrir des ensembles plus ou moins complexes, cette complexité s'exprimant dans des schèmes d'entendement. Ces schèmes d'entendement sont d'abord perçus sous une forme intégrée (SI) et peuvent se décomposer en schèmes d'entendement élémentaires (SE).

"L'éducation est la première priorité nationale"

Ll2 1 analyse relationnelle6

Ce qui se traduit par trois énoncés juxtaposés :

"l'éducation est une priorité"

"la priorité est nationale"

"la priorité est la première"

Ou encore, avec mise en dépendance :

"l'éducation est une priorité"

"cette priorité est nationale"

"cette priorité est également la première"

Ou encore :

"L'éducation est une priorité, qui est nationale, et est la première."

"Cette priorité est la première et nationale"

Ll2 1 analyse relationnelle7

La mauvaise économie de cette structure conduit à un degré d'intégration plus élevé, par adjectivation.

D'où la formule finale :

Ll2 1 analyse relationnelle7 1

"Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants."

Cet énoncé appelle plusieurs observations.

1) Dans cet énoncé, la base apparente est "le service public de l'éducation". En réalité, nous sommes dans une tournure passive impersonnelle, très utilisée dans les textes normatifs, qui n'existe pas dans toutes les langues. La base réelle n'est pas exprimée. Elle pourrait être représentée par un "on" impersonnel, par le mot "collectivité", par l'expression "les autorités compétentes", mais l'on convient que cet emploi d'un terme collectif impersonnel n'apporterait aucune information supplémentaire pertinente par rapport à la tournure passive impersonnelle (sans l'agentif), qui dès lors s'avère plus concise et élégante.

D'où le schème conceptuel :

Ll2 1 analyse relationnelle7 2

2) Par rapport au premier énoncé, celui-ci présente un type de relation exocentrique ou équilibré, soit une relation "active", par opposition au type de relation dont les valeurs vont de endocentrique à équilibré, et qui est dite "attributive" (opus cit., § 44-46 et 114).

Ll2 1 analyse relationnelle8

La nature de la relation détermine la diathèse, attributive ou active (cf. p. 197)

3) Nous avons un cas à trois actants : la base impersonnelle, le "service public de l'éducation", et les "élèves et étudiants". Ces trois actants, se situent sur l'axe d'actance, car ils sont engagés directement dans la présentation de l'évènement (cf. ci-après).

4) L'énoncé présente un cas intéressant de factorisation, phénomène qui se manifeste lorsque dans deux schèmes fondamentaux, un élément se répète. Au cas particulier

Ll2 1 analyse relationnelle9

Ll2 1 analyse relationnelle10

"Il contribue à l'égalité des chances".

Ll2 1 analyse relationnelle11

Modèle actanciel : la structure générale de l'énoncé

Le modèle actanciel donne la structure générale du schème intégré, dont sera dérivé au plan syntaxique l’énoncé simple (Pottier 1974, § 46 à 54).

Ce modèle repose sur la distinction entre l'axe d'actance qui porte les actants qui participent directement à la relation, et l'axe de dépendance ( ou axe de sub-ordinations) qui porte les autres.

Ll2 1 analyse relationnelle12

L’actance est l’axe sur lequel se situent les actants engagés directement dans la présentation de l’événement.

L’actance se divise en actance primaire et actance secondaire.

L’actance primaire concerne les actants qui sont les composants irréductibles de la relation attributive ou active.

L’actance secondaire concerne les éléments qui se situent logiquement avant ou après.

La dépendance permet de définir le repérage spatial, temporel ou notionnel de l’événement.

Actance primaire, actance secondaire avant et après, et dépendance peuvent être représentées en trois zones selon le schéma suivant :

- I : zone centrale : actance primaire

- II : zone de l’actance secondaire

- III : zone de dépendance

Ll2 1 analyse relationnelle13

L’importance de cette représentation sera explicitée dans le corps de l’analyse.

Dans la zone centrale se rencontre le nominatif, l'ergatif (agissant, puissant) et l'accusatif (subissant, non puissant).

Dans la zone d'actance secondaire se manifeste les cas causal (parce que…), instrumental (avec…), agentif (par…), datif (à…), bénéfactif (pour…), final (pour…).

La zone de dépendance est celle du locatif qui se distribue dans le temps (locatif temporel), l'espace (locatif spatial), et le domaine notionnel (locatif notionnel). Cette zone comprend également le sociatif qui n'est peut-être pas aussi marginal que le dit B. Pottier ("ils sont partis en vacances avec des amis")[1].

La diathèse (opus cit., § 114-128, TAL, 1992, p. 131)

"L'éducation est la première priorité nationale."

Diathèse attributive, un actant, contenu descriptif.

"Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants."

Diathèse attributive, deux actants, l'actant principal, le "service public de l'éducation", l'actant secondaire, les "élèves et étudiants", contenu descriptif.

En présence de la tournure passive, on assiste à un transfert de diathèse. La forme active serait : « (la collectivité) conçoit et organise... », et comprendrait trois actants.

"Il contribue à l'égalité des chances."

Diathèse active.

Modules casuels (opus cit., § 131, TAL p. 126)

Les éléments liés en compétence forment les modules casuels.

Le second alinéa de l'article 1 comprend trois modules casuels :[2]

Ll2 1 analyse relationnelle14

Ll2 1 analyse relationnelle14 1

La vision (opus cit., § 155 et suiv.)

La vision comporte trois paramètres :

- l'orientation selon lequel le schème est parcouru en performance :

                  - orientation directe (DIR), de la base vers le prédicat.

                  - orientation inverse (INV) du prédicat vers la base. L'orientation inverse est typique de la tournure passive.

- la visée. C'est le point de départ choisi sur l'orientation.

- la sélection. C'est le nombre des éléments retenus. Un élément peut ne pas être exprimé.

"L'éducation est la première priorité nationale."

Ll2 1 analyse relationnelle15

"le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants."

Ll2 1 analyse relationnelle16

"Il contribue à l'égalité des chances."

Ll2 1 analyse relationnelle17

 

[1] D'ailleurs le sociatif semble avoir également sa place dans la zone II : "s'associer à …", "se marier avec …". On peut aussi se demander si la liste des cas entrant dans la zone II ne doit pas être enrichie d'un cas conditionnel introduit par des locutions telles que : à condition, si, sous réserve, dans la mesure où.

[2] Le causatif ne rend pas compte de façon satisfaisante de la notion de contrainte qu'expriment les locutions "en fonction de...", "en vertu de...", locutions fréquentes dans les textes normatifs. Il n'y a pas de lien de cause à effet entre les élèves et étudiants d'une part et la conception et l'organisation du système éducatif d'autre part, même si cette conception et cette organisation doivent porter l'empreinte de cette préoccupation. Nous garderons cependant, au moins provisoirement, la classification utilisée par Pottier 74 § 52, nous réservant pour plus tard la possibilité d'une classification plus fine, mieux adaptée au traitement des textes normatifs.

 

 

Analyse syntaxique

L'analyse syntaxique suppose l'introduction de nouveaux concepts[1].

Nous nous bornerons aux définitions de base pour passer ensuite à l'application.

Sur le plan sémantique, ou plan de la substance du signifié, l’unité fonctionnelle de signification, est le schème linguistique.

Sur le plan syntaxique, ou plan de la forme du signifié, l’unité fonctionnelle est constituée par l’énoncé.

Bernard Pottier distingue l’énoncé simple de l’énoncé complexe.

L'unité fonctionnelle minimale d'énonciation est l'énoncé simple dont la structure est l’objet de l’analyse syntaxique.

"L'énoncé complexe est l'unité d'énonciation construite d'énoncés simples par coordination (Pottier 1974, p. 223 et 323).

Structure de base

L'énoncé simple est formé d'un nucléus et, facultativement d'éléments marginaux. (Pottier 1974, p. 225)

Ll2 2 analyse syntaxique1

Les éléments constitutifs de l'énoncé, base et prédicat, prennent un certain nombre de formes, ou fonctèmes.

En français, la base a toujours la forme nominale. Son élément obligatoire est un fonctème nominal (fN). Le prédicat peut être soit :

un fonctème nominal : fN'

un fonctème adjectival : fA

un fonctème verbal : fV      

Le fonctème nominal de la base doit être différencié du fonctème nominal du prédicat, d'où une représentation différente. fN' se caractérise par la présence d'un verbe auxiliaire. fN peut se rencontrer également dans le prédicat

La combinaison des fonctèmes formant énoncé est un syntactème.

Le français présente donc trois types de syntactèmes (opus cit. p. 229) :

fN X fN' (I)

fN X fA (II)

fN X fV (III)

"L'éducation est la première priorité nationale."

Ll2 2 analyse syntaxique2

Les trois types de fonctèmes ont chacun une structure interne type.

Structures internes

Les formules qui suivent doivent être lues en tenant compte de deux observations.

L'ordre des composants est variable en fonction de l'intention tactique du locuteur.

Chaque composant est décomposable en plusieurs composants de même nature juxtaposés, coordonnés ou subordonnés.

Nous conviendrons de représenter la juxtaposition et la coordination et par la virgule, la coordination ou par / et la subordination par \.

Ll2 2 analyse syntaxique3

 Le groupe déterminatif est formé d'une base (l'article en français) et de quantificateurs facultatifs :

Ll2 2 analyse syntaxique4

Les quantificateurs peuvent être des substantifs (une foule de, un groupe de, un ensemble de,...).

Il y a par ailleurs possibilité de substitution de l'article par le quantificateur, de telle sorte que les deux composants sont chacun facultatif, le groupe déterminatif étant lui-même facultatif.

Le fonctème adjectival

Le fonctème adjectival peut être intégré au fonctème nominal, comme on vient de le voir.

  1. la première priorité nationale : fN = fA1 + g.Sub + fA2

Il peut aussi être incident à l'ensemble du prédicat.

Il peut être accompagné d'un fN.

Il peut être précédé d'un auxiliaire.

D'où la formule générale :

Ll2 2 analyse syntaxique5

 

Application

"L'éducation est la première priorité nationale."

Syntactème

fN X fN'                                    fN0 : l'éducation

fN' : W + fN                             auxiliaire : être,       fN'1 : la première priorité nationale

fN ® Rel + SN

fN0                                            Rel = f      fN0 ® f + SN0

fN1                                            Rel = f      fN1 ® f + SN1

SN ® gSb ± fAn

SN0 ® gSb0 + f                       SN0 = L'éducation

SN1 ® gSb1 + fA12                 SN1 = la première priorité nationale

gSb ® Sb ± g.Dét.

gSb0 ® Sb0 + g.Dét                 Sb0 = éducation      g.Dét = l'

gSb1 ® Sb1 + g.Dét                 Sb1 = priorité          g.Dét = la

fA ® Adj ± g.Quant

fA12 = Adj + f                          fA12 = première, nationale

                                                  

"Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants"

fN X fV

Ll2 2 analyse syntaxique6

"Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants"

fN X fV

Ll2 2 analyse syntaxique7

fN0                     Rel = f       fN0 ® f + SN0      

SN0                                       Le service public de l'éducation

fV0                                        est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants

fV01                                      est conçu et organisé

fV01 ® fV01a, fV01b

fV01a                                    est conçu

fV01b                                    est organisé

fN01 Loc                               en fonction des élèves et des étudiants

fN01 Loc ® fN01a Loc, fN01b Loc

fN01a Loc                             en fonction des élèves

fN01b Loc                             en fonction des étudiants

fN01a Loc ® Rel + SN01a  Rel = en fonction de                 SN01a = les élèves

                                                            SN01a ® g.Sb + f

                                                            g.Sb ® Sb + g.Dét     Sb = élèves

                                                            g.Dét ® Art + f          Art = les

fN01b Loc ® Rel + SN01b  Rel = en fonction de                 SN01b = les étudiants

                                                            SN01b ® g.Sb + f

                                                            g.Sb ® Sb + g.Dét     Sb = étudiants

                                                            g.Dét ® Art + f          Art = les

[1] Nous nous limiterons ici aux définitions de base, renvoyant aux ouvrages pour un approfondissement de chaque notion.

[2] Les relateurs sont analysés dans Pottier 1974 p. 129 à 133 et approfondis dans Pottier 1955 La Systématique des éléments de relations. Ils constituent également l'objet principal de Maurice GROSS 1986 La grammaire transformationnelle du français - 3 - L'adverbe.

Analyse sémique et thématique

Nous ferons appel à l'analyse microsémantique ou analyse componentielle avec quatre objectifs :

  • découvrir la cohérence textuelle ou les cohérences textuelles au niveau de l'ensemble du texte étudié ;
  • rechercher les voies d'une construction assistée de la taxinomie constituant la trame du texte étudié, et au-delà de la taxinomie, du modèle conceptuel ;
  • mettre en évidence des structures types, modules logico-normatifs formant le squelette des dispositions normatives ;
  • faire ressortir les spécificités du langage du droit au regard de cette grille d'analyse.

Nous nous fonderons principalement sur les analyses de F. Rastier (1987 et 1989), qui prolongent celles de B. Pottier (1974, 1980a, 1980b).

L'analyse componentielle renvoie à deux familles de concepts : le sémème et sa structure d’une part, l'isotopie, la topique, l'archithématique d’autre part. Cette seconde approche dans l'analyse du discours relève de la thématique (Rastier 1989).

Le sémème et sa structure

Selon la définition de Pottier (1974 p. 331), le sémème est "l'ensemble des sèmes d'un signe, au niveau du morphème dont c'est la substance du signifié". C'est en somme le contenu du morphème (Rastier 87 p. 275).

Le sème (Pottier 1974 p. 330) est un "trait distinctif de la substance du signifié d'un signe (au niveau du morphème), et relativement à un ensemble donné de signes".

Sèmes génériques et sèmes spécifiques

Les sèmes génériques (Pottier 1974 p. 330) permettent de rapprocher deux ou plusieurs sémèmes voisins, par référence à une classe plus générale. Les sèmes génériques d'un sémème constituent le classème.

Les sèmes spécifiques permettent d'opposer deux sémèmes voisins, par une caractéristique propre. Ils constituent le sémantème (équivalent de "noyau sémique" chez Greimas (1966)).

Ainsi le sémème, comprend le classème et le sémantème.

Sèmes génériques et sèmes spécifiques permettent de dessiner une arborescence de sémèmes. C'est dire qu'aucun sème n'est générique ou spécifique par nature. Ce qualificatif dépend de la position du sémème considéré dans l'arborescence, ou de son "ensemble de définition" (Rastier 1987 p. 52). Ainsi, pour le sémème ‘épouse’, /sexe féminin/ est un sème générique, qu'il partage avec "fille" par exemple (au sens de femme non mariée), tandis que pour ‘femme’, /sexe féminin/ est un sème spécifique qui permet de distinguer ‘femme’ de ‘homme’[1].

 Ll2 3 anal semique principes1

Ceci étant, il apparaît que le sémème ‘femme’ signifie aussi "femme mariée ou vivant maritalement, ce qui le distingue d'"épouse" dont le sens se limite à l'union par le mariage. L'arborescence devient :

Ll2 3 anal semique principes2

La relation entre les différentes occurrences d'un sème générique est une relation d'identité ; la relation entre les différents sémèmes qui l'incluent est une relation d'équivalence.

La relation entre deux sèmes spécifiques "permettant d'opposer deux sémèmes voisins" est une relation d'incompatibilité ; elle induit entre les sémèmes qui les incluent une relation de disjonction exclusive. (Rastier 87 p. 52).

Le graphe précédent est donc incorrect, car "femme" correspondant à la personne de sexe féminin vivant avec un conjoint ne s'oppose pas à "épouse" mais l'inclut.

Le graphe suivant est également incorrect. En effet, une femme peut être à la fois femme et mère. ‘Femme’ et ‘mère’ appartiennent à deux ensembles de définition différents, le premier se rapportant aux liens conjugaux, l'autre aux liens de filiation.

Ll2 3 anal semique principes3

Trois types de sèmes génériques

Rastier (1987 p. 49-52) distingue trois types de sèmes génériques, selon qu'ils indiquent l'appartenance d'un sémème à un taxème, à un domaine ou à une dimension.

"1) Le taxème est la classe minimale où les sémèmes sont interdéfinis. Les sèmes spécifiques sont définis à l'intérieur du taxème, ainsi que certains sèmes génériques de faible généralité, les sèmes microgénériques. On peut lui appliquer cette définition de Cosériu : "structure paradigmatique constituée par des unités lexicales ("lexèmes") se partageant une zone commune de signification et se trouvant en opposition immédiate les uns avec les autres",... Exemple : "cigarette", "cigare", "pipe" s'opposent au sein du taxème //tabac//.

Chaque élément d'un taxème est un taxe (Pottier 1974 p. 68) et les taxes sont entre eux en relation d'exclusion mutuelle.

"2) Le domaine est un groupe de taxèmes, tel que dans un champ donné il n'existe pas de polysémie...."

Cette notion de domaine, très largement admise, paraît très intéressante du point de vue du droit, dans la mesure où tout langage technique ou scientifique, et le droit en est un, doit être exempt d'ambiguïtés lexicales. Nous aurons donc à nous interroger sur la notion de domaine en droit. Et cette interrogation tiendra compte de deux considérations :

- D'une part, la définition opératoire de la polysémie. Nous verrons que si R. Martin (1983, pp. 64 sq.) distingue nettement les acceptions des sens, Rastier est conduit, du fait de la prise en compte des sèmes inhérents et afférents (cf. ci-après), à définir les notions d'emplois, d'acceptions et de sens, notions qui conduisent à envisager plusieurs niveaux de polysémies, et donc plusieurs définitions possibles de domaines.

- D'autre part, le fait que les frontières entre domaines peuvent ne pas être toujours très claires, des cas plus ou moins marginaux de polysémie peuvent apparaître dans des domaines a priori relativement homogènes.

Nous savons bien que, selon des classifications tout à fait courantes, on distingue le droit public du droit privé ou droit civil, et qu'au sein de ces deux grands domaines, de nombreuses distinctions pouvant correspondre à autant de sous-domaines sont facilement identifiables. La question pour nous sera de savoir s'il y a des règles dérivées de la notion sémantique de domaine qui permettent de fonder ces distinctions profondément ancrées dans l'usage et qu'il doit bien y avoir quelque justification théorique de découvrir.

"3) Une dimension est une classe de généralité supérieure. Elle inclut des sémèmes comportant un même trait générique du type /animé/, ou /humain/, par exemple... À la différence des taxèmes ou des domaines, des dimensions peuvent être articulées par des relations de disjonction exclusive (cf. //animé// vs //inanimé//)."

Appliqué au domaine du droit, les notions de /personnes physiques/ et de /personnes morales/ sont à notre sens significatives de deux dimensions particulières.

S'agissant des sèmes génériques d'un sémème, Rastier propose d'appeler sèmes microgénériques les sèmes qui notent une appartenance à un taxème, sèmes mésogénériques les sèmes qui notent l'appartenance à un domaine, et macrogénériques les sèmes qui notent l'appartenance à une dimension.

Sèmes inhérents et sèmes afférents

Rastier pose une autre distinction fondamentale entre sèmes inhérents et sèmes afférents.

La notion de sème afférents chez Rastier est directement inspirée de celle de sème virtuel selon Pottier (1974, p. 30-31, 74). Selon Pottier "est virtuel tout élément qui est latent dans la mémoire associative du sujet parlant, et dont l'actualisation est liée aux facteurs variables des circonstances de communication."

De même que les sèmes génériques forment le classème, et les sèmes spécifiques le sémantème, les sèmes virtuels constituent le virtuème, lequel fait partie intégrante du sémème.

Cette inclusion par Pottier du virtuème dans le sémème constitue une innovation par rapport à la doctrine dominante qui limite le sémème au système fonctionnel de la langue.

"Le virtuème représente la partie connotative du sémème. Il est très dépendant des acquis socioculturels des interlocuteurs."

Toutefois, alors que Pottier fait des sèmes virtuels une classe distincte des sèmes génériques et spécifiques, Rastier quant à lui, répudiant la notion de connotation, selon lui trop mal définie, opère une distinction au sein des sèmes génériques et spécifiques entre sèmes inhérents et sèmes afférents, le sème afférent répondant à la définition du sème virtuel selon Pottier.

La distinction entre sème inhérent et sème afférent repose sur celle de langue fonctionnelle et de contexte.

"a) Les sèmes inhérents relèvent du système fonctionnel de la langue ; et les sèmes afférents, d'autres types de codifications : normes socialisées, voire idiolectales.

"b) Pour une sémantique interprétative, les opérations permettant d'identifier les sèmes inhérents ne seront pas du même type que celles qui permettent de construire les sèmes afférents.

"... Un sème inhérent est une relation entre sémèmes au sein d'un même taxème, alors qu'un sème afférent est une relation d'un sémème avec un autre sémème qui n'appartient pas à son ensemble strict de définition : c'est donc une fonction d'un ensemble de sémèmes vers un autre."

La distinction entre sèmes inhérents et sèmes afférents permet d'introduire un nouveau type de relations fonctionnelles entre sémèmes : les relations établies par les sèmes inhérents sont des relations symétriques et/ou réflexives. Les relations établies par les sèmes afférents sont antisymétriques et/ou non réflexives. ; dans leurs cas, il convient toujours de distinguer explicitement le sémème-source et le sémème-but de la relation fonctionnelle (Rastier 87 p. 54).

Le fait que l'afférence fasse intervenir le contexte, lequel peut être constitué de normes socialisées (afférence socialement normée) ou par la conjonction de sémèmes relevant de classes différentes (afférence contextuelle ou locale) soulève une interrogation s'agissant de textes juridiques. En principe, un texte juridique devrait être intemporel et impersonnel, de telle sorte que le phénomène d'afférence, qui est à la base de maintes subtilités du langage naturel et de la richesse des langages littéraires, ne devrait pas exister s'agissant de textes normatifs. On ne peut néanmoins l'exclure totalement, même dans le cadre de textes législatifs ou réglementaires.

On peut également s'interroger sur la notion de système fonctionnel de la langue en droit ou dans tout autre domaine technique.

Si un domaine est un groupe de taxèmes tel que dans un domaine donné il n'existe pas de polysémie, on est bien forcé d'admettre que chaque domaine est le lieu d'un micro-language socialement normé plutôt que codifié en langue. Et les relations que ces domaines peuvent entretenir entre eux pourront être interprétées comme des relations d'afférence, faisant échapper tel ou tel sémème à sa définition dans le cadre strictement délimité de son domaine.

Cette observation nous écarte quelque peu des définitions posées par Rastier. En effet, dans notre exemple, le microlangage technique fait office de langue fonctionnelle, ce qui laisserait entendre qu'il puisse exister plusieurs langues fonctionnelles, avec comme conséquence inéluctable que l'on puisse envisager des relations entre ces langues fonctionnelles. Il n'y aurait en somme que des relations soit internes à un domaine ou à un taxème, soit des relations externes relativement aux mêmes ensembles.

Ce qui est en cause, c'est la notion de langue fonctionnelle, qui n'a semble-t-il qu'une valeur relative, ce que Rastier est tout près d'admettre (1987, p. 55) quand il observe que "le système fonctionnel de la langue n'est en somme qu'une des normes sociales qui systématisent le contenu linguistique".

Nous n'irons pas plus avant dans cette discussion. Précisons la notion de polysémie.

Polysémie de sens, d'acception et d'emploi

La distinction entre sèmes inhérents, afférents socialement normés et afférents en contexte permet de poser trois niveaux de polysémie :

- il y a polysémie d'emploi lorsque les sémèmes diffèrent par au moins un sème afférent en contexte.

- il y a polysémie d'acception lorsque les sémèmes diffèrent par au moins un sème afférent socialement normé.

- il y a polysémie de sens lorsque les sémèmes diffèrent par au moins un sème inhérent.

- enfin, il y a homonymie lorsque les sémèmes différent par tous leurs sèmes spécifiques inhérents. (Rastier 87 p. 69)

Le concept d'isotopie et de thème sémantique

Venons-en au concept d'isotopie.

L'isotopie sémantique résulte de "la récurrence syntagmatique d'un même sème." (Rastier 87 p. 274).

Selon cette définition très générale, l'isotopie peut porter sur tout type d'unité linguistique.

En particulier l'isotopie intéresse les sèmes qu'ils soient génériques ou spécifiques, inhérents ou afférents.

Selon le type de sèmes impliqué dans une isotopie, on aura différents types d'isotopie.

Une isotopie microgénérique est définie par la récurrence d'un sème microgénérique, qui indexe des sémèmes appartenant à un même taxème.

Une isotopie mésogénérique est définie par la récurrence d'un sème mésogénérique, qui indexe des sémèmes appartenant au même domaine.

Une isotopie macrogénérique est définie par la récurrence d'un sème macrogénérique, qui indexe des sémèmes appartenant à la même dimension.

Les isotopies génériques possèdent des propriétés remarquables car elles sont liées en règle générale aux paradigmes codifiés en langue ou socialement normés.

Nous espérons tirer profit de ces propriétés pour dégager des règles pour l'organisation générale du texte.

Les isotopies spécifiques, qui sont définies par la récurrence d'un sème spécifique, ne sont pas liées aux paradigmes codifiés. En effet, par définition, les sèmes spécifiques ne marquent pas l'appartenance des sémèmes à des paradigmes, mais les singularisent en leur sein.

Les isotopies spécifiques sont indépendantes des isotopies génériques, dans la mesure où elles peuvent indexer des sémèmes appartenant à un même domaine, ou à une même dimension, mais tout aussi bien des sémèmes appartenant à des taxèmes, domaines ou dimensions différents.

Comme il a déjà été dit, aucun sème n'est générique ou spécifique par nature. Il pourra donc apparaître tantôt comme sème générique, tantôt comme sème spécifique. On aura alors affaire à une isotopie mixte.

Une isotopie inhérente est définie par la récurrence d'un sème inhérent, et une isotopie afférente par la récurrence d'un sème afférent. Mais il ne sera pas rare que le sème isotopant apparaisse tantôt comme sème inhérent, tantôt comme sème afférent. (Rastier, 1987, p. 111-113)

Les unités de base de l'analyse componentielle

Comme le souligne Pottier, l'analyse sémique se situe au niveau du morphème. Or, on distingue deux classes fonctionnelles de morphèmes ou catégorèmes : les lexèmes et les grammèmes.

Les lexèmes sont les éléments d'un ensemble non fini et ouvert, et les grammèmes les éléments d'un ensemble fini et fermé. (Pottier 1974, p. 272, 325 et 326).

La lexie est une unité fonctionnelle, mémorisée en compétence, soit une séquence figée, constituée naturellement à partir du mot et aussi par des transferts variés (Pottier 1974, p. 34, 101 et 326). Ex : motocyclette, deux roues.

Règles de construction des sémèmes et des taxinomies

Le principe général est la méthode différentielle.

Les sémèmes, dans leurs deux composantes principales, classème et sémantème, sont construits au fur et à mesure de l'analyse de façon à différencier les morphèmes.

L'analyse qui suit n'est sans doute pas irréprochable au plan technique. Nous essayons de mettre en pratique les définitions précédentes, avec la seule aide lexicale du Petit Robert (PRb) et du dictionnaire Larousse des synonymes (LS). Nous donnons seulement le résultat de l'analyse, sauf dans les cas difficiles que nous assortissons de commentaires.

Notation

Les sèmes afférents seront signalés par une double parenthèse vide (), les sémèmes et sèmes de la manière suivante : 'sémème', /sèmes/.

[1] Cette exemple est une adaptation de l'exemple proposé par R. Martin (1983, p.77) avec deux acceptions de "femme", toujours au sens de Martin, repris de manière critique par Rastier.

Analyse

"L'éducation est la première priorité nationale."

Éducation

Définition (PRb) : mise en œuvre de moyens propres à assurer la formation et le développement d'un être humain.

Mots de la même famille : formation, instruction, élever

Sèmes génériques (classème) :

- dimension : humain, immatériel

- domaine : opératif (ou transformatif)

- taxème : acquisition

Sèmes spécifiques (sémantème) : moyens, but, connaissances, aptitudes, comportement

Sémème : humain, immatériel, opératif, moyens, but, connaissances, aptitudes, comportement

Par comparaison :

Formation :

classème : idem

sèmes spécifiques : moyens, but, connaissances, aptitudes

Instruction :

classème : idem

Sèmes spécifiques : moyens, but, connaissances

D'où la représentation suivante du taxème :

Ll2 4 analyse semique 1b

On pourra dire que l'instruction est un aspect de la formation, que la formation est elle-même un aspect de l'Éducation, mais en aucun cas que l'instruction est une forme ou une sorte d'éducation. La notion d'"instruction" exprime une restriction de sens par rapport à "formation" et par rapport à "éducation" du fait de l'absence des sèmes "aptitudes" et "comportements". Au cas présent, la restriction de sens résulte de l'absence de sèmes, alors que dans d'autres cas, la restriction résulte de l'addition de sèmes qui spécialise le sémème. Dans le premier cas, on constate que les sémèmes se trouvent au même niveau de l'arborescence, alors que dans le second, les sémèmes se trouvent à des niveaux différents. On pourrait ainsi différencier au sein de la formation deux types : "formation initiale" et "formation continue", ces deux types traduisant une restriction de sens par rapport à "formation" par ajout d'un sème spécifique. Entre "formation initiale" et "formation continue", par contre, il n'y a pas restriction de sens mais différenciation par substitution de sèmes. "Formation initiale" et "formation continue" sont en relation de disjonction exclusive. Il en va de même d’"éducation", "formation" et "instruction", mais pour être bien cohérent avec les définitions de base, nous identifierons les sèmes disparus à des sèmes zéro, la disjonction exclusive s'opérant non seulement du fait de la présence de deux sèmes différents, mais aussi du fait de la présence ou de l'absence d'un sème donné dans deux sémèmes lorsque l'un n'est pas le classème de l'autre ("instruction" n'est pas le classème de "formation").

Par contre, "éducation", "formation" et "instruction" sont des formes d'acquisition immatérielles de l'être humain obtenue de manière consciente impliquant la mise en œuvre de moyens pour un certain but. Ils ont bien un archisémème immédiat commun (relation d'équivalence) et appartiennent donc au même taxème.

Par ailleurs, nous avons un bel exemple de sèmes macrogénériques afférents au sémème 'acquisition' dans les sèmes /immatériel/ et /transformatif/, dont l'actualisation dépend de l'emploi dans le contexte socialement normé //éducation//. Entre 'acquisition' d'un bien quelconque et 'acquisition' par opposition à détermination génétique ('acquis' vs 'inné'), il y a une différence d'acception.

Ll2 4 analyse semique 2

Première

Sèmes génériques :

- dimension : discontinu

- domaine : formulation quantitative comparative

- taxème : supératif

Sèmes spécifiques : exclusif, objectif, subjectif ()

Priorité

Sèmes génériques :

- dimension : discontinu

- domaine : formulation quantitative comparative

- taxème : supératif

Sèmes spécifiques : non exclusif, subjectif

Nationale

Sèmes génériques :

- dimension : humain

- domaine : politique

- taxème : communauté

Sèmes spécifiques : nation, intérêt général, territoire, citoyenneté, État

Pour distinguer le national des niveaux d'administration territoriale (région, département, commune) ou supranational, les concepts discriminants sont /nation/, /citoyenneté/, /État/. Par ailleurs, le national implique l'existence d'un pouvoir d'État s'exerçant sur un territoire en vue de l'intérêt général.

"Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants."

Service public de l'éducation

Nous considérons qu'il s'agit d'une lexie (cf. p. 211)

Sèmes génériques :

- dimension : humain

- domaine : éducation

- taxème : service public (d'où les sèmes mésogénériques : /organisation/ et microgénériques : /intérêt général/continuité/égalité/évolutivité)

Sèmes spécifiques : spécificité.

Cette lexie présente un cas intéressant à deux titres.

D'une part, elle est elle-même construite à partir d'une autre lexie composée : "service public" dans laquelle "public" active trois sèmes afférents au contexte du droit public. "Service public" n'est pas assimilable à "service ouvert au public". La juxtaposition de "service" et de "public" a comme effet de conférer au morphème "public" la signification qu'il a en droit public qui comporte une référence obligatoire à la notion d'intérêt général laquelle implique les trois principes de base du service public : égalité, continuité, adaptabilité.

D'autre part, la notion de service public implique celle d'organisation d'une manière beaucoup plus affirmée que dans le cas du sémème ‘éducation’. Dès lors, le sémème ‘service public’ hérite des sèmes du sémème ‘organisation’, soit /moyens /but /permanence /structure /fonction/.

En troisième lieu, le cas est intéressant du point de vue des relations entre domaines et taxèmes. Le taxème //service public// embrasse (est en intersection avec) une grande diversité de domaines : éducation, santé, justice, police,...

Le sème spécifique /spécificité/ assimile "service public de l'éducation" à un nom propre, dans la mesure où, si les manifestations du service public sont multiples, le service lui-même est unique, ce qui induit certaines contraintes syntaxiques (article défini, impossibilité d'une construction sélective).

Ll2 4 analyse semique1

Conçu (concevoir)

Définition : penser dans un but déterminé (vision prospective)

Sèmes génériques :

- dimension : humain, immatériel

- domaine : activités de l'esprit

- taxème : penser

Sèmes microgénériques : former

Sèmes spécifiques : prospectif () /vs/ rétrospectif (), but ()

Même famille :

Rétrospectif : juger, apprécier, estimer, comprendre, interpréter, analyser, synthétiser, conceptualiser

Prospectif : imaginer, prévoir, envisager, inventer, représenter (se), composer, supposer, présumer, soupçonner, spéculer, conjecturer, échafauder

Neutre : croire, estimer, considérer, douter, calculer, raisonner, réfléchir, méditer, combiner, computer, cogiter, songer

Le nombre de verbes qui décrivent une activité de l'esprit ou une orientation de celle-ci est très élevé et la construction d'une taxinomie complète représente une recherche qui dépasse largement les limites de la présente. Poursuivant cependant notre méthode différentielle, nous devons nous arrêter sur la polysémie qui marque le lexème "concevoir", et chose plus préoccupante, le lexème que nous avons choisi comme taxème. Cette double interrogation doit nous conduire à préciser la notion de domaine.

Le Petit Robert distingue deux familles de sens de "concevoir" : "concevoir" au sens de "concevoir un enfant" ou "former un enfant dans son utérus..", et "concevoir" au sens de "concevoir ou former un concept".

Les deux sémèmes diffèrent par leur dimension ("matériel" dans le premier cas, "immatériel" dans le second) et par leur domaine ("physique" dans le premier, "esprit" dans le second). La présence du sème microgénérique "former" interdit de voir dans les deux sémèmes des homonymes, mais seulement des polysèmes par le sens.

Il faut ajouter qu'entre le physique et l'intellect ou l'esprit (au sens d'activité de l'esprit), se trouve le domaine du sensible (perception, sentiment, émotion), qui justifie l'emploi de "concevoir" dans un sens intermédiaire. Ainsi, "... je conçus pour elle un amour légitime."

Il faut par ailleurs distinguer deux emplois de "concevoir" selon que "concevoir" est employé suivi d'un substantif comme complément ou d'une phrase subordonnée. Dans "Il conçoit un nouveau style", "concevoir" comporte un sème prospectif. Il est employé dans un sens proche de "créer", "composer", "imaginer", "inventer". Dans, "Je conçois que cet ouvrage vous a donné beaucoup de travail", la vision est au contraire rétrospective, et porte sur une situation ou un objet préexistant. Cette acception est synonyme de "comprendre", et proche de "admettre". Le sème "prospectif /vs/ rétrospectif" apparaît ici localement afférent, et fonde une polysémie d'emploi.

Au regard de cette courte analyse, le fait de retenir la notion d'esprit comme déterminant un domaine sémantique paraît un choix correct.

Regardons néanmoins les polysémies du verbe "penser" que nous avons retenu comme taxème. Voici trois exemples :

(1) "Pense à prendre du pain en rentrant de ton travail" : vision prospective

(2) "Elle pense à son fiancé sous les drapeaux" : vision rétrospective

(3) "Que pensez-vous de cette idée ?" : vision constative

(4) "Il a pensé son roman en une semaine" : vision prospective

(5) "Je pense la situation critique" : vision constative (appréciation)

(6) "Je pense qu'il se trompe" : vision constative (appréciation)

(7) "Je pense qu'il ne viendra pas" : vision prospective (appréciation)

(8) "Je pense qu'il s'était trompé" : vision rétrospective (appréciation)

Chacun de ces exemples met l'accent sur un aspect de l'activité cérébrale traduite généralement par le verbe "penser", et, ce qui est intéressant, chacun de ces emplois est assorti d'un module casuel différent.

Pour (1), nous avons "penser à faire qlqch", équivalent de "ne pas oublier".

Pour (2), nous avons "penser à qlqn ou qlqch", équivalent à "se souvenir", "songer".

Pour (3), nous avons "penser qlqch de qlqn ou qlqch", équivalent de "juger", "estimer", "considérer".

Pour (4), nous avons "penser qlqch", équivalent à "concevoir".

Pour (5), (6), (7) et (8) nous avons une formulation modale avec une vision qui, selon le temps employé dans la phrase subordonnée (le propos), sera une appréciation sur le présent (constative), le futur (prospective) ou le passé (rétrospective).

(5) et (6) sont équivalents, (5) résultant d'une nominalisation de "que la situation est critique". Ce cas peut être différencié de (4) du fait de la présence de l'attribut "critique" du complément d'objet "la situation". Il faut toutefois prendre garde à la possibilité de la présence d'un sème prospectif dans l'attribut qui justifiera une équivalence avec le propos prospectif. Ainsi, "il pense sa fin prochaine" aura pour correspondant "il pense que sa fin est prochaine". Cette différence de vision est toutefois sans conséquence syntaxique.

Ces quelques observations, qui n'épuisent pas le sujet, conduisent à deux conclusions provisoires :

- s'agissant d'abord de la définition du domaine, il nous paraît que le domaine doit s'entendre comme un groupement de taxèmes tel que dans un domaine donné il n'existe pas de polysémie de sens. Il est clair que l'existence de polysémies d'emplois (différences dues à un sème localement afférent) se résout à l'intérieur d'un même taxème. Nous reportons le cas des polysémies dues à un sème socialement normé.

- Rastier (1987 p. 50) tend à lier la définition des domaines aux normes sociales, approche cohérente avec la définition de Pottier. Rappelons que Pottier (1974, p. 68) distingue les domaines grammaticaux, tels que relations et formulations, desquels relèvent les grammèmes, et les domaines d'expérience dans lesquels sont regroupés les lexèmes, domaines très liés à la culture ambiante, tels que les domaines du sport, de la politique ou de l'agriculture. Il faut néanmoins admettre une conception très large de la culture et des normes sociales pour y faire entrer le domaine "végétation" à côté de "lecture" ou "métallurgie", domaines qui ont en commun le lexème "feuille", selon trois significations entre lesquelles il est possible de distinguer selon les définitions de Rastier une polysémie de sens. De la même manière, nous avons eu recours jusqu'à présent au domaine de l'éducation, domaine socialement normé s'il en est, et à celui des choses de l'esprit, dans lequel on serait tenté de voir un domaine qui transcende les cultures. Mais, il est vrai que le rapport au réel, et en particulier la notion du temps, est éminemment culturel, et si cette notion est commune aux cultures dominantes dans le monde d'aujourd'hui, on ne peut vraiment en garantir l'universalité, quelle que soit l'énormité qui peut entacher, aux yeux de certains, un tel propos.

Organiser

Définition (PRb) : rendre apte à la vie, doter d'une structure et d'un mode de fonctionnement.

Sèmes génériques :

- dimension : animé

- domaine : praxis

- taxème : former

Sèmes spécifiques : structure, fonction, complexité, but, finalité, permanence, poser, prospective.

Famille : disposer, ménager, aménager, agencer, ordonner, monter.

L'organisation relève à notre sens du domaine de la "praxis", la praxis se définissant (PRb) comme une "activité en vue d'un résultat".

En fonction de

Sèmes génériques :

- dimension : grammème

- domaine : formulation limitative

- taxème : contrainte

Sèmes spécifiques :

Famille : selon, en vertu, sur la base de, d'après, dans le cadre de,...

Les grammèmes ne nous paraissent pas avoir de dimension, sauf celle d'appartenir au catégorème de grammème.

Nous n'avons pas trouvé de formulation adéquate dans l'analyse des cas conceptuels (cf. p. 195).

Organiser le service public de l'éducation en fonction des élèves et des étudiants tient autant du causal que du bénéfactif, et s'écarte de l'un comme de l'autre. La relation causale au cas présent est une relation causale négative dans la mesure où les élèves et les étudiants seraient la cause de ce que le service ne peut pas ou ne doit pas être. La connotation bénéfactive résulte quant à elle d'une afférence contextuelle évidente. On ne pourrait en dire autant s'il s'agissait du service pénitentiaire et si celui-ci devait être organisé en fonction des détenus.

Par ailleurs, il ne nous paraît pas que la notion introduite par le grammème "en fonction de" soit correctement traduite par celle de locatif notionnel.

Nous serions donc tenté d'ajouter parmi les cas d'actance secondaire le cas LIMITATIF qui exprime une contrainte qui s'impose à celui qui agit, et définit en quelque sorte les limites dans lesquelles cette action peut se déployer.

Élève

Sèmes génériques :

- dimension : humain, personnes physiques

- domaine : éducation

- taxème : personne qui suit des études

Sèmes spécifiques : enseignement premier degré, second degré, supérieur ()

Observations : on remarque le sème afférent "supérieur ()", activé dans le contexte local "école" ou "classe préparatoire", où élève prend un sens très proche d'"étudiant" et qui, lorsqu'il est activé, a pour effet de désactiver les deux autres sèmes "premier degré" et "second degré".

Étudiant

Sèmes génériques :

- dimension : humain, personnes physiques

- domaine : éducation

- taxème : personne qui suit des études

Sèmes génériques : enseignement supérieur

 

"Il contribue à l'égalité des chances."

Contribuer à

Définition (PRb) : aider à l'exécution d'une œuvre commune.

Sèmes génériques :

- dimension : puissance

- domaine : verbes opérateurs, factif

- taxème : agir

Sèmes spécifiques : but, pluralité, communauté

Famille : concourir à, aider à, collaborer, coopérer, participer,...

Antonyme : contrecarrer, s'opposer à, contrarier, s'abstenir,...

Observations : le verbe "contribuer à" fait partie du domaine grammatical et qui recouvre ce que Zellig Harris (1964) a appelé "verbes opérateurs", domaine qu'a particulièrement approfondi Maurice Gross (1968, 1986) dans sa Grammaire transformationnelle du français. Les verbes opérateurs sont la base de constructions complexes mettant en jeu des compléments prépositionnels (complétives) et infinitifs de divers types.

Égalité des chances

Sèmes génériques :

- dimension : humain

- domaine : vie sociale

- taxème : égalité

Sèmes spécifiques : chance

Recherche des isotopies génériques

Isotopies macrogénériques

Dimensions

humain

immatériel

animé

discontinu

grammème

personne physique

puissance

Tot

Éducation

1

           

1

première

     

1

1

   

2

priorité

     

1

1

   

2

nationale

1

           

1

service public de l'éducation

1

           

1

conçu

1

1

         

2

organisé

   

1

       

1

en fonction

       

1

   

1

élèves

1

       

1

 

2

étudiants

1

       

1

 

2

service public de l'éducation

1

           

1

contribue

           

1

1

égalité des chances

1

           

1

Totaux

8

1

1

2

3

2

1

18

Tableau 1 "Isotopies macrogénériques"

L'isotopie massive sur le sème "humain", n'est pas surprenante, et nous paraît présenter peu d'intérêt, sauf pour déterminer les contraintes d'emploi lors de la génération.

Isotopies mésogénériques

 

Domaines

opératif

formulation quantitative comparative

Formulation limitative

politique

éducation

activités de l'esprit

praxis

v. opérateur

vie sociale

Tot

Éducation

2

     

2

       

4

première

 

1

             

1

priorité

 

1

             

1

nationale

     

1

         

1

service public de l'éducation

       

2

       

2

conçu

         

1

     

1

organisé

           

1

   

1

en fonction

   

1

           

1

élèves

       

1

       

1

étudiants

       

1

       

1

service public de l'éducation

       

2

       

2

contribue

             

1

 

1

égalité des chances

               

1

1

Totaux

2

2

1

1

8

1

1

1

1

17

Tableau 2 "Isotopies mésogénériques"

L'isotopie mésogénérique sur le domaine "éducation", parfaitement intuitive, est ici confirmée en apparaissant cinq fois, et en pesant 8 si l'on applique la pondération proposée plus loin.

A noter que nous comptons le taxe "éducation" comme appartenant au domaine "éducation", ce qui est un minimum et n'interdit pas son appartenance au domaine plus général "opératif".

Il sera intéressant (cf. plus loin) de développer cette isotopie en l'appliquant aux sèmes qui entrent dans la composition du sémantème. Nous avons alors cinq isotopies correspondant aux cinq sèmes spécifiques d'"éducation", à savoir /moyen/, /but/, /connaissances/, /aptitude/, /comportement/.

 

Isotopies microgénériques

Taxèmes

acquisition

supératif

territoire

service public

penser

former

contrainte

personne qui suit des études

agir

égalité

Tot

Éducation

2

                 

2

première

 

1

               

1

priorité

 

1

               

1

nationale

   

1

             

1

service public de l'éducation

     

2

           

2

conçu

       

1

         

1

organisé

         

1

       

1

en fonction

           

1

     

1

élèves

             

1

   

1

étudiants

             

1

   

1

service public de l'éducation

     

2

           

2

contribue

               

1

 

1

égalité des chances

                 

1

1

Totaux

2

2

1

4

1

1

1

2

1

1

16

Tableau 3 "Isotopies microgénériques"

Ici, l'isotopie dominante est l'isotopie sur le taxème "service public", étant observé que cette isotopie ne concerne que les seconde et troisième phrases, alors que l'isotopie mésogénérique indexée sur le domaine "éducation" concerne les trois phrases de l'alinéa.

Il faut souligner que si l'identification de "service public" comme taxème nous paraît justifiée, on aurait pu également l'identifier comme domaine. On aurait dans ce cas un domaine .en intersection avec le domaine "éducation". Mais la définition du domaine "service public" ne saurait en aucun cas identique à celle de "service public" en tant que taxème. La doctrine distingue généralement deux grandes catégories de service public, les services publics administratifs et les services publics industriels et commerciaux. La définition du "service public" comme domaine inclurait d'autres taxèmes se rattachant à la notion de service public, non seulement la nature du service public, mais par exemple le mode de gestion, qui selon le critère retenu peut déboucher sur plusieurs typologies. Ainsi, la gestion d'un service public, qu'il soit administratif ou industriel ou commercial, peut être assurée de trois manières principales : en régie, par un établissement public, ou en délégation de service public. Chacune de ces catégories peut à son tour se subdiviser en sous-catégories que la doctrine, autant que la législation, permet d'identifier d'une manière qui d'ailleurs évolue au gré des problèmes auxquels l'administration est confrontée.

Sèmes spécifiques

exclusif

non exclusif

subjectif

nation

intérêt général

spéci-ficité

égalité

prospectif poser

pluralité

Tot

Éducation *2

                   

première

1

               

1

priorité

 

1

1

           

2

nationale

     

1

1

       

2

service public de l'éducation *2

         

2

     

2

conçu

             

1

 

1

organisé

             

1

 

1

en fonction

                   

élèves

                   

étudiants

                   

service public de l'éducation *2

         

2

     

2

contribue

           

1

 

1

2

égalité des chances

                   

TOTAUX

1

1

1

1

1

4

1

2

1

13

Tableau 4 "Isotopies spécifiques" (suite)

 

organisation

Tot

Sèmes spécifiques

moyens

but
finalité

structure

fonction

complexité

permanence

Éducation *2

première

priorité

nationale

service public de l'éducation *2

conçu

1

1

organisé

1

1

1

1

1

1

6

en fonction

élèves

étudiants

service public de l'éducation *2

contribue

égalité des chances

1

1

TOTAUX

1

3

1

1

1

1

8

Tableau 5 "Isotopies spécifiques (suite)"

 

Sèmes spécifiques

communauté

1er et sd degré

ens.supérieur

chance

citoyenneté

Etat

Territoire

Tot

Éducation *2

première

priorité

nationale

1

1

1

3

service public de l'éducation *2

conçu

organisé

en fonction

élèves

1

1

étudiants

1

1

service public de l'éducation *2

contribue

1

1

égalité des chances

1

1

TOTAUX

1

1

1

1

1

1

1

7

Tableau 6 "Isotopies spécifiques (fin)"

 

é d  u c a ti o n

service

public

Tot

Sèmes microgénériques et mésogénériques

connaissances

apti-tude

compor-tement

intérêt général

égalité

continuité

évolu-tivité

Éducation *2

2

2

2

6

nationale

1

1

service public de l'éducation *2

2

2

2

2

2

2

2

14

élèves

1

1

1

3

étudiants

1

1

1

3

service public de l'éducation *2

2

2

2

2

2

2

2

14

TOTAUX

8

8

8

5

4

4

4

41

Tableau 7 "Isotopies généralisées"

 

o r g a

n i s a t i

o n

Sèmes microgénériques et mésogénériques

moyens

but

structure

fonction

complexité

permanence

Éducation *2

2

2

4

service public de l'éducation *2

4

4

2

2

2

2

16

élèves

1

1

2

étudiants

1

1

2

service public de l'éducation *2

4

4

2

2

2

2

16

TOTAUX

10

10

2

2

2

2

28

Tableau 8 "Isotopies généralisées"

Les sèmes /moyens/, /but/, /connaissances/, /aptitude/, /comportement/, sèmes spécifiques du sémème ‘éducation’, sont ici des sèmes mésogénériques pour ‘service public de l'éducation’, ‘élèves’ et ‘étudiants’. Les sèmes /égalité/, /continuité/ et /évolutivité/ sont des sèmes microgénériques du sémème ‘service public de l'éducation’.

Ici, nous trouvons une isotopie forte sur le sème /spécificité/ due à la récurrence de la base conceptuelle et sémantique "service public de l'éducation" et une isotopie plus faible sur le sème /but/ dû aux deux sémèmes 'conçu' et 'organisé' qui ne font que renforcer les deux isotopies méso et microgénériques.

 

Conclusions et modélisation

L'analyse précédente appelle diverses observations.

1) Dans une approche statistique, nous constatons :

- que nous avons sélectionné 13 sémèmes,

- que nous avons identifié 53 traits génériques et spécifiques (7 dimensions, 9 domaines, 10 taxèmes et 27 sèmes spécifiques), soit une moyenne de 4 traits pour un sémème,

Le ratio de 4 traits pour un sémème suggère que le nombre de sèmes puisse être sensiblement plus élevé que celui des sémèmes, ce qui pourrait décourager ceux qui espèrent trouver une liste limitée de sèmes permettant de décrire tous les mots du dictionnaire. Cet espoir est peut-être exagéré. Il ne faut pas cependant tirer de conclusions hâtives de ce qui évoque de prime abord une sorte d'explosion sémique. En effet, à mesure que nous progresserons dans l'analyse de nouveaux sémèmes, nous constaterons que nous réutilisons souvent les mêmes sèmes. Ainsi, les sémèmes ‘formation’ et ‘instruction’ ne requerrons aucun sème nouveau. Les sèmes qui en fixent le contenu sont un sous-ensemble du sémème de ‘éducation’.

2) Étant donné que les domaines et les taxèmes correspondent eux-mêmes à des taxes, ils ont leurs propres sémèmes, et ils peuvent apparaître comme simples taxes dans le texte. Et leurs sémèmes entrent dans la composition du classème des sémèmes dont ils sont hyperonymes, de telle sorte que leurs sèmes spécifiques sont des sèmes génériques pour les sémèmes hyponymes. Dès lors, on peut soit intégrer au classème du taxe hyponyme le nom du domaine ou du taxème correspondant, sachant que le taxe hyponyme hérite dans son classème de tous les sèmes des taxes hyperonymes, soit intégrer directement aux classèmes les sémèmes hyperonymes.

Du point de vue du calcul des isotopies, les deux solutions ne sont pas équivalentes.

Prenons l'exemple du mot "éducation" qui est en même temps un nom de domaine et un mot de la phrase. Les sèmes spécifiques d'Éducation, sont comptés dans le calcul de l'isotopie spécifique. Mais les mêmes sèmes devraient également ressortir dans le calcul de l'isotopie générique provoquée par l'appartenance de plusieurs mots ou expressions au domaine "Éducation", ce qui n'est pas le cas si l'isotopie est identifiée seulement par l'intitulé du nom de domaine.

Ainsi "éducation" apparaît 4 fois comme domaine pour "service public de l'éducation" (2 fois), pour élèves" et pour "étudiants" (1 fois), soit comme sème générique, et les sèmes spécifiques d'éducation" apparaissent en tant que sèmes spécifiques pour "éducation". Sans négliger en quoi que ce soit le caractère opératoire de la distinction entre isotopie générique et isotopie spécifique, il apparaît que le repérage des isotopies sans spécification supposerait que soient cumulés les sèmes d'"éducation", en tant que sème générique et en tant que sèmes spécifiques. Dans ce cas, on constate qu'ils apparaissent 5 fois au lieu d’une seule fois dans les 3 phrases du premier alinéa de l'article 1 de la loi étudiée.

3) La question se pose de la prise en compte dans le calcul des isotopies du phénomène de la vision mise en évidence au sujet de l'analyse relationnelle.

On peut d'abord penser que le point de départ choisi sur l'orientation (la visée) (Pottier 1974 p. 136) justifie un renforcement de l'isotopie correspondante. Ainsi, l'énoncé "L'éducation est la première priorité nationale" n'est pas exactement équivalent à l'énoncé "La première priorité nationale est l'éducation".

En second lieu, la sélection des éléments d'un schème doit entrer en ligne de compte. En particulier, lorsqu'un élément n'est pas sélectionné (élément vide). Dans "Le service public de l'éducation est conçu et organisé...", l'élément qui conçoit et organise est vide et ne peut être évalué. On peut penser que la suite du texte ou d'autres textes législatifs ou réglementaires apportent les précisions utiles sur les autorités responsables de la conception et de l'organisation du service public de l'éducation.

On peut penser en troisième lieu que les différences de puissance entre les actants qui différencient la diathèse active de la diathèse attributive (Pottier 1992 p. 131) (cf. p. 197) justifient également un traitement différencié des sèmes correspondants. Ainsi, dans "il (le service public de l'éducation) contribue à l'égalité des chances", l'accent est mis davantage sur "service public de l'éducation" que sur "égalité des chances". Il est clair que la puissance respective des actants suit des gradations très subtiles, dans les nuances desquelles il n'est a priori pas question d'entrer dans le cadre de notre étude.

Dans l'immédiat, nous proposerons d'affecter la valeur 0 aux éléments non sélectionnés, de doubler la valeur des sèmes de l'élément sur lequel s'effectue la visée, et de faire de même pour l'actant sujet dans la voix active.

4) Peut-on établir, de manière non intuitive, le thème ou les thèmes du premier alinéa de l'article 1 à partir de la cohésion textuelle dérivée de l'analyse sémique ?

Il résulte de l'analyse précédente que nous avons sur l'ensemble de l'alinéa une isotopie mésogénérique //éducation// et à partir de la seconde phrase une isotopie microgénérique //service public// renforcée par une isotopie spécifique fondée sur une molécule sémique composée des sèmes /moyens/, /but/, sèmes qui sont déjà présents dans le taxème //service public//. Cette isotopie microgénérique se surimpose à l'isotopie mésogénérique pour donner une isotopie générique //service public de l'éducation//.

Nous avons deux solutions pour traiter ce paragraphe. L'une, qui est celle des rédacteurs du texte, est de considérer l'homogénéité des trois énoncés et donc de les regrouper en un seul alinéa ; la seconde, qui eut, à notre avis, été préférable, est de considérer le premier énoncé comme porteur d'un thème unique "éducation" et les deux suivants porteurs d'un second thème, résultat de la convergence des deux isotopies méso et microgénériques concentrées à titre principal sur une seule lexie reproduite deux fois "service public de l'éducation".

On voit donc sur cet exemple que l'identification d'un thème suppose un traitement à deux degrés. Après identification de la ou des isotopies génériques, trouver l'éventuelle lexie porteuse du complexe isotopique considéré, cette lexie étant le thème générique du paragraphe, ou à défaut s'en tenir à l'isotopie générique non lexicalisée dans le texte.

Nous tirons de cette analyse comme première conclusion provisoire qu'il semble possible de réaliser de manière automatisée l'organisation d'un texte en paragraphes.

Cette analyse fait partie du parcours interprétatif et sera réutilisée au moment de la génération. Elle devra néanmoins être complétée, car l’analyse sémique en termes d’isotopie n’est qu’un aspect de l’analyse textuelle. Ceci sera fait en quatrième partie.

5) Peut-on établir de manière automatisée l’organisation taxinomique d'un texte ?

La réponse nous paraît devoir être positive à la condition d'avoir constitué préalablement un dictionnaire donnant la structure sémique de chaque morphème.

6) Peut-on établir à partir de l'analyse précédente le modèle conceptuel d'un texte ?

7) Peut-on établir de manière automatisée ou avec une assistance automatisée significative ce modèle.

Nous ne pouvons pour l'instant répondre à ces deux questions, mais seulement poser quelques jalons.

Nous disposons déjà de modèles partiels :

- les schèmes d'entendement et schèmes intégrés

- les taxinomies

Il est nécessaire de définir un modèle plus global, tenant compte de la structuration du texte en parties, chapitres, articles et paragraphes.

Étant donné que pour l'instant, l'étude ne porte que sur l'article 1 de la loi d'orientation de l'éducation du 10 juillet 1989, bornons-nous provisoirement au sous-ensemble de l'article 1 que sont les paragraphes.

Selon Pottier (opus cit., § 246), un paragraphe est une combinaison d'énoncés unis entre eux par des éléments de relation : des coordonnants (et, mais, ou et leurs variantes : pourtant, cependant, en outre...), ou zéro (coordonnant implicite).

Posons comme hypothèse que ces énoncés sont unis par un thème commun.

Le modèle global du ou des deux premiers paragraphes du texte étudié est représenté par la relation entre les deux thèmes identifiés.

Ll2 6 anal concl modelisa1

Le lien entre les deux paragraphes virtuels (dans le texte, ils n'en font qu'un), est constitué par le sème /intérêt général/ qui est présent aussi bien dans l'expression "priorité nationale" et dans la lexie "service public de l'éducation".

À chaque thème est rattaché le sous-modèle correspondant au paragraphe et à chaque énoncé du paragraphe.

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