Logique et langage

Le sujet nécessiterait plus d’une thèse.

Aussi, nous ne voulons l’aborder que dans le prolongement de notre propos précédent.

Il y a un problème entre la logique et la linguistique.

Si l’on regarde du côté de la linguistique, les rapports entre ces deux activités fondamentales de l’esprit, le langage et la pensée, ne semblent pas être une préoccupation dominante des maîtres de ces deux domaines. On peut s’en étonner et supposer que l’absence de construction doctrinale reconnue par la communauté scientifique, au-delà de quelques tentatives restées isolées, vient en réalité d’une sorte de suspicion réciproque qui nécessite quelques éclaircissements.

Dressons d’abord un constat, sans prétention aucune à l’exhaustivité.

Vu du côté de la linguistique, procédons à un bref sondage.

Prenons d’abord le dictionnaire raisonné de la théorie du langage de A.-J. Greimas et J. Courtès : la rubrique logique est inexistante. Prenons le Précis de Linguistique Générale de Jacques Lérot (1993), même constat. Le mot logique est également absent de l’index de la Linguistique Générale de Bernard Pottier (1974), et tout autant de celui des Éléments de Linguistique Générale d’André Martinet (1970), ou, pour puiser dans des ouvrages universitaires récents, dans Linguistique d’Olivier Sautet (1995).

Ce constat n’est pas une critique, car une relative fermeture disciplinaire peut avoir sa raison d’être scientifique, c’est-à-dire qu’elle correspond à une nécessité pour progresser suffisamment dans certaines directions avant d’investir d’autres voies. Ceci est tellement vrai, qu’il serait faux et gravement injuste de dire que la linguistique, notamment au travers des auteurs qui viennent d’être cités, ne s’intéresse pas à la logique. La logique est très souvent dans la linguistique, comme le raisonnement est d’ailleurs dans la langue, comme nous le verrons plus loin.

Du côté des logiciens, le rejet du langage ordinaire, équivoque, incertain et flottant, apparaît quasiment comme un postulat de base de leur recherche. Toutefois, les motifs sont plus d’ordre pratique ou méthodologique que théorique.

On peut en juger par deux exemples

Le premier est tiré de Introduction à la logique contemporaine de R. Blanché (1968-1996, p. 10 à 16). R. Blanché constate qu’une pluralité de formes grammaticales masque l’identité d’une même fonction logique ou qu’inversement une même forme grammaticale invite à confondre des fonctions logiques différentes.

L’exemple est le suivant :

Soit le syllogisme traditionnel :

Tout homme est mortel
Socrate est un homme
Donc Socrate est mortel

et la variante suivante :

Un homme est l’auteur de sa destinée
Socrate est un homme
Donc Socrate est l’auteur de sa destinée

Dans ces deux variantes, l’une où le prédicat est un adjectif, l’autre où le prédicat est une combinaison de substantifs, R. Blanché voit deux formes grammaticales, mais une seule forme logique ((x).f(x)Ég(x)).

Inversement, le syllogisme suivant a la même forme grammaticale que l’exemple précédent mais pas la même forme logique.

Un homme est l’auteur de l’Iliade
Socrate est un homme
Donc Socrate est l’auteur de l’Iliade

On prendra dans Introduction à la logique de François Rivenc (1989, p. 33) un autre exemple de similitude grammaticale recouvrant des formes logiques différentes :

  1. J’ai vu un portrait de Charlotte Corday ; Charlotte Corday est l’assassin de Marat ; donc j’ai vu un portrait de l’assassin de Marat.
  2. J’ai vu un portrait de quelqu’un ; quelqu’un est l’inventeur de la bicyclette ; donc j’ai vu un portrait de l’inventeur de la bicyclette.

Nous avons souhaité citer ces exemples parce qu’en vérité ils ne prouvent rien en ce qui concerne une quelconque incompatibilité entre la logique et le langage naturel. En fait, ils prouvent seulement que la logique, pour progresser, ne pouvait et ne peut s’encombrer de problèmes qu’il appartient aux linguistes de résoudre. Nous pourrions d’ailleurs montrer que la linguistique est tout à fait à même de traiter au plan logique les exemples qui précèdent et parer aux confusions que le logicien non averti de linguistique commet inévitablement.

La difficulté que nous venons de présenter est au demeurant assez basique, car le raisonnement tenu en langage naturel et la formule logique peuvent se correspondre. Mais si l’on peut tenir beaucoup de raisonnements de logique formelle en langage naturel, le langage naturel comporte des formes de raisonnement qui ne sont pas logiquement formalisées.

Il n’est donc pas étonnant que la logique et la linguistique aient suivi des chemins longtemps séparés, qui aujourd’hui se rencontrent partiellement, avec des possibilités d’enrichissements réciproques.

Ainsi, la logique a commencé à investir le champ de la linguistique à partir de plusieurs approches, mais si la linguistique s’en trouve transformée, la logique aussi, car la logique qui investit la linguistique occupe un champ plus large que celui de la logique formelle par :

  • la sémiotique ou la sémiologie
  • la psychologie de la connaissance
  • la sémantique vériconditionnelle
  • la théorie de l’argumentation
  • la théorie de l’énonciation
  • la logique naturelle

L’approche sémiotique et sémiologique

Peu importe que le projet sémiotique ne se soit jamais réalisé, et que la sémiologie soit restée dominée par la linguistique.

Ces deux démarches parallèles, commencées pour la première par le philosophe américain Peirce, et pour la seconde par Ferdinand de Saussure, ont en commun d’avoir voulu appréhender le signe comme phénomène social, et de regarder la langue comme un système de signes parmi d’autres et le plus important.

Ainsi que l’ont souligné O. Ducrot/T. Todorof (1972, p. 120 et s.), la difficulté épistémique rencontrée tant par la sémiotique que par la sémiologie vient probablement de la place réservée à la langue, car ce système de signes n’est assimilable à aucun autre et en particulier, comme cela a été relevé par de nombreux auteurs, la langue est le moyen exclusif de parler d’elle-même et le seul moyen de parler des autres systèmes de signes.

Bien que Peirce n’ait pas produit d’études proprement linguistiques, on ne peut ignorer qu’il a développé un formalisme logique, qui, avec les graphes de dépendance de Tesnière et les réseaux sémantiques développés dans les années 1970, a donné les graphes conceptuels de John Sowa (1993, p. 7), dont les applications en linguistique sont aujourd’hui un apport non contesté.

L’approche saussurienne qui n’a donné naissance à aucun formalisme dédié au traitement automatique des langues, pose néanmoins des prémices qui placent nécessairement la logique et le raisonnement dans la langue et non en dehors d'elle.

Pour Saussure, en effet, la langue est un « système de signes exprimant des idées » mais dont la fonction n’est pas de reproduire une pensée qui lui serait extérieure. « On ne trouve jamais chez Saussure l’idée que la langue doit représenter une structure de la pensée qui existerait indépendamment de toute forme linguistique » (O. Ducrot/T. Todorof, 1972, p. 30). Au contraire, « la pensée, considérée avant la langue, est comme une « masse amorphe », comme une « nébuleuse » (cours, chap. IV, § 1). La langue, qui va se présenter comme une organisation, et donner une représentation du réel, avec comme vocation première la communication.

Cette inspiration est reprise par le sémioticien, philosophe du langage, Ernst Cassirer (Philosophie des formes symboliques, 1923) et pour lequel le langage a un rôle plus qu’instrumental : « celui-ci ne sert pas à dénommer une réalité préexistante, mais à l’articuler, à la conceptualiser » (O. Ducrot/T. Todorof, 1972, p. 116).

Nous pouvons retenir une idée essentielle, à savoir que la logique en tant que manifestation de la pensée, trouve nécessairement dans la langue tous les moyens de s’exprimer, dès lors que la réalité, qu’elle soit perçue, conceptualisée ou qu’elle entre dans des opérations mentales complexes, ne peut être exprimée autrement qu’à travers un système de signes, et essentiellement au travers de la langue.

Que par commodité, et par stratégie de recherche, la logique ait eu besoin de développer son propre système de signes, afin de faire l’économie de toutes les difficultés d’interprétation associées au langage naturel, ne remet absolument pas en cause le fait que toutes les lois de la logique reconnues ou à découvrir sont exprimables par la langue. Cela résulte du fait qu’il n’existe aucune médiation possible entre la réalité et le cerveau que le signe linguistique et que toutes les opérations d’interprétation du signe linguistique devront utiliser les ressources du langage à l’exclusion de tout autre système de signes.

Cela ne veut pas dire que toute pensée nécessite le langage ou que la pensée n’ait aucune indépendance par rapport au langage.

On ne peut nier par exemple que la capacité d’un animal de concevoir un plan pour atteindre un but, indépendamment de tout acte strictement déterminé par l’instinct, est une forme de pensée. Soit un corbeau (James Gould et Carol Grant Gould, 1998, p. 54) qui cherche à attraper la nourriture suspendue au bout d’une ficelle attachée à un bâton. Le corbeau qui, perché sur le bâton, tire la ficelle avec son bec et la bloque avec ses pattes jusqu’à amener la nourriture jusqu'à son bec, a effectivement conçu un plan pour atteindre un but et a donc accompli un acte de pensée sans avoir besoin de le conceptualiser.

De même, quand Piaget (1964, p. 127) observe un bébé soulevant une couverture sous laquelle on vient de placer une montre et que, au lieu de trouver d’emblée la montre, il aperçoit un béret ou un chapeau (que l’on avait caché là sans qu’il le sache et sous lequel on a glissé la montre), et qu’il soulève immédiatement le béret et s‘attend à découvrir la montre, le bébé a accompli une opération logique en action, et sans recourir au langage, que l’on exprime ainsi : « la montre était sous le chapeau, le chapeau était sous la couverture, donc la montre est bien sous la couverture ».

En disant cela, on a peut-être fait progresser le débat sur la relation entre la pensée et le langage, mais, pour autant, on a en aucune façon démontré que la pensée existe indépendamment du langage. À un niveau très élémentaire, cela ne fait aucun doute. Toutefois, toute forme évoluée de la pensée ne peut se développer sans conceptualisation et donc sans recours au langage. La pensée précède donc génétiquement le langage, mais se développe en interaction avec lui.

Cette affirmation trouve pleine confirmation dans la psychologie de la connaissance, que l’on s’appuie sur l’école de Jean Piaget (1964, p. 119 et s.) ou sur l’école de Lev Vygotski, dont on sait que les recherches, conduites sans interférences réciproques dans les premières décennies de ce siècle, aboutissent à des résultats où les convergences l’emportent largement sur les divergences. (voir le commentaire de J. Piaget à la fin de l’édition de Pensée et Langage de Lev Vygotski, 1997, p. 501 et s.)

L’approche par la psychologie de la connaissance

Piaget résume sa pensée sur cette question en constatant que « le langage ne suffit pas à expliquer la pensée car les structures qui caractérisent cette dernière plongent leurs racines dans l’action et dans des mécanismes sensori-moteurs plus profonds que le fait linguistique. Mais il n’en est pas moins évident en retour, que plus les structures de la pensée sont raffinées et plus le langage est nécessaire à l’achèvement de leur élaboration. Le langage est donc une condition nécessaire mais non suffisante de la construction des opérations logiques. Il est nécessaire car sans le système d’expression symbolique que constitue le langage, les opérations demeureraient à l’état d’action successives sans jamais s’intégrer en des systèmes simultanés ou embrassant simultanément un ensemble de transformations solidaires. Sans le langage, d’autre part, les opérations resteraient individuelles et ignoreraient par conséquent ce réglage qui résulte de l’échange interindividuel et de la coopération. » (1964, p. 133)

Sur ce plan, on peut dire que la recherche moderne donne des résultats d’une étonnante stabilité.

Par exemple, dans l’étude déjà nommée, James Gould et Carol Grant Gould, après avoir évoqué la découverte de langages symboliques chez des animaux variés et l’existence d’une planification dans le langage, n’en aboutissent pas moins à la conclusion que « le langage, source de raisonnement, de planification et de communication coordonnée, a propulsé notre espèce en une position de domination intellectuelle. »

Le langage occupe donc dans le développement psychique une place tout à fait essentielle, pour ne pas dire consubstantielle.

Vygotski exprime des idées similaires, mais en insistant peut-être spécifiquement sur le rôle structurant de la conceptualisation, indissociable du langage.

Vygotski consacre des développements très importants à la genèse des concepts, à leur développement et leur organisation dans un système global, et les conclusions auxquelles Vygotski est parvenu au terme d’une démarche expérimentale constituent une base scientifique pour affirmer que le langage ordinaire comporte a priori toutes les bases nécessaires au traitement des opérations logiques. La logique, dans toute l’extension qu’il est possible de donner à ce terme, est dans la langue par construction, et toute théorie linguistique qui n’intègre pas cette dimension est nécessairement incomplète.

Nous prendrons donc fortement appui sur les idées développées par Vygotski, dont l’apport pour notre sujet nous paraît essentiel. Afin de rester aussi fidèle que possible à la pensée de Vygotski, nous n’hésiterons pas à nous y référer, quitte à recourir d’une manière qui pourrait apparaître exagérée à la citation.

La genèse du concept

Vygostki explique ainsi que « toutes les fonctions psychiques supérieures sont unies par une caractéristique commune, celle d’être des processus médiatisés, c’est-à-dire d’inclure dans leur structure, en tant que partie centrale et essentielle du processus dans son ensemble, l’emploi du signe comme moyen fondamental d’orientation et de maîtrise des processus psychiques.

« Dans la formation des concepts ce signe est le mot, qui sert de moyen de formation des concepts, et devient par la suite leur symbole... » (1997, p. 199).

« L’étude expérimentale a montré que l’utilisation fonctionnelle du mot ou d’un autre signe comme moyen de diriger activement l’attention, de différencier et de dégager les traits caractéristiques, de les abstraire et d’en faire une synthèse, est une partie fondamentale et indispensable du processus de formation des concepts dans son ensemble. La formation du concept ou le fait qu’un mot acquiert une signification est le résultat d’une activité complexe (maniement du mot ou du signe) à laquelle participent toutes les fonctions intellectuelles essentielles dans une combinaison spécifique... » (opus cit., p. 206).

« ... cela signifie que ni l’accumulation d’associations, ni l’accroissement du volume et de la constance de l’attention, ni l’accumulation de groupes de représentation, ni les tendances déterminantes, aucun de ces processus en soi, si développé soit-il, ne peut conduire à la formation de concepts, ni par conséquent être considéré comme le facteur génétique qui détermine de manière essentielle le développement des concepts. Le concept est impossible sans les mots, la pensée conceptuelle est impossible sans la pensée verbale ; l’élément nouveau, l’élément central de tout ce processus, qu’on est fondé à considérer comme la cause productive de la maturation des concepts, est l’emploi spécifique du mot, l’utilisation fonctionnelle du signe comme moyen de formation des concepts. » (opus cit., p. 207)

« Ces recherches s’accordent pour montrer que le processus de formation des concepts, comme toute forme supérieure d’activité intellectuelle, n’est pas une forme inférieure qui serait seulement devenue plus complexe quantitativement, que ce n’est pas par le nombre des liaisons qu’il se distingue de l’activité purement associative mais qu’il représente un type d’activité fondamentalement nouveau, dont la qualité est irréductible à n’importe quelle quantité de liaisons associatives, et que ce qui le différencie essentiellement est le passage des processus intellectuels immédiats aux opérations médiatisées par les signes. » (opus cit., p. 210)

Toutefois, si le concept est impossible sans le mot, le mot n’implique pas le concept.

En effet, le mot sera d’abord utilisé par l’enfant non comme porteur de concept mais pour désigner des objets concrets ou des collections d’objets concrets selon des liaisons empiriques variées enracinées dans l’expérience intuitive, l’activité pratique de l’enfant et que Vygotski appelle complexes et Piaget collections figurales. Donc, quand l’enfant communique avec l’adulte en employant les mêmes mots, l’enfant pense par complexes alors que l’adulte pense par concepts.

« On peut dire que les mots de l’enfant et ceux de l’adulte sont synonymes en ce sens qu’ils indiquent le même objet. Ils désignent les mêmes choses, ils coïncident dans leur fonction dénominative mais les opérations de la pensée sur lesquelles ils reposent sont différentes. Le procédé par lequel l’enfant et l’adulte arrivent à cette dénomination, l’opération qui leur permet de penser l’objet et la signification du mot qui est l’équivalent de cette opération s’avèrent dans les deux cas extrêmement différents » (opus cit. p. 244).

« L’enfant et l’adulte, qui se comprennent l’un l’autre quand ils prononcent le mot « chien », rapportent ce mot à un seul et même objet, ont à l’esprit le même contenu concret, mais l’un pense le complexe concret de chien et l’autre le concept abstrait de chien. » (opus cit. p. 249)

Vygotski observe au demeurant que la pensée de l’adulte comporte elle-même de nombreuses réminiscences de la pensée par complexes. C’est non seulement un fait observable synchroniquement, mais diachroniquement.

Synchroniquement, il a été observé que « bien qu’elle soit capable de former des concepts et de les manier, ces opérations ne l’occupent pas tout entière, tant s’en faut. Si nous prenons les formes de la pensée humaine qui se manifestent dans le rêve, on verra s’y manifester cet ancien mécanisme primitif de la pensée par complexes, de la fusion intuitive, de la condensation et du déplacement des images. L’étude des généralisations qu’on observe dans le rêve est, comme l’indique justement Kretschmer, la clef d’une compréhension correcte de la pensée primitive et fait justice de ce préjugé selon lequel la généralisation n’intervient dans la pensée que sous sa forme la plus développée, c’est-à-dire sous la forme de concept. » (opus cit. p. 250)

Ainsi, « on voit constamment l’adulte passer d’une pensée conceptuelle à une pensée concrète, par complexes, à une pensée de transition. » (opus cit. p. 250)

... « Du point de vue de la logique dialectique, les concepts de notre langage quotidien ne sont pas des concepts au sens propre. Ce sont plutôt des représentations générales des choses. Il est cependant hors de doute qu’ils représentent le stade transitoire entre les complexes et pseudo-concepts et les véritables concepts. (opus cit. p. 250)

Le même type d’observation peut être fait diachroniquement.

La dénomination n’est jamais à l’origine un concept, sauf bien sûr les mots spécialement créés pour cela. « C’est pourquoi on observe dans l’histoire de la langue un incessant conflit entre la pensée par concepts et l’ancienne pensée par complexes ». (opus cit. p. 247). L’histoire des mots est ainsi riche de transferts, de glissements ou de démultiplication de significations.

Il est très important pour la suite de notre démonstration de souligner la différence de nature qui oppose la pensée par complexes à la pensée par concepts que Vygotski identifie à la « pensée logique » (opus cit. p. 247).

« Ce qui caractérise le plus la pensée par complexes est la manière dont s’établissent les liaisons et rapports formant la base de ce type de pensée. La pensée de l’enfant à ce stade rassemble sur le mode du complexe les objets qu’elle perçoit isolément, les réunit en groupes et par là même pose les premières bases de l’unification d’impressions éparses, fait les premiers pas dans la voie de la généralisation des divers éléments de l’expérience.

« Le concept dans sa forme naturelle et développée suppose non seulement l’unification et la généralisation des éléments concrets de l’expérience mais encore leur différenciation, leur abstraction et leur isolement et la capacité d’examiner ces éléments différenciés, abstraits, en dehors de la liaison concrète et empirique dans laquelle ils sont donnés. (opus cit. p. 252)

« Le concept apparaît lorsqu’une série de traits distinctifs qui ont été abstraits est soumise à une nouvelle synthèse et que la synthèse abstraite ainsi obtenue devient la forme fondamentale de la pensée, permettant à l’enfant de saisir la réalité qui l’environne et lui donner un sens. Et dans la formation du véritable concept le rôle décisif, on l’a dit, incombe au mot. C’est à l’aide du mot justement que l’enfant dirige volontairement son attention sur certains traits distinctifs, à l’aide du mot qu’il en fait la synthèse, à l’aide du mot qu’il symbolise le concept abstrait et l’utilise en tant que signe supérieur entre tous ceux qu’a créés la pensée humaine. » (opus cit. p. 258)

Mais, pour central que soit le rôle du mot dans la formation du concept, celle-ci ne résulte en rien d’un simple jeu d’associations. À cet égard, Vygotski, en totale identité de vue avec Piaget, se démarque de la psychologie traditionnelle, qui, « reproduisant la description de ce même processus selon la logique formelle, ne correspond absolument pas à la réalité. La psychologie traditionnelle décrivait ainsi le processus de formation des concepts : le concept est fondé sur une série de représentations concrètes. Prenons, dit un psychologue, le concept d’arbre. Il résulte d’une série de représentations semblables d’arbre. « Le concept naît de représentations d’objets singuliers semblables ». Suit un schéma qui illustre le processus de formation du concept et l’expose de la manière suivante : supposons que j’ai observé trois arbres différents. Les représentations de ces trois arbres peuvent être décomposées en parties constitutives désignant respectivement la forme, la couleur ou la grandeur des différents arbres. Les autres parties constitutives de ces représentations sont semblables. Entre ces parties semblables, il doit se produire une assimilation, dont le résultat est une représentation générale du trait distinctif correspondant. Par la synthèse de ces représentations on obtient ensuite une seule et unique représentation générale ou concept d’arbre. » (opus cit. p. 262)

Or, l’expérimentation a largement démontré que « la formation des concepts chez l’adolescent ne suit jamais la voie logique que lui prête ce schéma. Les recherches de Vogel ont fait apparaître que l’enfant manifestement ne pénètre pas dans le domaine des concepts abstraits en partant d’aspects particuliers et en s’élevant toujours plus haut. Au contraire, il utilise au début les concepts les plus généraux. Il arrive aux séries intermédiaires non par abstraction, en allant de bas en haut, mais par détermination, en passant du supérieur à l’inférieur. Le développement de la représentation s’effectue chez l’enfant de l’indifférencié au différencié et non à l’inverse. La pensée se développe en passant du genre à l’espèce et à la variété et non à l’inverse. » (opus cit. p. 263)

« Le concept, ..., apparaît dans le processus d’une opération intellectuelle ; ce n’est pas le jeu des associations qui entraîne la construction d’un concept ; à sa formation participent toutes les fonctions intellectuelles élémentaires en combinaison spécifique, l’élément central de cette opération étant l’emploi fonctionnel du mot comme moyen de diriger volontairement l’attention, d’abstraire, de différencier des traits, d’en faire la synthèse et de les symboliser à l’aide d’un signe. » (opus cit. p. 267)

Mais au-delà de la question de la genèse des concepts, Vygotski s’est attaché au problème de leur développement, car le concept n’est pas une notion statique, mais une notion dynamique. À peine né, le concept se développe et ne peut que se développer.

Le développement du concept

« La recherche nous apprend que sous l’angle psychologique le concept est à n’importe quel stade de son développement un acte de généralisation. Le plus important résultat de toutes les recherches menées dans ce domaine est d’avoir solidement établi que les concepts, qui se présentent psychologiquement comme des définitions de mots, se développent. L’essence de leur développement est avant tout le passage d’une structure de généralisation à une autre. Toute signification de mot est une généralisation quel que soit l’âge. Mais elle se développe. Au moment où un mot nouveau, lié à une signification déterminée, est pour la première fois assimilé par l’enfant, le développement de sa signification, loin d’être achevé, ne fait que commencer ; au début le mot est une généralisation du type le plus élémentaire et c’est seulement au fur et à mesure de son développement que l’enfant passe de la généralisation élémentaire à des types de plus en plus élevés de généralisation, le processus s’achevant par la formation de véritables concepts. » (opus cit. p. 276)

Mais le développement du concept ne se conçoit pas de manière isolée. Le concept s’intègre à un système.

Le concept, comme élément d’un système

La notion de système est à la base d’une distinction fondamentale opérée par Piaget entre le concept spontané et le concept non spontané, distinction proche de celle que Vygotski opère entre concept quotidien et concept scientifique.

Le critère de base de cette distinction est la prise de conscience par l’enfant qui est absente dans le concept spontané et apparaît avec le concept non spontané ou concept scientifique.

Alors que le concept quotidien se caractérise par son rapport direct à l’objet, le concept scientifique au contraire est en rapport avec d’autres concepts quotidiens, voire avec d’autres concepts scientifiques. Le concept scientifique qui est par construction médiatisé par un ou plusieurs autres concepts inclut, en même temps que le rapport à l’objet, le rapport à l’autre concept, « c’est-à-dire les premiers éléments d’un système de concepts. » (opus cit. p. 320)

La recherche expérimentale montrera ensuite que « c’est seulement lorsqu’il est intégré dans un système que le concept peut devenir conscient et volontaire. Appliqués aux concepts, conscient et systématique sont absolument synonymes, tout comme spontané, non conscient et non systématique sont trois mots différents pour désigner une seule et même chose dans la nature des concepts enfantins. » (opus cit. p. 318)

Le problème du système occupe une place centrale dans la pensée de Vygotski en ce qui concerne toute l’histoire du développement des concepts réels chez l’enfant. Il y a en effet concomitance entre l’apparition du système et le développement des concepts, et en retour ce système exerce une action transformatrice sur les concepts quotidiens.

Vygotski en arrive à définir un système de repérage des concepts permettant de donner la mesure de généralité du concept, qui conditionne la compréhension de ses rapports avec les autres concepts.

Par assimilation avec le système de repérage d’un point à la surface du globe terrestre, Vygotski définit la longitude d’un concept donné comme la place qu’il occupe entre le pôle de l’idée concrète à l’extrême et celui de l’idée abstraite à l’extrême de l’objet, et la latitude du concept comme la place qu’il occupe parmi les autres concepts ayant la même longitude mais se rapportant à d’autres points de la réalité. La longitude caractérisera ainsi avant tout la nature de l’acte même de la pensée et la latitude le point d’application du concept à un domaine déterminé de la réalité. (opus cit. p. 386)

Vygotski souligne que « la mesure de généralité est l’élément premier, initial dans tout fonctionnement de tout concept comme dans l’expérience vécue qui s’y rattache ».

« ...sur le plan fonctionnel, la mesure de généralité détermine tout l’ensemble des opérations mentales possibles avec un concept donné.

« L’étude des définitions enfantines de concepts montre que celles-ci sont l’expression directe de la loi d’équivalence des concepts qui domine à un stade donné de développement des significations de mots. De même toute opération (comparaison, différenciation et identification de deux idées), tout jugement et déduction impliquent un certain mouvement structural dans le réseau des lignes de longitude et de latitude des concepts. » (opus cit. p. 388)

Vygotski poursuit : « Être porteur de signification équivaut à avoir certains rapports de généralité avec d’autres significations, c’est-à-dire à avoir une mesure spécifique de généralité. Ainsi, c’est dans ses rapports spécifiques avec les autres concepts que se manifeste le plus complètement la nature d’un concept. »

À ce stade, il convient de relever trois points essentiels.

D’abord, Vygotski apporte une confirmation expérimentale de l’intuition fondamentale de Saussure qui, considérant le langage comme une organisation, un système, entend par là que le signe linguistique n’a pas d’existence en soi, qu’il n’est pas une donnée, qu’il n’est pas susceptible d’une lecture directe, mais qu’il n’a de signification que replacé à l’intérieur d’une organisation d’ensemble et n’a aucune réalité indépendamment de sa relation au tout et de chacun de ses éléments. Tel est le fondement de la définition différentielle du signe linguistique que nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises.

Nous pouvons par ailleurs souligner une forte corrélation entre la formation du concept vue par Vygotski et l'activité mentale de catégorisation évoquée comme introduction à la théorie du prototype (cf. p. 243).

En troisième lieu, cette définition du concept par sa mesure de généralité comme source de toutes les « opérations mentales possibles avec ce concept » est complètement confirmée par les observations faites par Piaget dans un cadre tout différent et qui, observant les rapports entre le langage et la pensée du point de vue génétique, établit une dépendance logique et chronologique de la logique des propositions par rapport à la logique des classes et des relations. (Piaget 1964, p. 129-130). La logique des propositions est une logique qui est logiquement et chronologiquement dérivée de la logique des classes et des relations. Cette dernière est fondée sur des structures concrètes élémentaires (classifications, sériations, matrices à double entrée, etc.) assimilables vers 7 à 11 ans, alors que la logique des propositions suppose de passer des structures concrètes élémentaires à une structure en réseau par l’intervention d’opérations combinatoires qui ne se constituent dans le cerveau de l’enfant que vers 11 à 12 ans.

D’une manière plus triviale, il est clair que le syllogisme classique,

Les hommes sont mortels

Socrate est un homme

donc Socrate est mortel

suppose logiquement que l’on identifie les hommes comme une classe et Socrate comme un être particulier de cette classe. Toute proposition considérée comme vraie est censée être vraie dans un ensemble déterminé.

Nous considérons ce résultat comme tout à fait essentiel pour la suite de nos développements relatifs à la construction de raisonnements complexes sur la base d’une analyse des concepts véhiculés par les textes normatifs.

L’approche vériconditionnelle

La sémantique vériconditionnelle a été au cœur de controverses que nous estimons nécessaire de relativiser.

La sémantique vériconditionnelle, telle qu’elle a été proposée par Montague notamment, peut s’interpréter comme une tentative d’introduire la logique mathématique dans le traitement des langues, et notamment dans l’analyse sémantique (M. Galmiche, 1991, p. 11).

Dans sa formulation de base, cette approche a été contestée à juste titre dans ses fondements comme dans ses résultats. Cela ne veut pas dire que cette théorie doit être rejetée en bloc, et qu’aucun enseignement ne puisse en être tiré.

Il est difficile d’évoquer une théorie au niveau où nous le faisons ici sans rappeler les analyses critiques de ses fondements. Toute théorie sémantique repose, par construction, sur une certaine idée du sens. Ainsi, J.-C. Anscombre (1995, p. 14 et s) rappelle que dans contexte théorique énonciatif, le sens d’un énoncé, selon la définition d’O. Ducrot, est « la description qu’il donne de son énonciation ». Pour A. Martinet, le sens s’entend comme la « communication d’une expérience ». Enfin, dans une optique descriptiviste, le sens est « une description d’un état de choses » dont la formulation extrême est de nature vériconditionnelle, c’est-à-dire que le sens s’analyse comme l’assignation de conditions de vérité. Le sens d’un énoncé vrai est ainsi donné par la liste des conditions de vérité qu’il satisfait.

Cette définition du sens a des racines philosophiques lointaines qui nous viennent de la triade aristotélicienne dont la problématique au plan sémantique a fait l’objet d’importants développements de F. Rastier (1991, chapitre III).

Selon le modèle triadique qui inspire la philosophie du langage depuis l’Antiquité, les paroles expriment des pensées ou concepts qui réfèrent aux choses du monde réel.

Sur le plan psychologique et linguistique, le modèle triadique a des conséquences profondes et notamment la séparation entre langage et pensée, et la distinction entre niveau conceptuel et niveau linguistique. Le langage est réduit à un simple vecteur de la pensée. De même le sens des signes linguistiques dépend de leur mise en relation avec des réalités non linguistiques.

Il faut bien reconnaître que cette conception est conforme à l’intuition et s’impose même comme une évidence dans maints domaines, par exemple celui du discours scientifique. Si je traite d’un sujet économique, les mots que j’emploie tirent leur sens de leur relation avec la réalité économique ou avec les théories économiques qui sont censées la représenter et l’expliquer.

Pourtant, certaines observations fort anciennes font apparaître que les choses ne sont pas aussi simples.

C’est ainsi que Vaugelas, cité par C. Fuchs (1994, p. 54-55) à propos des différences sémantiques entre synonymes qui sont des différences de point de vue sur un même référent, notait que le laboureur, considérant la terre en tant qu’elle produit des fruits parle de terroir, que le jurisconsulte, le considérant du point de vue de la juridiction, parle de territoire, et que le soldat ou l’ingénieur, le considérant en tant qu’elle peut supporter des fortifications, parle de terrain ; de même trouve-t-on sous la plume de Brosses (cité par l’Encyclopédie à l’article « Synonyme », C. Fuchs, 1994, p. 55) :

« Une certaine étendue de terrain se nomme région, eu égard à ce qu’elle est régie par le même prince ou par les mêmes lois, province eu égard à ce que l’on vient d’un lieu à un autre (provenire), contrée parce qu’elle comprend une certaine étendue circonvoisine (tractus, contractus, contrada), district en tant que cette étendue est considérée comme à part et séparée d’une autre étendue voisine (districtus, distractus), pays parce que l’on a coutume de fixer les habitations près des eaux (latin pagus), état en tant qu’elle subsiste dans la forme qui y est établie, etc. »

On comprend sur ces deux exemples que le sens ne se réduit pas à la référence et qu’il est le produit direct de l’activité de l’esprit humain et de « l’aspect créateur de l’utilisation du langage », invoqué par N. Chomsky (1969, P. 18 et s.), faisant lui-même référence à des auteurs des XVIe et XVIIe siècles.

Disant cela, on n’a encore rien prouvé, car l’on peut très bien prétendre que l’activité de conceptualisation et de création verbale ne fait que révéler les multiples facettes d’un référent qui reste un donné préexistant immuable et absolu.

Le débat philosophique est sans solution. Par contre, la discussion a le mérite de mettre en lumière la vraie nature du langage et de sa relation à la pensée.

Nous retrouvons la question centrale déjà évoquée de l’indépendance de la pensée et du langage.

Disons d’abord que les approches classiques, que N. Chomsky fait siennes, ne répondent pas directement à la question, même si de manière implicite elles tendent vers l'idée de l’interaction constitutive, voire de la fusion de la pensée et du langage. « Ainsi, commentant l’œuvre du médecin espagnol Juan Huarte de la fin du XVIe siècle, N. Chomsky conclut-il, l’intelligence humaine normale est-elle capable d’acquérir la connaissance par ses propres moyens, en utilisant peut-être les données des sens, mais en continuant à construire un sens cognitif grâce à des concepts et des principes développés sur des bases indépendantes, et elle est capable d’engendrer de nouvelles pensées et de trouver des moyens nouveaux et appropriés pour les exprimer, par des voies qui transcendent entièrement tout entraînement et toute expérience » (1968, p. 23).

Toutefois, à partir du moment où l’utilisation du langage comme critère de l’intelligence humaine est affirmée, et qu’aucune des recherches conduites aujourd’hui sur l’intelligence et la communication dans le monde animal, n’est en mesure d’infirmer ce postulat, on ne voit pas comment on pourrait démontrer scientifiquement l’indépendance respective du langage et de la pensée.

Par ailleurs, l’idée d’une indépendance du langage et de la pensée a été sérieusement bousculée en psychologie par L. Vygotski et J. Piaget comme nous l’avons vu précédemment. Pour Vygotsky notamment, la formule qui résume le mieux sa pensée, « la pensée ne s’exprime pas dans la langue, elle s’y accomplit », situe très exactement la ligne de démarcation qui détermine le statut du langage par rapport à la pensée, celui du niveau linguistique par rapport au niveau conceptuel et en définitive celui de la linguistique au plan scientifique.

Mais la critique la plus radicale de l’idée de séparation du langage et de la pensée nous vient de Peirce et notamment de sa théorie des signes, dont un des axiomes est que nous pensons par signes. Kant avait établi que l’homme pense par concept. Or, pour Peirce, le concept est signe, comme pour Vygotski le concept est un mot.

Très logiquement, Peirce rejette aussi toute antériorité de la pensée par rapport aux signes. « À la lumière des faits externes, les seules manifestations de pensées que nous puissions trouver sont des pensées par signes. Il est clair que l’existence d’aucune autre pensée ne peut être prouvée par des faits externes. Mais nous avons vu que c’est seulement par des faits externes que la pensée peut être connue. La seule pensée, alors, qui nous soit connaissable, c’est la pensée par signes. Mais une pensée qui ne peut être connue n’existe pas. Toute pensée doit donc nécessairement être pensée par signes. » (1984, p. 189). En outre, « de la proposition que toute pensée est un signe, il suit que toute pensée doit renvoyer à quelque autre pensée, déterminer quelque autre pensée, puisque telle est l’essence du signe... » (opus cit. p. 190). Ainsi dire que « toute pensée est pensée par signes » ou que « toute pensée doit être interprétée dans une autre » sont deux propositions équivalentes.

Nous avons vu précédemment à propos de la pensée chez l'animal (cf. p. Erreur ! Signet non défini.), que ce point de vue devait être nuancé, mais de manière très marginale.

Nous avons ici une réponse à l’interrogation de J.-C. Anscombre sur la nature des topoï (1995, p. 50-51 et p. 65). Les topoï, initialement utilisés lors de l’élaboration de la théorie de l’argumentation dans la langue pour l’analyse des enchaînements discursifs, ont pu apparaître comme des méta-prédicats. Or, les topoï sont composés de prédicats ordinaires, c’est-à-dire de mots. Une des hypothèses de base de la théorie des topoï est que derrière les mots, il n’y a pas des objets du monde, mais d’autres mots. « Utiliser des mots, c’est convoquer des topoï ». Autrement dit, le sens des mots n’est pas donné par d’hypothétiques valeurs de vérité, mais par d’autres mots, à moins que les valeurs de vérité soient en définitive elles-mêmes des mots.

Nous pouvons par ailleurs faire observer que la sémantique structurale, puis la sémantique interprétative, qui a raffiné à l’extrême la définition du sémème, ne définit pas le sème autrement que par des mots (Pottier, 1974, p 29-30, p. 62-63, p. 69-71, p. 97-105, Rastier, 1987, p. 36-37) ainsi que nous l’avons vu dans la seconde partie, tout ceci en pleine cohérence avec l’idée saussurienne que le sens naît par différence ou par contraste.

Cette conception a évidemment pour effet de réintroduire le sens comme dimension particulière du langage et de conférer à la sémantique un statut scientifique autonome dans le cadre de la linguistique générale.

Paradoxalement, on n’a pas supprimé la référence. On a en réalité substitué une référence interne à l’idée traditionnelle d’une référence externe, ainsi que l’a judicieusement proposé J.-C. Anscombre (1995, p. 33). « En d’autres termes, le noyau sémantique profond des énoncés (et des termes eux-mêmes) est constitué non par une quelconque donation de leur référence, mais par les relations qu’entretient cet énoncé avec les discours qui le précèdent et le suivent », et nous ajoutons, avec l’interdiscours.

Par ailleurs, cette conception ne rend pas caduque les constructions symboliques logico-mathématiques ou conceptuelles. On reste dans le domaine de la théorie des signes, Peirce ayant traité du signe en général et non seulement du signe linguistique. Simplement, tous les systèmes symboliques dont aucune propriété ne peut être explicitée autrement que par le truchement des langues naturelles, n’en sont que des dérivés et fonctionnent en réalité comme des auxiliaires des langages naturels. Le fait que ces systèmes symboliques transcendent les langues naturelles particulières ne permet en aucun cas de conclure quant à leur prétention de vouloir représenter la pensée de manière exclusive et indépendante du langage.

De ce point de vue, une affirmation telle que celle de Jackendorf (1987, P. 323, citée par F. Rastier, 1991, p 74) : "les processus que nous nommons « pensée rationnelle » sont des computations sur des structures conceptuelles, qui existent indépendamment du langage" est difficilement acceptable. De même, toutes les tentatives de créer des langages formels sont intéressantes dans leur visée opératoire, mais sont inconsistantes dans leur prétention de découvrir le « langage de la pensée » et de nourrir un niveau conceptuel dont le contenu se dérobe systématiquement devant le mot.

On en arrive ainsi à une position radicale, à savoir que le niveau conceptuel n’existe pas de manière indépendante du niveau linguistique. La triade aristotélicienne se fait ainsi monade, ce qui, après tout, est parfaitement cohérent avec l’idée que l’on ne pense que par concept, que la pensée ne s’exprime pas dans la langue, mais s’y accomplit, et qu’enfin l’utilisation du langage est le critère de l’intelligence humaine.

Mais après avoir indûment marginalisé le langage et ramené la linguistique à l’étude de la syntaxe et de la phonologie, ne passe-t-on pas au tout linguistique, les autres sciences devenant des composantes de la linguistique, qui étant partout serait de la sorte nulle part, conséquence dont le résultat paradoxal serait de nous ramener à notre point de départ.

Pour sortir de cette contradiction, il faut revenir à l’aspect créateur de l’utilisation du langage qui est une des propriétés du langage qui frappaient le plus Descartes et ses disciples. N. Chomsky (1969, p. 26) rappelle ainsi que « l’utilisation normale du langage est novatrice, en ce sens qu’une grande part de ce que nous disons en utilisant normalement le langage est entièrement nouveau, que ce n’est pas la répétition de ce que nous avons entendu auparavant, pas même un calque de la structure - quel que soit le sens donné aux mots « calque » et « structure » - de phrases ou de discours que nous avons entendu dans le passé. »

Nous considérerons donc comme objet de la linguistique l’étude du discours produit et des conditions de production et d’interprétation du discours, alors que les autres sciences s’attachent à la production du discours par définition novatrice. On ne dira pas que les sciences non linguistiques traiteront du contenu tandis que la linguistique se limitera à la forme du discours puisque l’analyse linguistique incorpore la sémantique lexicale et textuelle. Par contre, les sciences impliquent une prise de position à propos des concepts qu’elles manipulent, alors que la sémantique prendra le sens tel qu’il ressort du discours pour l’étudier en tant que tel. C’est la raison pour laquelle l’interprétation revêtira toujours une double dimension linguistique et extralinguistique, scientifique, littéraire ou artistique, peu importe. C’est également pour cette raison que nous ne pouvons pas totalement partager le point de vue de Riccardo Guastini (1995, p. 93, 98 et 101), quand il estime que l’interprétation juridique doit être considérée non pas comme une activité mentale, mais plutôt comme une activité linguistique. Soulignant le caractère très généralement créateur de l’acte interprétatif, Riccardo Guastini voit dans l’interprétation un acte de langage plutôt qu’un acte de description, un acte « constitutif », une ascription d’une signification à un texte plutôt qu’une description d’une signification déjà donnée.

Pour préciser encore davantage la pensée de Riccardo Guastini, nous souhaitons simplement souligner que bien que relevant de l’acte de langage, l’interprétation, dans sa composante créatrice de norme, n’est pas de nature linguistique. Par contre, lorsqu’il y a interprétation évidente ou lorsqu’il s’agit de décrire les interprétations d’autrui, nous avons affaire à une activité essentiellement linguistique.

C’est à cette seule condition que la linguistique peut disposer d’une aire de développement relativement considérable mais circonscrite, sans absorber quasiment tous les domaines de la connaissance.

Ainsi, l’interprétation en droit, comme en tout domaine, revêt une inéluctable dimension créatrice pour laquelle elle ne peut relever de la linguistique. Aussi, le juriste fera très souvent et inconsciemment œuvre de linguiste, mais pas seulement.

En plaçant la linguistique au cœur des processus d’interprétation, ne risque-t-on pas de rencontrer une nouvelle objection soulevée par N. Chomsky (1969, p. 35), lorsqu’il oppose la grammaire philosophique de Port Royal en tant que théorie psychologique du langage qui vise à décrire scientifiquement les opérations mentales accomplies par l’esprit lorsqu’une phrase est produite ou comprise et dont les principes et les règles s’inscrivent dans une grammaire générative, à une technique d’interprétation textuelle qui « ne nécessite pas un ensemble de principes représentés d’une façon ou d’une autre dans l’esprit comme un aspect de la compétence et de l’intelligence humaines » et « peut impliquer de nombreux facteurs culturels et personnels de l’œuvre qu’on analyse ».

L’objection est à notre avis présentement largement dépassée du fait que le fossé entre la grammaire et l’interprétation est en voie d’être comblé grâce aux développements de la linguistique de l’énonciation et de la sémantique interprétative qui tendent vers une sémantique unifiée intégrant la dimension pragmatique dans toutes les strates de l’analyse linguistique. Mais la césure entre l'analyse linguistique et les autres sciences n'en demeure pas moins, en dépit de la souveraineté du signe.

Arrivé à ce stade de notre réflexion, nous pouvons revenir à la linguistique vériconditionnelle dont nous avons dit de manière en vérité paradoxale qu’elle conduisait à réintroduire la logique dans le langage.

Il y a paradoxe dans la mesure où, comme nous l’avons vu, la conception vériconditionnelle implique au moins à son origine une sémantique de la référence dont nous espérons avoir contribué à souligner les faiblesses.

En fait, nous allons voir que le lien initial entre linguistique vériconditionnelle et sémantique de la référence n’obéit à aucune nécessité et que l’approche vériconditionnelle revisitée est au contraire d’une grande utilité.

Sans aucun doute, certaines formulations de la conception vériconditionnelle sont purement et simplement inacceptables au regard des développements qui précèdent.

Évoquant le caractère novateur de la notion de « compétence sémantique » selon la sémantique de Montague, M. Galmiche (1991, p. 25 et s.) souligne que la SM (sémantique de Montague) :

  1. fait explicitement appel à la vérité, et :
  2. corollairement, sollicite un aspect qui a toujours été volontairement ignoré en sémantique linguistique : les relations que la langue entretient avec ce qui n’est pas la langue, c’est-à-dire les individus, les choses, les états de choses, les situations, ... le monde ».

On opère ainsi un spectaculaire retour à la triade aristotélicienne selon laquelle les paroles ne font que représenter des états de l’âme qui eux-mêmes sont étroitement liés à l’état des choses.

Dans ce contexte, la définition proposée par M. J. Crosswell, et que M. Galmiche remet en cause implicitement dans ses développements ultérieurs, ne doit pas surprendre (1976, The Semantics of degree, in Partee (ed.), Montague Grammar, Academic Press, p. 261-291) :

« Ce que j’avancerai comme définition de la compétence sémantique d’un individu n’est ni plus ni moins que sa capacité à dire devant une phrase relative à une situation, si cette phrase, dans cette situation, est vraie ou fausse. »

Est inacceptable dans cette définition la précision « dans cette situation », car de ce fait, on pourrait inférer que juger par exemple de la pertinence d’une appréciation du Directeur de la Banque de France sur le niveau des taux d’intérêt au regard de la situation économique mondiale relève de la compétence sémantique.

Il y a là une source grave de confusion car la compétence sémantique, en appliquant une telle définition, absorbe toutes les autres compétences, économiques, sociologiques, littéraires, artistiques, etc., ce qui revient à nier l’existence de la sémantique.

On voit ainsi que si la théorie des signes de Peirce peut, par une dérive non nécessaire, mais toujours possible, conduire à cette négation, une théorie partant d’une source tout à fait opposée peut aboutir au même résultat.

La définition devrait en réalité être inversée et la compétence sémantique définie comme l’aptitude à juger de l’acceptabilité d’une phrase relative à une situation indépendamment de cette situation elle-même.

Certes, la pragmatique a suffisamment montré que le sens d’une phrase est rarement indépendant de son contexte d’énonciation, mais on doit être capable de juger de son acceptabilité sémantique. M. Galmiche site un exemple parfaitement trivial : « il pleut » est une phrase qui a un sens même s’il ne pleut pas, et même si celui qui l’énonce sait pertinemment qu’elle est fausse, ce qui veut dire que pour qu’elle ait un sens, il n’est pas nécessaire de la rapporter à un univers virtuel tel qu’un monde possible ou un univers de croyance.

Aussi, la définition vériconditionnelle du sens d’une phrase donnée par M. Galmiche, et que l’on retrouve à l’identique chez R. Martin (1983, p. 22-23), selon laquelle le sens d’une phrase peut être ramené à ce qui la rend vraie, alors que ce qui la rend vraie n’est pas autre chose qu’une « configuration », un « arrangement » des choses du monde, « ce à quoi le monde doit ressembler pour qu’elle soit vraie », soit encore ses « conditions de vérité », cette définition n’est pas plus acceptable à notre avis, du moins si l’on continue de considérer le monde comme un référent extérieur, absolu et indépendant du monde de nos représentations, de nos pensées, c’est-à-dire du système de signes.

Or, la SM avec la notion de « monde possible », comme du reste R. Martin avec les « univers de croyance », opère du point de vue de la référence un renversement épistémologique complet auquel J.-C. Anscombre ne semble pas avoir été sensible.

En effet, le monde dont il s’agit peut évidemment, souligne M. Galmiche, être le monde « tel qu’il est » ou « que nous croyons qu’il est », précision lourde de sens, « ce qu’il pourrait être » ou « ce qu’il sera peut-être ».

  1. Galmiche en conclut que la connaissance de la signification d’une phrase s’identifie à cette capacité à faire le partage entre les mondes dans lesquels elle est vraie et les mondes dans lesquels elle est fausse. Ainsi, le sens d’une phrase - ce qu’on appelle aussi, techniquement une proposition - peut être assimilé à un ensemble de mondes possibles (i.e. tous les mondes dans lesquels elle est vraie) (1991, p. 29).

Cette théorie des mondes possibles permet d’expliquer pourquoi une phrase peut être comprise hors de tout contexte (« il suffit d’imaginer dans quel monde elle pourrait être vraie »), pourquoi un locuteur peut ne pas être en mesure décider de la valeur de vérité d’une phrase tout en en comprenant parfaitement le sens.

Nous reviendrons sur la valeur opératoire des notions de monde possible ou d’univers de croyance du point de vue du traitement des textes normatifs. Nous nous cantonnons à ce stade de souligner que la sémantique vériconditionnelle telle qu’elle est ici interprétée conduit à l’abandon de la sémantique de la référence.

En effet, dès lors que l’on dissocie la compréhension du contexte, ou du moins que l’on considère possible cette déconnexion, au besoin en faisant appel à des contextes virtuels, c’est que l’on admet que ce n’est pas le monde, réalité extérieure qui détermine le sens, mais le sens, appuyé sur l’ensemble de nos systèmes de représentation, qui détermine le monde, et l’on se prend à douter de l’utilité même de la notion de « monde possible », sauf s’il s’agit simplement d’une manière de décrire nos propres systèmes de représentation, ce que ne laisse pas au demeurant d’évoquer la « notion d’univers de croyance ».

La démonstration peut être poursuivie en soulignant que la notion classique d’énoncé analytique, notion prise en compte par la SM et par R. Martin (1983, p. 24), implique elle aussi une telle inversion référentielle.

Constatant l’impossibilité de définir certaines expressions par leur référence en termes ensemblistes (ainsi l’expression « anciens coiffeurs » citée par M. Galmiche), Frege avait été conduit à distinguer entre sens et référence et à considérer que certaines expressions « réfèrent à leur propre sens ». Carnap donnera à cette distinction une formulation plus technique au moyen des notions d’intension et d’extension, l’intension étant définie comme une « fonction chargée de déterminer, pour chaque « état de choses », l’extension d’une expression donnée. » (M. Galmiche, 1991, p. 51-52)

On pourra discuter du point de vue de la genèse des concepts et du langage de l’interaction entre les choses (ou extension) et les concepts (ou intension) et les différentes configurations préconceptuelles, telles qu’elles sont notamment décrites par Vygotski sous forme de complexes et de pseudo-concepts. Toujours est-il qu’une fois constitués, ce sont les concepts, selon la conception de Frege, qui déterminent les entités qu’ils désignent et que les configurations de concepts déterminent aussi de nouveaux concepts. Peirce n’a pas fondamentalement dit autre chose. Derrière les mots, il n’y a pas les choses, mais il y a d’autres mots, les choses n’étant saisies qu’à travers les mots, c’est-à-dire à travers les concepts.

Une fois que l’on accepte de reformuler la triade aristotélicienne, en y appliquant cet incontournable postulat, on n’a pas évacué pour autant le problème de la référence dans une fuite dans l’univers artificiel des mots, on permet seulement de poser la question dans des termes sensiblement différents et en définitive moins réducteurs que le montrent les doctrines qui reprennent la triade aristotélicienne.

Aristote n’avait-il pas d’ailleurs lui-même ouvert la voie en énonçant la doctrine de l’indice. Il envisageait que des choses puissent être utilisées pour désigner d’autres et leur permettre ainsi d’exister. Par la théorie de l’indice, Aristote ouvrait en fait la voie à la théorie de l’interdéfinition des termes de la langue qui sera une des bases de la sémantique structurale européenne moderne.

Nous sommes en train de dire que l’on ne peut parler du monde qu’avec la langue et que la langue doit forcément rentrer dans la construction du monde, idée à laquelle M. Galmiche ne peut se résoudre car dit-il (1991, p. 38), « si tel était le cas, il n’y aurait plus de confrontation possible entre la langue et le monde, dans la mesure où la coïncidence serait transparente, parfaite, donc invisible, c’est-à-dire que le problème ne se poserait même pas. »

C’est la raison invoquée par M. Galmiche qui n’est pas acceptable. En effet, nul ne dit que le monde n’existe pas. Simplement, nous ne voyons le monde qu’à travers la vision que nous en avons. Or, cette vision n’est que le produit d’une activité mentale dont une des manifestations terminales les plus importantes se nomme conceptualisation ou catégorisation, activité se matérialisant par le langage.

Dans une perspective génétique du concept et du langage, comme l’a développé Vygotski, la confrontation au monde, dont l’homme et ses langages font évidemment partie, n’est nullement occultée. C’est même cette inclusion de l’homme au monde, qui lui est en partie extérieur et en partie intérieur, qui peut expliquer l’aspect créateur de l’utilisation du langage qui fascine tant N. Chomsky et avant lui Descartes et ses disciples.

Nous ne pouvons donc qu’écarter la conséquence que tire M. Galmiche très logiquement de l’idée d’extériorité de la langue par rapport au monde, à savoir que la description des mondes possibles supposant la construction de modèles, cette dernière ne peut faire appel à la langue elle-même et nécessite une formulation symbolique qui sera ensuite mise en relation avec les formes extérieures de la langue par les règles sémantiques de la SM.

Nous ne récusons pas évidemment l’idée de modèles dont la nécessité opératoire pour l’évaluation d’énoncés juridiques au regard des textes normatifs nous paraît au contraire incontournable. Nous ne récusons pas non plus évidemment l’utilité opératoire de formulations symboliques, nous disons simplement que de même que derrière les mots il y a des mots, de même que J.-C. Anscombre constate que derrière les topoï exprimés le cas échéant symboliquement, il y a aussi des mots, de même derrière les modèles éventuellement exprimés de manière symbolique, il y a aussi des mots.

Ajoutons que la SM n’a pas à pâtir de ce redressement doctrinal.

Ainsi, « l’indexicalité » qui désigne l’ensemble des phénomènes linguistiques tendant à assurer « l’ancrage référentiel » du discours, et qui est prise en charge dans la construction des modèles, s’accommode d’une référenciation aussi bien externe qu’interne au discours.

« On parle en général à quelqu’un pour dire quelque chose au sujet de quelque chose, cette référence pouvant être extra-verbale comme quand on parle d’une certaine montagne, d’un événement qui se produit, ou intraverbale lorsque l’on réfère quelque chose qui a été dit ou pensé, ou à ses propres paroles. » (M.-J. Borel, 1984, p. 164).

On ne peut mieux dire que la référence est hors et dans le discours et dans l’interdiscours, celui-ci étant constitué par tradition écrite ou orale, et qu’elle repose en fait sur l’ensemble des représentations, éminemment variables d’un individu à l’autre, qui sont mobilisées dans le discours.

Sans entrer dans une discussion détaillée de la SM, qui dans ses modalités a surtout un intérêt historique, nous voudrions souligner deux aspects de l’organisation du système qui nous paraissent importants.

D’abord, Montague affirme avec insistance la primauté de la sémantique par rapport à la syntaxe, ce qui le place en opposition avec les théories linguistiques classiques et notamment avec la grammaire générative ou transformationnelle.

En second lieu, le point de départ de l’activité de modélisation est la langue naturelle. Il a déjà été observé que la logique avait cherché à échapper aux approximations et aux ambiguïtés du langage naturel, car c’était une nécessité pour les progrès de la logique de se rendre indépendante des progrès de la linguistique. Dans la pratique, cette prise de distance par rapport au langage naturel a entraîné une sorte de dépréciation de celui-ci. Or, l’originalité de la démarche de Montague est de proposer une formalisation basée sur l’analyse sémantique du langage naturel.

Cette démarche implique évidemment que la langue comprenne toutes les ressources nécessaires à la production du raisonnement et de la logique.

La SM a donc l’organisation suivante explicitée par M. Galmiche :

Formes de la langue naturelle

ìFormes de la langue logique
îSémantique de la langue logique

« Sens » des formes de la langue naturelle

Enfin, dès lors que l’on a abandonné l’hypothèse du caractère référentielle externe du modèle, le modèle reste un outil irremplaçable du point de vue opératoire, car il permet la comparaison des énoncés.

Donner le sens d’une expression est assurément un exercice utile. Mais, la possibilité du raisonnement naît du fait que l’on est capable de comparer le sens des énoncés et de les relier entre eux. Là est l’enjeu essentiel de la modélisation. Il est d’ailleurs la base de la démarche toute vériconditionnelle de Robert Martin. « Une des finalités assignables à la théorie sémantique est la prévision des liens de vérités qui unissent les phrases. Cela revient à dire que le modèle doit être en mesure, quelles que soient les phrases que l’on se donne, pour peu qu’elles soient bien formées et sémantiquement interprétables, de calculer la relation logique que ces phrases entretiennent. » (1983, p. 13)

Le projet n’a évidemment pas de sens si la logique ne se trouve pas d’abord dans la langue.

L’approche par l’argumentation

Le but de ce chapitre n’est pas d’exposer dans le détail les théories que l’on regroupe sous le terme de théories de l’argumentation, mais simplement d’observer que ces théories, très en amont des recherches récentes conduites en intelligence artificielle, postulaient un élargissement du champ de la logique par rapport à la logique mathématique dominante et impliquaient une connexion avec le traitement des langues naturelles.

Nous laisserons délibérément de côté les travaux américains relatifs à la rhétorique car ils ne concernent pas directement notre problématique qui tend à faire émerger du langage naturel, et particulièrement du langage normatif, à la fois les connaissances qu’il renferme de manière explicite ou implicite localement mais impliquées par le système, et les modes de raisonnement qui permettront de les exploiter.

Il en va tout autrement des auteurs majeurs dans ce domaine que sont Perelman, Toulmin et Ducrot-Anscombre.

Nous nous limiterons à quelques observations transversales liées à notre propre cheminement, renvoyant à Ch. Plantin (1990) pour une analyse détaillée.

La première observation repose sur le constat que ces quatre auteurs s’inscrivent, chacun à sa manière, en réaction contre une tendance lourde de la logique contemporaine qui a été de se focaliser de manière quasi exclusive sur la logique formelle, non pas pour contester les développements de cette logique, mais en raison de la déshérence dans laquelle des secteurs considérables de l’activité mentale de l’homme, et plus précisément les applications des divers modes de raisonnement au monde réel, ont été laissés.

C’est ainsi que Ch. Perelman situe sa démarche comme une tentative d’imiter le logicien allemand Gottlob Frege, dont les travaux ont été à la source du renouveau de la logique formelle, en appliquant les mêmes méthodes, non aux opérations abstraites permettant aux mathématiciens de démontrer leurs théorèmes, mais « en les appliquant, cette fois, à des textes qui cherchent à faire prévaloir une valeur, une règle, à montrer que telle action ou tel choix est préférable à tel autre ». (Perelman, 1977, p. 9). Dans ce champ, qui fut autrefois celui de la rhétorique aristotélicienne, dans un sens bien plus large que celui qu’a pris plus tard la rhétorique classique, Perelman conclut que « les raisonnements ne sont ni des déductions formellement correctes, ni des inductionss, allant du particulier au général, mais des argumentations de toutes espèces ; visant à gagner l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à leur assentiment. » (ibid. p. 9-10)

  1. E. Toulmin (1958) procède d’une critique tout aussi radicale. Vu par Ch. Plantin (1990, p. 22-26), il rejette le syllogisme déductif comme modèle exclusif de raisonnement correct. Il conteste que la validité formelle d’un raisonnement en garantisse la valeur, « il met en question le statut de discipline autonome revendiqué par la logique formelle, dans la mesure où le prix à payer pour constituer la logique en « discipline technicienne » est le renoncement à toute pertinence pour l’analyse de la rationalité des inférences en général », il refuse « la coupure entre les constructions des logiciens et l’effort de rationalité mené par la pensée non formelle ». Toulmin réaffirme la fonction originelle de la logique, qui est d’analyser les démarches par lesquelles on parvient à une conclusion rationnelle. Comme Perelman, il affirme que l’héritage aristotélicien a été en définitive largement dévoyé par la logique moderne, dans ce qu’il avait d’approche globale de la rationalité et pose la question du statut logique qu’il faut accorder « aux démarches raisonnables menées journellement, qu’il s’agisse de pratiques scientifiques non formelles (non réductibles à une déduction hypothétique), ou de la simple gestion des activités pratiques et réfléchies de la vie sociale ».

En définitive, Perelman veut fonder une nouvelle rhétorique, dérivée de la conception aristotélicienne, qui incorporait, à la différence de la rhétorique classique, les raisonnements dialectiques et était, en même temps qu’une théorie de l’élocution et de la composition du discours, une théorie de l’argumentation. Toulmin de son côté affirme la nécessité d’une « logique appliquée », d’une « logique substantielle », affirmation qui nous intéresse au plus haut point dans la mesure où la logique juridique relève complètement de cette démarche.

Il est clair que ni Perelman, ni Toulmin ne rejettent la logique formelle, mais ils affirment qu’elle n’épuise pas le sujet, et préconisent un élargissement du champ de la logique, dont la logique formelle n’est qu’une composante. Perelman intègre la logique, y compris la logique formelle, dans la mesure où il y a de la logique formelle dans certains de nos raisonnements les plus usuels, dans le champ plus vaste de la nouvelle rhétorique, ce qui le met en phase avec les développements de la linguistique la plus moderne, dans le domaine de l’énonciation et de la pragmatique, bien que son domaine soit celui de la philosophie du droit et de la philosophie de l’action. Chez Toulmin, la démarche est plus centrée sur la logique et notamment sur la logique et l’argumentation dans la langue, bien que la dimension rhétorique n’en soit pas totalement absente.

Le thème de l’argumentation dans la langue, implicite chez Perelman, partie constructive et fortement structurée de l’œuvre de Toulmin, est commun à Toulmin et à O. DucrotJ.-C. Anscombre, et les résultats de leurs recherches parallèles mais apparemment indépendantes, ne sont pas sans similitude.

Toulmin et Ducrot-Anscombre vont à la recherche des structures logiques et argumentatives dans la langue et dans le discours pour aboutir à des résultats différents mais complémentaires. Toulmin suit une orientation logique, tandis que Ducrot-Anscombre conservent une approche essentiellement linguistique, mais les deux démarches comportent une redécouverte de la notion aristotélicienne de topos.

Une des caractéristiques de la logique mathématique est que tous les énoncés y sont explicites et qu’aucun élément du raisonnement n’est implicite.

À l’inverse, le langage naturel, le discours quotidien, supposent de la part des interlocuteurs des connaissances partagées qui n’ont pas besoin d’être énoncées, de même que des règles, des dictons, des croyances ou de lieux communs sans lesquelles certaines assertions ne peuvent pas être sérieusement soutenues.

Toulmin appelle « lois de passage » (L) ces maillons manquants des chaînes de raisonnement qui vont des données (D) à la conclusion (C) en langage naturel.

Le schéma argumentatif de base revêt donc la forme suivante :

Lld4 2 4 cognitif logargumenta 1

Ce schéma a été complété par Toulmin pour tenir compte de différents facteurs :

  • variabilité de la force avec laquelle la loi de passage permet de passer des données à la conclusion, d’où un indicateur de force (F).
  • relativité de l’application de la loi à un certain domaine, d’où la possibilité d’une réfutation potentielle ou d’une restriction (« à moins que…) (R)
  • nécessité éventuelle de renforcer la loi par des justificatifs ou des arguments secondaires, les « supports » (S).

Le schéma devient le suivant :

Lld4 2 4 cognitif logargumenta 2

 

Erninger et Brockriede (1960) ont appliqué les idées de Toulmin à l’analyse de l’argumentation à l’œuvre dans le discours quotidien et ont proposé une typologie des argumentations qui, tout en étant plus complète, présente un certain nombre de similitudes avec celle proposée par Perelman (1977) :

  • Argumentations fondées sur la structure du réel :
  • par la cause
  • par le signe
  • fondées sur une généralisation
  • fondées sur le parallélisme des situations
  • fondées sur une analogie
  • fondées sur une classification
  • Argumentations d’autorité
  • Argumentations tirées des motifs, désirs d’une personne

Cette analyse, pour laquelle nous renvoyons à Christian Plantin (1990) pour une étude plus approfondie, appelle les remarques suivantes.

Alors que Toulmin souhaite substituer au syllogisme un schéma plus complexe, chacun des exemples pris pour illustrer ces différents types d’argumentation contient un syllogisme.

Prenons le premier exemple (argumentation par la cause) :

D = ce produit a subi des tests plus poussés que ses concurrents

C = : il est probablement de meilleure qualité

L = : des tests plus poussés conduisent généralement à des produits de meilleure qualité

Pour respecter la forme canonique du syllogisme, il suffit de considérer D comme la prémisse majeure, C comme le terme mineur, et L la prémisse ou terme moyen.

L étant postulé implicite, on se trouve en réalité en présence d’un syllogisme imparfait au sens très précisément de la définition d’Aristote.

Il n’y a pas lieu d’être surpris de cette constatation, car le syllogisme est présent selon Aristote dans tous les types de raisonnements, qu’il s’agisse des raisonnements analytiques dont on a dérivé la logique formelle ou les raisonnements dialectiques qui se différencient des raisonnements analytiques ou démonstratifs par le fait que les prémisses sont seulement probables au lieu d’être nécessaires.

On pourrait être tenté de suivre les objections produites par les logiciens à la mise en cause opérée par Toulmin du statut de leur discipline. Pour les logiciens, en effet, les argumentations concrètes peuvent toujours être développées jusqu’à leur terme analytique : il suffit d’ajouter des prémisses manquantes et de traduire les énoncés en langage standard (Abelson, 1960, p. 343-344 ; ou Cowan, 1964, p. 27, cité par Ch. Plantin 1990, p. 24).

Tout le problème est dans le « il suffit de… », car précisément la difficulté est dans la découverte des prémisses manquantes et dans la caractérisation de ces prémisses. Le syllogisme est une sorte d’atome de raisonnement relativement rudimentaire, fortement répandu, mais nullement exclusif, au regard des multiples formes de raisonnements valides empiriquement constatés.

De ce point de vue Toulmin intègre dans son modèle des notions de réfutation et de conclusion potentielle, de degré de vérité, qui annoncent les développements les plus récents concernant le raisonnement en intelligence artificielle : le raisonnement approximatif, le raisonnement qualitatif, le raisonnement par classification, le raisonnement par analogie, occupent des places de choix dans le raisonnement juridique, et rentrent complètement dans le champ de la logique substantielle souhaité par Toulmin (voir l’ouvrage collectif « le raisonnement en intelligence artificielle », InterEditions, 1990).

L’orientation de Ducrot-Anscombre est plus directement linguistique. Nous ne reviendrons pas sur la question de la sémantique vériconditionnelle et de la référence, longuement évoquée à propos de l’approche vériconditionnelle. Un apport tout à fait important de Ducrot-Anscombre est la mise en évidence de la dimension intrinsèquement argumentative de tout discours, et des deux concepts qui en sont le corollaire, celui de topos, et celui de visée et d’orientation argumentative.

Notons d'abord qu’Anscombre (1995, p. 38) précise l’origine aristotélicienne de la notion de topos, et sa parenté avec le « cadre de l’argumentation » de Chaïm Perelman qui, composé de « règles de justice », sert à réguler l’argumentation juridique, et avec les lois de passage de Toulmin.

Par ailleurs, innovation essentielle dans la théorie étendue des topoï, Ducrot-Anscombre arrivent au résultat que les topoï ne se rencontrent pas seulement, comme dans la théorie standard et comme chez Toulmin, au niveau des enchaînements d’énoncés, mais tout aussi bien dès le niveau lexical.

Ducrot-Anscombre font d’ailleurs dériver leurs définitions du sens de la théorie des topoï. Ainsi, de même que le sens d’une phrase est « l’ensemble des topoï dont elle autorise l’application dès lors qu’elle est énoncée », « connaître le sens d’un mot, c’est savoir quels topoï lui sont fondamentalement attachés. » (Anscombre, 1995, p. 44-45)

Pour faire bref, et renvoyant pour une analyse plus poussée à O. Ducrot (1991, p. 191-220), J.-C. Anscombre (1995) et Ch. Plantin (1990), nous ne prendrons qu’un seul exemple qui illustre tout à la fois la question des topoï au niveau lexical et de l’orientation argumentative.

  • Je suis un peu fatigué. Je vais rester à la maison.
  • Je suis peu fatigué. Je peux vous accompagner.

Cet exemple très simple nous montre d’abord deux enchaînements argumentatifs nécessitant un même topos : (fatigue, besoin de repos), auxquels s’ajoutent des topoï secondaires qui sont : (rester à la maison, + repos ou - fatigue) et (sortir, - repos ou + fatigue). On voit donc ici que le topos, et les topoï secondaires, sont attachés non pas à l’énoncé, mais à la notion de fatigue.

Par ailleurs, si nous avons deux enchaînements argumentatifs en vérité opposés, c’est en raison de l’emploi des connecteurs argumentatifs « peu » et « un peu ».

En logique mathématique « peu » et « un peu », comme « et », « mais, « bien que » (O. Ducrot, 1991, p. 191 et s., Ch. Plantin, 1990, p. 40), ont même valeur alors qu’en « logique rhétorique », leurs valeurs sont différentes, voire opposées.

Ainsi, l’orientation argumentative de « peu » minore l’effet de la fatigue et rend compatible le fait d’être fatigué et néanmoins de sortir, alors que « un peu », au contraire, donne son plein effet à la fatigue et conduit à la conclusion qu’il est préférable de s’abstenir et de rester chez soi pour se reposer.

Le double apport des théories standard et étendue des topoï de Ducrot-Anscombre apparaît particulièrement pertinent et puissant. Il nous faut toutefois ajouter deux observations destinées à raccorder ces théories à nos propres développements.

Au plan strictement linguistique, la théorie des topoï au niveau lexical, fournit un éclairage particulier sans enrichissement à la théorie microsémantique telle que développée par F. Rastier, et telle que nous l’avons reprise entièrement à notre compte. Comment en effet ne pas voir dans les topoï de niveau lexical des sèmes signés positif ou négatif, mais que l’on peut imaginer modulés de façon plus fine encore, ainsi que nous l’avons déjà envisagé. Toutefois, les sèmes ayant une vocation différentielle, et le sémème n’ayant pas vocation à épuiser le sens d’un terme, il n’est pas prouvé que tout topos attaché à un mot appartient au sémème.

La seconde observation est que, ainsi que nous l’avons déjà observé, et au risque d’apparaître entrer en contradiction avec la théorie des topoï, les textes normatifs n’ont aucune dimension argumentative. Ils ne comportent par eux-mêmes aucun topos, ni aucune orientation argumentative.

Si nous nous en tenions à la théorie standard des topoï, qui se focalise sur les topoï dans les enchaînements discursifs, on pourrait à la rigueur expliquer l’absence de dimension argumentative par l’absence d’enchaînement discursif nécessitant un énoncé ressortant comme la conclusion de l’énoncé précédent. Avec la théorie étendue, cette explication n’est pas suffisante, ou alors, il faut admettre que notre propre analyse est fausse.

Notre thèse est la suivante : le texte normatif est effectivement dépourvu de dimension argumentative, car il ne comporte pas, sauf exception très exceptionnelle, et par construction, d’enchaînements argumentatifs. Il y a une cohérence et une cohésion textuelles sans enchaînement argumentatif. Pour autant les mots, comme dans tout discours, comportent leurs propres topoï et leur propre orientation argumentative. Mais ceux-ci sont purement et simplement neutralisés du fait de l’absence d’énoncé pouvant être analysé comme conclusion d’un autre énoncé. Nous n’avons de ce point de vue que des énoncés orphelins. La meilleure preuve en est que dès que l’on est en présence d’un cas concret, la reprise d’un énoncé purement normatif peut être intégrée sans problème dans une argumentation juridique.

L’approche par la logique naturelle

Nous pensons avoir montré de façon surabondante ce qui pour beaucoup est une évidence, qu’il y a une logique dans la langue et que le vrai problème scientifique est de l’y découvrir sans la disjoindre de la sémantique dont elle est nécessairement une composante.

De ce point de vue, notre recherche se situe dans le sillage de la logique naturelle.

Un mot d’explication est nécessaire, dans la mesure où le statut scientifique de la « logique naturelle » ne semble pas clairement établi.

D’abord, sa séparation de la linguistique n’est pas évidente. Comme le signale M.-J. Borel (1992, p. VIII), la logique naturelle au sens où l’entend le Centre de Recherches Sémiologique de Neuchâtel se préoccupe de saisir des phénomènes de pensée et non des phénomènes de langue, à la différence de J.-C. Anscombre-O. Ducrot (1983) ou de G. Lakoff (1976) pour lesquels la logique naturelle est un aspect de la linguistique.

La logique naturelle relève en tout cas et par définition de la logique.

Toutefois, en se donnant pour objet l’étude des « opérations logico-discursives qui permettent de construire et de reconstruire une schématisation », la logique naturelle se donne comme limite de n’étudier les opérations de pensée que dans la mesure où elles s’expriment à travers des activités discursives. (J.-B. Grize, 1997, p. 65).

La frontière avec la logique linguistique devient très délicate à tracer, comme en témoigne la remarque suivante au sujet des notions primitives dont aucun système ne saurait se passer. "L’important pour nous est de noter que les notions primitives relèvent de la pensée et ne se situent pas encore au plan du langage. « Une notion est antérieure à la catégorisation en nom, verbe, etc. » [Culioli, 1983, in Jolivet 1987 :112]. Ceci ne manque pas de poser un problème pratique puisque à proprement parler, une notion est indicible, la dire c’est déjà se mettre au plan du langage. Pour communiquer avec le lecteur, je conviendrai donc de les indiquer en plaçant un mot suggestif entre deux barres et en majuscules : /IMAGE/, /FLOU/, et ainsi de suite." (J.-B. Grize, 1997, p. 67). Il est vrai que la langue naturelle ne manie pas que des concepts (cf. Vygotski).

On peut s’interroger par ailleurs sur son positionnement par rapport à la logique moderne. Celle-ci se veut formelle dans la mesure où, pour reprendre les termes de la « définition approximative et provisoire » de R. Blanché (1968, p. 9), elle porte sur « l’étude des raisonnements ou inférences, considérés du point de vue de leur validité. » Ce qui compte, c’est l’ossature du raisonnement, dépouillé de son contenu. Les symboles représentent des objets vides même s’ils sont typés. Or, la logique naturelle comme la logique linguistique recherchent une certaine formalisation de la logique ou du raisonnement en langue indépendamment des contenus.

On notera un premier glissement sémantique dans la mesure où J.-B. Grize et M.-J. Borel emploient les termes d’ « opérations de pensée » à caractère logico-discursif alors que la logique s’attache aux « raisonnements ou inférences ». On peut supposer que la notion d’« opération de pensée » est plus générale que celle de raisonnement ou inférence, ce que confirme J.-B. Grize quand il dit que « tout raisonnement formel a son point de départ dans des opérations de pensée qui le précèdent et qui relèvent de raisonnements non formels, ce que la logique naturelle cherche à saisir. » (J.-B. Grize, 1997, p. 62)

Soulignons d’emblée que cette approche est en parfaite harmonie avec la doctrine d’Aristote qui a pris soin de poser les limites du raisonnement et de la « science démonstrative » comme source de connaissance. « Notre doctrine, à nous, est que toute science n’est pas démonstrative, mais que celle des propositions immédiates est, au contraire, indépendante de la démonstration…qu’en dehors de la connaissance scientifique, il existe encore un principe de science qui nous rend capable de connaître les définitions. » (Les Seconds Analytiques, 72 b 15 à 25)… « Nous n’apprenons que par induction ou par démonstration », précise-t-il, montrant ainsi, si l’en était besoin, que l’ensemble des opérations de pensée ne se limite pas au raisonnement.

Pour enfoncer le clou, Aristote souligne parmi les intérêts de la dialectique (Topiques, 101 b), celui qui concerne « les principes premiers de chaque science : il est, en effet, impossible de raisonner sur eux en se fondant sur des principes qui sont propres à la science en question, puisque les principes sont les éléments premiers de tout le reste ; c’est seulement au moyen des opinions probables qui concernent chacun d’eux qu’il faut nécessairement les expliquer. Or, c’est là l’office propre, ou le plus approprié, de la Dialectique : car en raison de sa nature investigatrice, elle nous ouvre la route aux principes de toutes les recherches. »

Il ne semble pas que les problématiques contemporaines aient fondamentalement évolué depuis 2500 ans.

Par rapport à cela, on devine que le champ des opérations de pensée non démonstratives est vaste, et que l’on en est qu’au début de l’exploration. D’autant que la notion d’opérations logico-discursives n’est guère limitative.

Il faut en effet se rappeler que « la théorie des fonctions de vérité, mais la remarque vaut pour l’ensemble de la logique formelle, est issue d’une description empirique des opérations propositionnelles recueillies dans la pratique du langage » (R. Blanché, 1968, p. 98), et qu’il en va de même des logiques dites non classiques, qui sont tout aussi formelles que la logique classique. Un petit exemple peut illustrer le propos. Pour justifier la démarche des logiques plurivalentes, R. Blanché dit ceci (1968, p. 100) : « il ne semble pas trop difficile de trouver des énoncés qu’on n’hésitera pas à appeler « propositions », bien qu’on ait du mal à les faire entrer dans le cadre du vrai et du faux, et pour lesquels on souhaiterait disposer d’une qualification intermédiaire. Je serai à Paris le premier août prochain : le premier août, cette proposition sera assurément vraie ou fausse, mais pour le moment elle n’a qu’une valeur problématique. Une troisième valeur vient ainsi s’insérer entre le vrai et le faux. Je pourrai d’ailleurs essayer de nuancer cette possibilité, déclarer que la chose est assez probable, ou extrêmement improbable, et même préciser davantage cette probabilité en usant d’une échelle de valeurs ayant un nombre arbitraire, et au besoin infini de degrés. »

Il est clair que la problématique des logiques plurivalentes est directement dérivée de phénomènes de pensée parfaitement observables dans la pratique de la langue.

Là où nous aurons quelque peine à suivre J.-B. Grize (1997, p. 56 et s.), c’est dans la distinction opérée entre les raisonnements formels qui, si nous comprenons bien, seraient appréhendés par la logique formelle alors que la logique naturelle aurait comme champ d’étude les raisonnements non formels.

L’opposition entre raisonnement formel et raisonnement non formel n’est pas en cause, l’un se définissant par opposition à l’autre avec les caractéristiques suivantes :

  • pour le raisonnement formel :
  1. Il se déroule dans un domaine fermé, certes élaboré à partir de faits,…, mais sans plus aucun recours au réel, ce qui veut dire que le contenu des propositions importe peu ;
  2. Les éléments du domaine sont préalablement organisés entre eux (la classification constitue un cas particulier) ;
  3. Les prémisses sont déclarées comme telles et n’ont pas à être établies
  4. Le raisonnement emprunte sa dynamique à une combinatoire, ce qui le rend susceptible d’être remplacé plus tard par un calcul ;
  5. Enfin la seule règle de déduction est le modus ponens.

Pour le raisonnement non formel, il s’agit exactement des caractéristiques opposées. Néanmoins, une certaine reformulation peut se justifier :

  1. Le domaine ou espace de raisonnement n’est pas fermé, il est construit dans le discours lui-même. Cet espace de raisonnement qui constitue les prémisses, est généralement partiel et localisé tout en permettant une conclusion de portée générale, ce qui présuppose l’ouverture du domaine.
  2. La conclusion peut être ou ne pas être nécessaire. En effet, la conclusion pourra dépendre de valeurs, de lieux communs, ou, plus généralement, des préconstruits culturels de l’auteur, qui ne sont pas nécessairement présents dans le discours. Cette conception large de la notion de raisonnement n’est pas en opposition avec la définition qu’en donne le Grand Dictionnaire Larousse Encyclopédique selon laquelle le raisonnement consiste en « une activité de pensée qui conduit à une pensée nouvelle », ni avec celle de Peirce pour qui « l’association des idées est en réalité un jugement donc une inférence ». Nous pouvons ajouter que cette conception est également cohérente avec la distinction aristotélicienne entre raisonnement démonstratif qui repose sur des prémisses vraies et premières et raisonnement dialectique qui repose sur des prémisses seulement probables, mais les prémisses une fois posées la conclusion en découle nécessairement. Mais si l’on réintroduit le non-dit dans le discours, ce qui était une conclusion incertaine devient une conclusion nécessaire. Quoi qu’il en soit, on trouvera dans les raisonnements quotidiens des enchaînements de pensée qui dépourvus de rigueur scientifique n’en sont pas moins des raisonnements logiquement acceptables sous certaines conditions.

Notre remarque porte sur le caractère trompeur de l’opposition, pourtant bien utile au plan théorique, entre raisonnement formel et raisonnement non formel. Car, un raisonnement pratique va comporter une composante formelle ou formalisable, et une composante empirique, factuelle, qui ne l’est pas. La question que pose en réalité la logique naturelle est celle de la délimitation entre le formalisable et le non formalisable. Et, à notre avis, l’objectif de la logique naturelle n’est pas de fonder une nouvelle logique, étrangère à la logique formelle, mais au contraire d’ouvrir des champs nouveaux jusqu’à présent inexplorés à la logique formelle, et ce faisant, évidemment, de faire évoluer la logique formelle.

Si l’on accepte de ne pas confondre logique formelle avec l’état actuel d’une discipline, et pour revenir au sens premier du terme, on doit considérer que la logique formelle est d’abord un travail sur la forme des raisonnements et que par construction, elle ne se préoccupe pas de la vérité des données qu’elle manipule. Autrement dit, la logique formelle s’attache à la part formalisable des raisonnements.

C’est à peu de chose près ce qu’asserte Aristote lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de différence de nature entre les syllogismes démonstratifs, dialectique et rhétorique. Il n’y a aucune différence en ce qui concerne la production du syllogisme, seul le contexte et les caractéristiques des prémisses diffèrent.

L’évolution de la logique contemporaine a consisté dans une très large mesure à ne plus chercher à formaliser des raisonnements concrets, mais à formaliser la forme même des raisonnements.

Par opposition, le projet de la logique naturelle est d’effectuer un retour aux sources en reprenant une recherche délaissée par la logique classique et contemporaine en ce qui concerne les opérations logico-discursives et en reprenant deux thèmes fondamentaux qui figurent dans la logique d’Aristote : celui du discours et celui des contenus (J.-B. Grize, 1997, p. 21).

À partir du moment où l’on accepte l’idée que dans tout raisonnement concret, et plus généralement dans toute opération de pensée, il y a une part formalisable et une part empirique, et que le travail de la logique est de formaliser tout ce qui peut l’être et de repousser les limites entre le formalisable et l’empirique, alors il est possible d’en tirer un certain nombre de conclusions ou d’observations.

  • D’abord, l’expression logique formelle est redondante, en ce sens qu’il semble bien que toute logique soit par définition formelle, en tout cas qu’elle tende structurellement vers la formalisation. Et la logique naturelle n’échappe pas à cette règle. Les opérations a (productrice d’objet), h (productrice de prédicat), d (productrice de contenu de jugement) (J.-B. Grize, 1997, p. 68-69), pour ne citer que les premières, sont une illustration de la formalisation à laquelle conduit la logique naturelle qui donc doit légitimement s’inscrire parmi les logiques contemporaines avec un champ d’investigation qui lui est propre.
  • L’affirmation selon laquelle le raisonnement non formel s’appuie sur des notions et non par sur des concepts et que passer du type non formel au type formel, c’est transformer des notions en concepts (J.-B. Grize, 1997, p. 59 et 62) est fausse. La langue a recours, ainsi que nous l’avons déjà vu à propos de la psychologie cognitive de Vygotski, aussi bien à des notions[1] qu’à des concepts, et tout raisonnement peut s’appliquer aux uns comme aux autres. Il est clair que certains types de discours auront un contenu conceptuel limité et contiendront davantage de notions à la signification à la fois imprécise et fluctuante, tandis que d’autres seront d’une plus forte densité conceptuelle. Les articles scientifiques sont de ce type, mais aussi très généralement les textes juridiques. Toutefois, avant qu’un concept ne soit totalement structuré, avant qu’il ne puisse être identifié qu’à l’aide de ses seuls traits définitoires, il se présente sous forme de notion. Ainsi, par exemple, la délégation de service public qui fait l’objet de toutes les attentions de la doctrine et de la jurisprudence depuis la loi de 1993, sort progressivement de son état de notion pour atteindre celui du concept dès que la définition en sera suffisamment stabilisée. Entre-temps, cela n’a pas empêché les juges de raisonner de manière tout à fait valide même si le résultat n’apparaît pas toujours complètement satisfaisant, mais cela résulte non du raisonnement tenu mais de l’insuffisance des prémisses.
  • Inversement la logique formelle ne s’applique pas à des concepts mais à des objets vides, dont le sens importe peu, et qui le cas échéant et dans le cadre de contraintes sémantiques attachées à l’univers du discours ou au domaine d’expérience, seront des constantes individuelles, des concepts ou des notions. Toutefois, la logique formelle va nécessairement s’appuyer pour opérer sur des constantes logiques, qui sont de purs concepts scientifiques. Et la logique naturelle n’échappe pas à la règle.
  • Il n’est pas surprenant de trouver dans les opérations définies par la logique naturelle des opérations qui ont leur correspondant dans les logiques formelles classiques. Ainsi, on peut trouver un certain air de famille entre l’opérateur a qui inaugure une classe objet et l’opérateur existentiel $ (en KIF « exist() ». D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si John Sowa (1993, p. 8 et s.), qui utilise les ressources de la logique classique pour le traitement logique des graphes conceptuels en vue de la génération de textes en langage naturel, a recours à cet opérateur fondamental parmi quelques autres. Mais très vite, malgré les ressemblances, on s’aperçoit et l’on mesure les différences d’approche. Par exemple, J.-B. Grize présente une classe d’opérateurs g qui « puisent dans le faisceau d’un élément » et qui comporte un opérateur g1a qui effectue une quantification. Mais alors que Sowa reprend les quantificateurs classiques dont l’universel " (en KIF « for all() »), chez Grize[2] l’occurrence de l’opérateur g1a correspond à « près de la moitié de » appliqué à l’objet « population mondiale ».
  • Mais, la logique naturelle découvre des opérateurs qui n’ont aucun correspondant dans les logiques existantes. Ainsi
    • l’opération g3 indique un processus interne :
      • Exemple : la croissance des forêts tropicales
    • L’opérateur g4 désigne un aspect d’objet :
      • Exemple : devant l’abondance des espèces végétales
    • L’opérateur r3 indique un processus externe, qui fait appel à un agent extérieur :
      • Exemple : la gestion de ces forêts
    • L’opérateur r4 désigne une qualification d’objet marqué rhétoriquement, comportant notamment un emprunt à un autre domaine :
      • Exemple : l’automne de sa vie…

On observera que ces quatre exemples sont identiques au plan syntaxique. Si leur différence sémantique n’est pas appréhendée par la grammaire générative, elle l’est sans difficulté par la théorie des voies de B. Pottier. Ainsi :

  • L’exemple 1 : « la croissance des forêts tropicales » est un descriptif évolutif de type 1 avec visée sur le verbe (dérivation nominale), ce qui fait que le module « les forêts tropicales croissent » devient « la croissance des forêts tropicales ».
  • L’exemple 2 : « l’abondance des espèces végétales » est un descriptif statif de type 1 avec visée sur l’adjectif (dérivation nominale), ce qui fait que le module « les espèces végétales sont abondantes » devient « l’abondance des espèces végétales ».
  • L’exemple 3 : « la gestion de ces forêts » est un descriptif causatif de type 3 avec visée sur le verbe (dérivation nominale), ce qui fait que « x gère ces forêts » devient « la gestion de ces forêts »
  • L’exemple 4 : « l’automne de sa vie » est descriptif statif de type 1 avec visée sur le syntagme adjectival, ce qui fait que « sa vie est à l’automne » devient « l’automne de sa vie ». L’aspect rhétorique du à l’usage stylistique du terme « automne », n’est pas pris en compte par la théorie des voies. L’emploi métaphorique du mot « automne » est cependant sémantiquement identifiable.

Cette correspondance presque parfaite entre les opérations logico-discursives de la logique naturelle et les voies de B. Pottier ressemble à nos yeux à une preuve quasi scientifique de la pertinence des deux approches.

  • On observera en revanche une réelle difficulté à utiliser des modes de représentation graphique du type des graphes conceptuels pour représenter les opérations de la logique naturelle.

En particulier, les graphes conceptuels ne nous donneront des opérations que nous venons de voir qu’une représentation grossière n’intégrant pas les différences de signification cachées par la similitude de forme syntaxique.

Mais, si nous allons plus loin, les graphes conceptuels sont proprement indigents au regard des ressources offertes par les langues naturelles dès qu’il s’agit d’opérer une quantification. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à la liste, fort limitée, des quantificateurs utilisés avec les graphes conceptuels donnés par John Sowa (1993, p. 8) : universel (« tout »), singulier ou dénombrement, nom ou liste de noms, générique, question (« quel ? », « combien ? ». Et encore, il s’agit de quantificateurs donnés par étiquetage des graphes et non de quantificateurs déduits de la représentation graphique elle-même. La même remarque peut s’appliquer aux quantifications proposées par Jean-François Nogier (1991, p. 177), où il apparaît de manière trop évidente que les symboles utilisés ne font que mimer les formes élémentaires du langage naturel. Ainsi pour [SOURIS : SET (*) % T) ®« toutes les souris »

[SOURIS : SET ($5)%B)® « beaucoup de souris »

Seule une analyse sémantique très poussée peut permettre de gérer les différences de sens entre des expressions telles que « peu » ou « un peu », « moins de la moitié de » ou « près de la moitié de », etc., opérations de quantification étrangères aux logiques formelles existantes.

D’autres opérations logico-discursives ne reçoivent pas de représentation graphique satisfaisante par les graphes conceptuels. En particulier les opérations de condensation et d’expansion de condensation qui sont à l’œuvre dans des opérations plus globales telles que l’exempliation, l’explicitation, l’illustration, la reformulation, le commentaire, la synthèse, la reprise, etc.

L’expansion est l’opération la plus simple. Elle consiste à développer, à expliciter, à enrichir le sens d’un énoncé ou d’un terme. La condensation est l’opération inverse et consiste à réduire un énoncé (opération w) ou à reformuler un élément prédicatif (opération i) en un nom ou un syntagme nominal (nominalisation).

Les graphes conceptuels apportent à première vue une réponse convenable à ce point, et John Sowa donne l’exemple parfaitement illustratif de l’anniversaire qui constitue l’événement global dont les constituants vont être autant de graphes encapsulés dans le premier.

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             L’expansion de l’événement « anniversaire » va permettre d’introduire des séquences descriptives relatives aux invités et au gâteau d’anniversaire. L’événement peut aussi donner lieu à un récit (process) : l’un des invités allume les bougies, et l’ensemble des invités chantent « happy birthday » tandis que le héros du jour souffle les bougies.

En fait, la présentation des graphes pourrait donner à penser que, linéarisé, le texte commence par l’énoncé de l’anniversaire, suivi de sa description et de son déroulement. Cette impression est fallacieuse. Les graphes emboîtés décrivent la structure de l’événement, et ne permettent pas de prendre parti sur les opérations logico-discursives pourtant significatives, avec une double portée configurationnelle et séquentielle, par lesquelles se construit l’objet « anniversaire ». Si l’événement anniversaire est cité en premier, le discours subséquent sera une expansion, s’il est cité en dernier, le discours précédent est l’objet d’une condensation accompagnée d’une nominalisation.

La représentation de la séquence suivante, qui comporte une première expansion suivie d’une condensation-dénivellation (Catherine Péquegnat, 1984, p. 70-76), paraît rencontrer des difficultés considérables de représentation par les graphes conceptuels :

« Les animaux ne s’imposent aucune restriction dans la satisfaction de leurs besoins sexuels. Un mâle adulte peut approcher sexuellement n’importe quelle femelle, y compris la femelle qui lui a donné le jour (sa mère), ou les femelles nées de la même mère que lui (ses sœurs). Ce comportement sexuel dépourvu d’inhibitions… »

Cette remarque n’implique pas que les opérations d’expansion et de condensation ne soient pas susceptibles d’une représentation symbolique. Simplement, les graphes conceptuels ne semblent pas être en mesure de fournir ce type de représentation, et l’on peut douter, sur cet exemple, de leur qualité d’outil quasi universel de représentation des connaissances qui l’on a tendance parfois à leur attribuer.

C’est John Sowa lui-même qui exprime le mieux à la fois les limites des graphes conceptuels comme outil de représentation et comme langage.

D’une part, le modèle des graphes conceptuels est fondé sur celui des graphes existentiels de Peirce dont l’objet était de proposer une notation graphique de la logique classique qui offre une lisibilité meilleure que les notations algébriques existantes. Or, John Sowa confirme sans hésitation le lien entre les graphes conceptuels et la logique.

D’autre part, John Sowa explique que la grande vertu des graphes conceptuels est leur lisibilité par les humains, mais qu’ils ne sont pas susceptibles d’une exploitation directe dans le cadre d’un traitement automatisé. C’est la raison pour laquelle a été développé le Knowledge Interchange Format (KIF) par le groupe de travail X3T2 de l’ANSI, langage qui a l’ambition de fournir un standard, assimilable à ce qu’est le Poscript pour la mise en forme de document, à tous les langages ayant pour objet de représenter des connaissances et ainsi de faciliter des développements indépendants. Mais la relation biunivoque que John Sowa paraît établir entre les graphes conceptuels et le KIF reste à notre avis à démontrer.

En tout état de cause, si l’on devait chercher des représentations graphiques aux processus intellectuels mis en œuvre dans les opérations d’expansion et de condensation, c’est sans doute vers des formes plus élaborées, telles que celles imaginées par René Thom, et reprises par Bernard Pottier (1992, p. 83-100) qu’il faudrait sans doute se tourner. Mais on entre alors dans la problématique redoutable des langages symboliques dont la lisibilité est inversement proportionnelle à l’exhaustivité.

On admettra cependant sans difficulté que les idées d’expansion et de condensation sont assez bien exprimées par celles de séparation et d’union auxquelles le modèle de René Thom a attaché des symboles particulièrement expressifs :

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On doit également se poser la question de savoir si des processus aussi complexes que ceux qui mettent en œuvre des opérations de type expansion-condensation ne devraient pas être traduits par deux types de graphiques avec d’une part un modèle statique, de type modèle de connaissances ou modèle de données, et d’autre part un modèle dynamique de type modèle de traitement, pour poser un parallèle entre la méthodologie d’analyse du texte et les méthodologies utilisées en informatique de gestion.

Il existe toutefois une difficulté de taille dans le fait que la représentation des données ou des connaissances n’est pas indépendante de leur disposition dans le texte. Autrement dit, il n’y a pas indépendance entre les données et leur traitement.

  • Les limites que nous venons d’apercevoir des graphes conceptuels comme outil pour le traitement automatique des textes ne doivent pas être exagérées dans le domaine du droit. Les textes normatifs offrent en effet peu d’exemples des phénomènes qui viennent d’être évoqués et leur structure logique et fortement hiérarchisée constitue au contraire un terrain tout à fait favorable à l’utilisation des graphes conceptuels.
  • La logique naturelle a entrepris le décryptage des opérations logico-discursives à l’œuvre dans le discours, et elle distingue plusieurs niveaux (Denis Apothéloz, 1984, p. 59 et s.) :

- celui des macroprocédures qui porte sur la globalité d’un raisonnement et est étranger à l’étude du discours en tant qu’elle porte sur des phénomènes linguistiques

- celui des microprocédures

- celui de l’enchaînement des énoncés

- celui des processus intra et interobjets

Nous avons vu quelques opérations proposées par la logique naturelle qui relèvent de cette dernière catégorie, les opérations d’expansion et de condensation relevant de la troisième.

Nous avons pour notre part, en présentant la structure des textes normatifs, dégagé des composants constitutifs de diverses catégories de normes.

Nous pensons que ces composants peuvent s’analyser en termes d’opération au même titre que les opérations de la logique naturelle et se placent au niveau des microprocédures.

Ce qui justifie en effet le choix du terme d’opération, c’est que l’opération effectue sur l’objet auquel elle s’applique une transformation qui fait qu’après l’exécution de l’opération l’objet n’est plus ce qu’il était au départ.

Or, quand un texte normatif énonce une nouvelle règle, cette règle s’incorpore à l’ordre juridique existant et le modifie.

Comme la notion de règle est infiniment trop vague pour être directement exploitable, nous avons dégagé (cf. 351 et s.) toute une panoplie de type de composants représentatifs de la structure du système juridique : ces composants ont leur propre structure de données, ils ont leurs propres règles, ils sont des composants actifs qui vont dès leur mise en œuvre et au fur et à mesure de leur application, c’est-à-dire de leur interprétation, contribuer à structurer l’ordre juridique.

C’est ce système de composants qui constitue le modèle central qui permettra la modélisation et la codification, selon une méthodologie nouvelle, et contribuera peut-être à la simplification.

  • Les opérations ainsi identifiées sont celles qui se dégagent directement des textes normatifs et en permettent une analyse. Mais d’autres opérations ont été relevées dans la première partie comme représentatives des processus d’interprétation et d’application aux situations concrètes et sont susceptibles d’une structuration analogue. Nous avons signalé comme une opération essentielle sans laquelle peu de décisions administratives et juridictionnelles ne sont concevables à savoir l’opération de qualification juridique qui peut aller de cas simples aux plus complexes. Mais on peut intégrer dans la même approche, diverses constructions jurisprudentielles qui peuvent se présenter comme des modules participant d’un raisonnement juridique, mais séparable de l’ensemble : ainsi en est-il de l’appel au précédent ou du raisonnement par analogie, aussi de constructions plus complexes telles que le principe d’égalité, le principe de responsabilité lui-même décomposable en de nombreux compartiments en fonction du domaine d’application (en matière de responsabilité médicale par exemple), de la théorie du retrait administratif ou de l’annulation hiérarchique, etc. Du fait que ces constructions présentent un certain degré de régularité et bien qu’elles n’absorbent pas toujours l’intégralité d’un raisonnement, nous les considérons comme se situant au niveau des macroprocédures. Elles sont bien, au sens de la logique naturelle des opérations logico-discursives, dans la mesure où elles sont le support de la génération d’un discours, celui de la décision juridictionnelle, qui trouve son origine directe dans des situations concrètes et dans des textes normatifs qu’il s’agit d’identifier et d’appliquer.
  • Catherine Péquegnat synthétise l’opposition fondamentale entre les transformations formelles opérées par les logiques classiques et les transformations logico-discursives : « Dit rapidement, les premières permettent de réécrire le « vrai » dans une déduction ; elles opèrent uniquement sur des structures d’énoncés. Les secondes reformulent ce dont il est question dans le discours ; ce faisant elles modifient des contenus en transformant des objets de discours. (1984, p. 76)

En fait Catherine Péquegnat nous dit que le sens des mots du discours change au cours du discours. C’est effectivement un fait d’observation que cette sensibilité du sens des mots non seulement au contexte mais aussi au cotexte de l’énonciation. Il est clair que ce phénomène représente un défi aux logiques classiques dont aucune n’intègre cette possibilité, si ce n’est sous la forme du calcul incrémental de type a = a + 1. Si nous prenons un exemple trivial et familier comme la phrase : « Ta mère, c’est ta mère », il est clair que la seconde occurrence de « ta mère » n’a pas le même sens que la première, que cette différence de sens dépend du contexte de l’énonciation, mais aussi de la position dans la phrase, que le « c’est » qui pourrait suggérer une égalité n’est pas le signe d’une égalité, mais d’une opération à laquelle la théorie des voix des Bernard Pottier (TAL, 1992, p. 140) confère le nom d’équatif, et qu’enfin la représentation formelle de l’équatif n’est pas A = A, mais A = a, le signe « = » signifiant une équivalence entre les termes plus ou moins forte allant de l’identité à l’évocation en passant par la similitude. Qu’une variable puisse changer de valeur au sein d’une même opération ou d’une séquence d’opérations, voilà qui ne justifie peut-être pas l’opposition de terme entre formel et non formel, pour la raison que nous avons déjà dite, mais qui signale en tout cas un fossé qualitatif phénoménal entre l’approche logique contemporaine et celle de la logique naturelle. Loin d’être une infirmité, cette caractéristique fonde l’extraordinaire puissance des langues naturelles comparée aux langages symboliques artificiels.

Nous devons observer que la théorie des virtuèmes de B. Pottier, précisée par F. Rastier en théorie des sèmes inhérents, appartenant au système de la langue et sèmes afférents socialement codifiés, permet de rendre compte de cette variabilité fondamentale du sens des signes en discours (soit de la signification). Selon le contexte et le cotexte de l’énonciation, les deux opérations interprétatives que sont l’activation et la neutralisation de ces sèmes inhérents et afférents traduisent cette variabilité fondamentale (F. Rastier, 1987 p. 42 et s., p. 80 et s.,p. 142-150, p. 167 et s.). Rastier ne fait que renforcer en lui donnant une base théorique solide, une observation déjà faite par C. Perelman et par R. Martin.

« Un énoncé attributif ou de forme il y a N et N, caractérisé par la récurrence d’un même syntagme, est pourvu de signification à condition que le contenu des deux occurrences diffère par au moins un sème.

« Si le contenu des deux syntagmes était identique, l’isotopie serait totale entre eux, mais l’énoncé serait dépourvu de signification, tout en restant pourvu de sens. La formule des tautologies attributives (ex : un sou est un sou)[3] serait alors :f(x)º f(x). Elle serait toujours vraie, et réaffirmerait le principe d’identité. Celle des tautologies disjonctives (ex : il y a musique et musique) serait f(x) Ú f(x). Ces énoncés seraient donc absurdes, car ils violeraient le principe d’identité.

« En revanche, si l’on admet que tout énoncé comprend des sèmes inhérents et des sèmes afférents, ou, pour simplifier, un sens et une signification, alors les tautologies linguistiques par récurrence du même syntagme n’existent pas pour une sémantique au sens strict (qui ne tiendrait pas compte de l’identité des expressions) : il n’existe que des syntagmes fortement isotopes…

« Ainsi, selon que l’on tient compte du sens ou de la signification d’un énoncé, il peut recevoir des formulations logiques différentes. » (1987, p. 147).

On aperçoit bien sur cette analyse un critère de démarcation entre logique formelle et logique naturelle. La logique formelle porte sur le sens des énoncés qui admet le principe d’identité, alors que la logique naturelle s’applique à la signification des énoncés.

Nous devons également observer que cette variabilité fondamentale de la signification des signes ruine complètement la théorie de la référence et la triade signifiant-concept-référent qui apparaît en définitive comme un cas particulier du modèle inférentiel et dont l’espace de validité concerne essentiellement le discours scientifique ou technique et à notre avis le discours juridique.

On notera comme une caractéristique essentielle du discours normatif le fait que les signifiants conservent dans le discours une stabilité de sens qui le rend propice dans une certaine mesure à un traitement logique au sens classique du terme. L’usage des graphes conceptuels pour la représentation sémantique des textes scientifiques, techniques (type mode d’emploi ou recette de cuisine) ou normatifs nous paraît ainsi scientifiquement fondé, alors qu’il reste très problématique pour toutes les autres formes de discours.

La logique juridique est certainement susceptible d’une formalisation qui acquiert une sorte d’autonomie par rapport à son objet, et ce que l’on entend par logique déontique illustre bien la logique juridique dans ce qu’elle a de plus spécifique et de formalisable, mais outre que la logique juridique n’est pas toujours spécifique et ne saurait être ramenée au déontique, elle est très largement une logique pratique, étrangère aux domaines auxquels se sont intéressées jusqu’à présent les logiques formelles. Elle incorpore les opérations logico-discursives dont nous avons déjà traité, mais au-delà, ses mécanismes font appel à des ressorts largement désertés par les logiques formelles. Ils mettent en œuvre des connaissances souvent incertaines, incomplètes, présumées, mettent en balance des valeurs hétérogènes, utilisent des procédures inductives, procèdent par généralisation, catégorisation, définition, classification, hiérarchisation, etc. tous aspects auxquels s’intéressent les recherches qui s’inscrivent aujourd’hui dans le champ de l’intelligence artificielle ou des sciences cognitives.

 

[1] Le terme de « notion » utilisée par J-B Grize et par A. Culioli (1990, p. 85 et s.) s’apparentant aux différentes formes de ce que Vygotski (1997, p. 189 et s.) nomme la « pensée par complexes », typique du développement de la pensée de l’enfant mais qui subsiste dans la pensée de l’adulte et dont le langage porte de multiples traces.

[2] J.-B. Grize s’appuie en vérité sur des travaux pour partie non publiés au moment de la sortie de l’ouvrage de Denis Apothéloz, Denis Miéville, et Pierre Vergès.

[3] Exemple inséré dans le texte par l’auteur.

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