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Institutions européennes et internationales - Bibliographie

Quelque chose en commun : l'anglais comme langue officielle de l'UE ?

Last Updated: 1 May 2017

Traduction de l'anglais par Mariela Slancheva

La proposition faite par le président allemand, Joachim Gauck, de réduire les coûts a été bien accueillie... Mais pas par tous.

The Guardian, 24/04/2013, Philip Oltermann

L'argent parle, surtout à Bruxelles. Un milliard d'euros en portugais vaut « mil milhones de euros ». De la même manière, en espagnol « billón » désigne un million de million, ainsi le milliard devient « mil millones de euros ». En croate « milliard » se traduit par « milijarde » et en néerlandais par « milijard ». Lorsque les Français parlent d'« un billion », en réalité ils renvoient à ce que les Britanniques appellent « trillion ». Ah, et un « billiarde » allemand est de toute évidence un « quadrillion » français.
La traduction dans l’Union européenne est une question aussi complexe que coûteuse. La Commission européenne a trois « langues de travail » officielles : l'allemand, le français et l'anglais. En revanche, avec l'élargissement et les 23 langues parlées désormais dans les États membres, le nombre de traducteurs a augmenté rapidement de 200-300 à 2 000-3 000. On estime que l'UE produit 1,76 millions de pages de traduction par an, qui coûtent 300 millions d'euros (soit 257 millions de livres). De plus, au moment où la Croatie rejoindra l'UE à partir du 1er juillet, une autre langue s'ajoutera à la liste.
Dans ces périodes d'austérité, les gouvernements nationaux sont désireux de réduire leur budget, raison pour laquelle le discours récent du président allemand a été accueilli avec beaucoup d'enthousiasme. Lors d'un discours fondamental sur l'avenir de l'intégration européenne tenu en février, Joachim Gauck a proposé que l'anglais devienne la langue officielle de l'UE : « Il est vrai de dire que les jeunes générations grandissent avec l’anglais comme lingua franca. Par ailleurs, j'estime que nous ne devrions pas laisser les choses aller d'elles-mêmes, lorsqu'il s'agit d'intégration linguistique ». Musique pour les oreilles des faucons de la fiscalité : avec l'anglais comme langue officielle parlée dans les couloirs de Bruxelles, l'UE deviendrait beaucoup plus dynamique et performante.
Mais jusqu'à quel point cela peut-il être réaliste ? D'une part, cela confirmerait simplement une tendance déjà présente. Depuis le « big bang » de l'entrée des pays de l'Europe de l'Est en 2004, l'utilisation du français a diminué, limitée à quelques conférences, alors que l'allemand est une « langue officielle » que sur le papier. Les documents du Parlement européen ne sont traduits que dans les langues d'une certaine importance : il n'y a pas de transcriptions sur les politiques communes pour la pêche en tchécoslovaque, par exemple.

German president Joachim 001Le président allemand Joachim Gauck. Photographie : Reuters

Si les États de l'Europe du Nord ou de l'Est acceptaient l'anglais comme langue officielle, le Sud se sentirait lésé. Certains diplomates français disent que l'anglais ferait passer en cachette des notions de politique et d'économie « anglo-saxonnes » au cœur des décisions européennes. Décembre dernier, un journaliste du quotidien français Libération a boycotté une conférence de presse sur la Présidence européenne à Dublin, parce qu'elle n'était qu'en anglais. S'il n'y avait pas vraiment d'argent pour les traducteurs, a-t-il commenté sur son blog, alors ils auraient dû la tenir en gaélique.

Il y aurait également des obstacles légaux. « Imposer l'anglais comme langue officielle européenne serait profondément anti-démocratique », a affirmé Diego Marani, écrivain et fonctionnaire politique à la Direction générale pour l'Interprétation à la Commission européenne. Loin de créer une Europe plus intégrée, cela pourrait rendre le projet encore plus élitaire. Le coût total du travail linguistique à l'UE, selon Monsieur Marani, correspond grosso modo au coût de deux cafés par jour, par personne, par an : un petit prix à payer pour un peu plus de démocratie.

Et des solutions alternatives ? La proposition de faire du latin la langue de travail est une triste plaisanterie, mais certains interprètes pensent que l'espéranto pourrait être une langue commune plus juste que l'anglais. D'autres proposent une règle selon laquelle les diplomates ne devraient jamais être autorisés à parler dans leur langue maternelle afin de faire jeu égal. Dans le bureau de Monsieur Marani, les employés ont fait l'expérience de l'« Europanto »[1], que le fonctionnaire décrit comme « der jazz des linguas » (le jazz des langues) : un mélange freestyle de langues, fait à partir des caractéristiques communes des langues européennes, sans règles grammaticales et avec un vocabulaire illimité.

Il est évident que l'europanto n'est pas pris au sérieux, mais il est tout de même porteur d'un message qui donne à réfléchir. Imposer une langue commune européenne pourrait se révéler comme une impossibilité politique. Néanmoins, il ne faut pas exclure le fait qu'une nouvelle langue se développera naturellement pendant le long parcours de l'UE. L'année dernière, un expert traducteur près la Cour des comptes européenne, a rempli un document de 33 pages sur les emplois incorrects de la terminologie anglaise dans les publications européennes (par exemple, il a traduit « to precise »[2] dans le sens de « to summarise[3]», ou « actors » pour dire « people or organisation involved in doing something »[4] plutôt que « performer on a stage »[5]). La manière de parler européenne ne sonnera pas très bien aux oreilles des Anglais natifs, mais pourrait être simplement une nouvelle langue commune qui prend forme sous nos yeux.

* Cet article a été modifié le 24 avril 2013 afin de rendre claires les traductions espagnole et portugaise d'un milliard.

[1] Langue artificielle créée par Diego Marani en 1996. Elle contient du vocabu"aire d'un certain nombre de langues européennes.
[2] préciser
[3] résumer
[4] personnes ou organisation impliquées dans
[5] interprète en scène ; acteur interprète

Source : http://www.theguardian.com/world/2013/apr/2"/europa-english-official-language-eu