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Enseignement bilingue et international

Macédoine : l'école bilingue de la réconciliation (Courrier des Balkans)

Mis à jour : 6 Nov 2009

Un article de Mariela Trajkovska traduit par Viktor Zakar

Publié dans la presse : 26 octobre 2009
Mise en ligne sur le site du Courrier des Balkans le lundi 2 novembre 2009
Une école bilingue a ouvert ses portes aux alentours de Tetovo. Les enfants y apprennent le macédonien et l’albanais, ainsi que les traditions propres à chaque culture. Ce projet, pionnier dans la région, suscite beaucoup d’espoir pour la réconciliation des communautés albanaise et macédonienne. D’autres projets similaires devraient bientôt voir le jour dans la région.
 

Les enfants de la première école intégrée du village Preljubiš, aux alentours de Tetovo, apprendront les langues macédonienne et albanaise grâce aux jeux et à l’enseignement informel. Cet enseignement se déroulera chaque jour après la fin des cours habituels.

En entrant dans l’école, on entend le brouhaha des écoliers macédoniens et albanais. Ce sont les élèves des première et deuxième classe, qui parlent entre eux les deux langues, et vous saluent, partout dans l’école et dans la cour, d’un « Dobar den » en macédonien et d’un « Miredita » en albanais pour « bonjour », et par « Diten e mire » en albanais et « Dogledanje » en macédonien pour « au revoir ».

C’est le quotidien d’Arta, Angela, Mihaela, Mirushe, Robert, Driton... et des quelques quarante enfants qui fréquentent la première école intégrée bilingue du village Preljubište, où l’utilisation du macédonien et de l’albanais ne provoque pas de divisions ni de tensions. Bien au contraire, l’utilisation des deux langues rapproche ici les deux communautés.

Financé par le ministère des Affaires étrangères de Norvège par le biais de l’ONG Nansen Dialogue-Centre, ce projet a été mis en place il y a 2 ans à Preljubište, et prouve que la vie commune dans les zones post-conflictuelles peut fonctionner différemment. Ainsi, l’éducation permet de rassembler les enfants, au lieu de les séparer en les plaçant dans des établissements d’enseignement différents . Menée par le directeur Sašo Stojkovski, l’équipe au cœur du projet de l’école intégrée bilingue est fière de sa réussite. Sans aucun doute, ce projet représente l’avenir de l’éducation dans toute société multiethnique, selon eux.

L’OSCE a également proposé un projet pour une nouvelle politique d’éducation, qui devra intégrer toutes les communautés ethniques et supprimer les préjuges. Ce nouveau projet sera aussi probablement soutenu par le Gouvernement.

Apprendre une deuxième langue en jouant

Les enfants apprennent les deux langues dans un « enseignement informel », qui a lieu chaque jour après les cours habituels. Les institutrices Elizabeta Stamenkovska et Linda Jashari enseignent aux enfants la langue de leurs camarades à travers plusieurs sections : sciences humaines, sciences, arts, théâtre, mathématiques, écologie et « paix et tolérance ». Les enfants jouent, dessinent ensemble, et apprennent à se connaître. Pour les enfants, il n’est pas étrange que leur meilleur copain ou copine appartienne à l’autre communauté.

Pendant le cours, il n’y a pas de traduction d’une langue à l’autre. Au moyen de paraphrases, Elizabeta explique ce que Linda dit et inversement. Les enfants écoutent les deux langues, apprennent de nouveaux mots, et participent activement à l’enseignement.

« Le programme informel est en corrélation avec le programme régulier, mais se distingue par le fait qu’il se déroule dans des groupes mixtes et bilingues. Par exemple, lorsque les enfants dessinent un objet, ils entendent plusieurs fois par jour le nom de cet objet en macédonien et en albanais. Ainsi, les enfants apprennent la deuxième langue.

Pendant le cours de maths, ils apprennent les chiffres. En sciences humaines, ils étudient les deux cultures, leurs coutumes, leurs traditions et leurs costumes traditionnels. Pendant les fêtes de Veligden (Pâques) et de Bajram, ils se rendent visite les uns aux autres afin de participer aux coutumes et ressentir, dans une atmosphère familiale, ce que ces dernières symbolisent. À l’école, on célèbre tous les anniversaires avec des chansons en macédonien, albanais et anglais », explique Stojkovski.

L’équipe du quotidien Dnevnik a voulu s’assurer que l’enseignement bilingue avait des effets. Au cours de théâtre, les enfants ont présenté l’histoire de la Belle au bois dormant. Fait impressionnant, Robert, de la deuxième classe, a répondu à l’institutrice Linda en albanais. Les stars du cours étaient les deux fées, jouées par Mirushe et Mihaela. Mirushe appartient à la communautés des Rroms, mais elle parle essentiellement l’albanais. Quand on lui a demandé quel était son rôle, elle a gaîment répondu qu’elle était une fée, c’est à dire « zane » en albanais.

Les enfants apprennent à se connaître, illustrent les dessins du « oro » macédonien, une danse populaire macédonienne, ou de la « shota », danse populaire albanaise, dessinent des instruments, des personnages, des histoires sur de grandes affiches collées aux murs. Les enfants de la section « paix et tolérance » étudient des cultures plus lointaines, telles que les cultures de l’Espagne ou du Japon...

L’enseignement bilingue est un défi pour les institutrices, qui ont elles-mêmes pris des cours d’albanais, de macédonien, d’anglais, d’informatique et d’enseignement bilingue.

« Dans cette école on nage tous ensemble »

Les membres de l’école pensent que l’enseignement bilingue est utile pour les enfants, car ils apprennent ainsi une deuxième langue.

« Les élèves de la deuxième classe comprennent ce que je leur demande et essaient de répondre dans l’autre langue. L’enseignement est utile non seulement pour les enfants mais aussi pour toute la société. Ma recommandation est que ce type d’enseignement soit appliqué dans d’autres écoles », explique l’enseignante Stamenkovska.

Sa collègue Jashari, dont c’est la première expérience dans l’enseignement bilingue, croit que ce modèle peut réussir. Toute l’équipe est persuadée de la réussite du projet, bien que le directeur Stojkovski mentionne des difficultés et un manque de confiance rencontrés lors du lancement. Pour lui, il est important que les parents, les enseignants et les élèves participent activement au projet.

« Au début du projet, il y avait un manque de confiance. Après les événements de 2001, la peur et la haine étaient encore très sensibles. Mais grâce au dialogue, nous avons acquis la confiance des parents. Ils ont accepté le projet après la visite d’une école multiethnique à Oslo, en Norvège. Les parents y ont compris que le bilinguisme pouvait fonctionner, car ils ont constaté qu’en plus du norvégien, 34 langues d’autres communautés y étaient enseignées », dit Stojkovski.

Il espère que les préjugés et les stéréotypes des uns sur les autres pourront être dépassés, et affirme qu’il n’est pas souhaitable de créer des systèmes d’éducation parallèles. Il est selon lui plus important de créer des liens entre les communautés, car en Macédoine il existe 43 communautés, et de nombreuses écoles multiethniques dans lesquelles au moins deux langues sont pratiquées.

« Les recherches montrent que le manque de communication est un des facteurs principaux de l’apparition des préjugés et des stéréotypes, comme on dit : « on se fait des films les uns sur les autres ». La peur doit être supprimée grâce à la communication. Cette communication doit être facilitée par la confiance, la tolérance et la connaissance mutuelle », recommande Stojkovski.

Il est persuadé que la stratégie de l’OSCE a des chances réelles d’être mise en place et il a fait des suggestions pour l’inclusion des parents dans le projet.

À partir de l’année prochaine, la première école secondaire intégrée bilingue à Preljubište commencera à fonctionner. Il y aura dans cette école deux classes en macédonien et albanais. Les écoliers et les parents doivent encore décider si cette école sera un lycée ou une école technique secondaire. Une école primaire intégrée sera également ouverte à Tearce et sera sans doute trilingue. La survie de la politique d’éducation nouvelle en Macédoine multiethnique dépend principalement de la volonté politique, et du soutien d’un public plus large. Pour le moment, l’équipe de Preljubište est convaincue que l’éducation intégrée bilingue est l’avenir de la société multiethnique, et ceci se lit dans le message du dessin qui orne le mur : « Peut-être sommes-nous des poissons d’espèces différentes, mais dans cette école on nage tous ensemble. »

Gostivar contre le bilinguisme

À l’opposé du succès de l’enseignement bilingue à Preljubište, les parents et les enseignants albanais de Gostivar demandent que leurs enfants n’apprennent pas le macédonien en première classe. Ils ont récolté plus de 5.000 signatures contre l’apprentissage du macédonien en première classe pour les albanais. Dans cette pétition, les organisateurs avancent que les enfants sont trop petits et qu’avec l’apprentissage du macédonien, ils seront débordés. Ils demandent la suppression de la décision selon laquelle à partir du deuxième semestre, les enfants doivent apprendre le macédonien et menacent d’un boycott de l’enseignement par leurs enfants.

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