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Intercompréhension

Sonorité et fureur: comment la prononciation provoque des réactions passionnelles

Mis à jour : 11 Fév 2018

L'oreille de l'auditeur est seule juge de la beauté auditive mais se focaliser sur les sons que nous n’aimons pas signifie perdre les richesses, la force et la beauté du système sonore anglais.
Quand je présentais des programmes à propos de l'usage de l'anglais sur Radio 4, des gens auraient écrit pour se plaindre des prononciations qu’ils n’aimaient pas. Par centaines. (personne n'a jamais écrit pour faire l’éloge des prononciations appréciées). C'est le caractère extrême de leur langage qui m’a toujours frappé. Les auditeurs ne disaient pas simplement qu’ils n’aimaient pas quelque chose. Ils utilisaient les paroles les plus chargées d'émotion auxquelles ils pouvaient penser. Ils étaient « horrifiés », « consternés », « sidérés », « atterrés », « indignés », quand ils entendaient quelque chose qu’ils n’aimaient pas.
Pourquoi les gens s'enflamment-ils autant pour la prononciation au point d'utiliser un langage que nous pourrions trouver plus approprié à une réaction à une attaque terroriste plutôt qu’à un « r » de trop comme dans « law(r) and order » ? Une des raisons est que la prononciation n’est pas comme les autres parties du discours qui génèrent des plaintes, telles que le vocabulaire et la grammaire. Tu peux ne pas aimer comment les personnes utilisent un mot déterminé, comme si elles étaient désintéressées, mais tu ne vas pas rencontrer ce problème fréquemment. De la même manière, si tu n’aimes pas un infinitif disloqué, tu ne l’entendras pas souvent. Mais chaque mot doit être prononcé, ainsi si tu n’aimes pas la sonorité d’un accent, ou la façon dont quelqu'un avale les consonnes, accentue les mots, ou donne à une phrase une inflexion ascendante, il n’ y a pas d’issue. La prononciation est toujours là, dans vos oreilles.
Une autre raison est que la prononciation n’est pas seulement le fondement de la clarté et de l’intelligibilité, mais elle exprime aussi l’identité. Quand nous écoutons quelqu’un qui parle notre langue, nous ne reconnaissons pas seulement les mots prononcés, mais aussi la personne qui les prononce. C’est la prononciation, plus que tout, qui proclame quelqu’un Anglais, Américain ou Indien ; de Liverpool, Newcastle ou Londres. C’est la prononciation – encore une fois, plus que tout – qui nous donne un indice sur le groupe ethnique du locuteur, sa classe sociale, son éducation ou ses occupations. Aussi s'agit-il d’une matière potentiellement sensible.
L’identité est fondamentale. Mes censeurs à la BBC ne suggéraient pas habituellement que les auditeurs ne pouvaient pas comprendre ce que les locuteurs étaient en train de dire ; ils se plaignaient de la façon dont ils le disaient. Certaines critiques étaient esthétiques : une prononciation pouvait être qualifiée de « moche » ou « traînante ». D’autres exprimaient de l'aversion pour un accent. Il y avait même le reproche occasionnel d’inintelligibilité, par exemple lorsque les présentateurs accentuaient un mot de manière ambigüe ou laissaient tomber la voix dans un moment critique. Mais typiquement, quand les personnes se référaient à une prononciation inacceptable, elles n’étaient pas en train de penser au contenu mais au moyen de le délivrer.
Aujourd’hui, c’est la même chose. Quelquefois les critiques reflètent une situation avec laquelle tout le monde pourrait être d’accord, parce qu’elle est fondée sur un fait objectif : si une voix est réellement inaudible, ou quand quelqu’un parle si rapidement qu'il est impossible de le suivre (par exemple dans un système de diffusion public), il n’y a rien à discuter. Mais ce n'était pas les cas de la majorité des plaintes sur la prononciation: elles sont des questions de goût, où les points de vue reflètent les différentes perspectives sur ce qui est approprié, agréable ou correct – la beauté auditive, qui repose sur les oreilles de l’auditeur.
J’ai écrit « Les sonorités séduisantes » pour introduire une perspective plus large – non pas pour ignorer les problèmes, mais pour les mettre en perspective, comme constituant une minuscule partie de l’extraordinaire éventail, complexité, force et beauté du système sonore anglais. La phonétique ouvre nos oreilles à un monde fascinant. Pourquoi préférons-nous certains sons quand nous écrivons des poésies, disons des comptines, inventons des noms intelligents pour un personnage ou jurons ? Il y a des modèles phonétiques forts et productifs qui sous-tendent les expressions : («Fair is foul, and foul is fair », « Hickory Dickory Dock », Augustus Gloop, et feck ). Ils ont besoin d’être appréciés. Ou encore : qu’est-ce qui se passe avec notre discours dans des situations inusuelles, telles que quand nous essayons de parler la bouche pleine ou couverte ? Les occasions vont bien au-delà du repas – pensons au dentiste ou Dark Vador.
En outre, il y a la dimension du temps – le processus inexorable du changement de la prononciation. Comment découvre-t-on les sons du discours du passé ? On peut écouter Florence Nightingale, dans un enregistrement ancien, lire les notes de Isaac Newton qui décrivent son accent, et écouter les archives de la BBC, mais comment reconstituer le parler de Shakespeare, Chaucer ou Beowulf ? Et en ce qui concerne l’avenir ? Nous aurons à faire face à de grandes problèmes de prononciation dans ce siècle – quelle voix donnerons-nous à nos ordinateurs et robots , n'étant pas le moindre ?
Si nous utilisons toute notre énergie auditive à prêter attention uniquement à ce que nous n’aimons pas, nous ratons tellement de choses. Toutes les plaintes – sur les h omis, les r de trop et autres – concernent moins de 5% de tout ce qui se passe quand nous prononçons nos mots et phrases. Donc mon manifeste phonétique pour le 21ème siècle – et le thème de mon livre – est : c’est le moment de se focaliser sur les 95% restant. Comme Anthony Burgess l'a dit une fois (dans A Mouthful of Air) : « Phonétique, phonétique et encore phonétique. Il n'y a jamais trop de phonétique ».

Source: theguardian.com, 13/01/2018

Traduction: Corsetti Francesca, stagiaire à l'OEP