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Langues et sciences

La langue de chez nous (Ecrit par Cédric Villani)

Mis à jour : 8 Mai 2018

Le 10 février 2016

Quelle(s) langue(s) les mathématiciens doivent-ils utiliser pour communiquer entre eux ? Un débat fort ancien et davantage dominé par des questions politiques que par des choix rationnels.

Un langage global pour la science ?

En 2013, le géologue américain Scott Montgomery publiait un ouvrage intitulé « Does Science need a Global Language ? » [http://bulletin.acscinf.org/node/543" id="nh1">1]

Au terme de plus de 200 pages de discussion, Montgomery répondait YES... une réponse assez naturelle : activité globale, la science fonctionne selon des échanges globaux, et les articles de recherche doivent être accessibles à tous.

Mais comme on s’en doute, le débat est plus subtil, et l’ouvrage n’était pas tout entier consacré à la question posée : il traitait, plus généralement, du sujet délicat de la langue de communication de la science et de tout ce que cela implique. Car « language is power ».

Replaçons la discussion dans un contexte historique. En simplifiant à gros traits, on peut dire que la langue de la science fut d’abord le grec ; puis l’arabe ; puis le latin. La redécouverte des auteurs grecs anciens, traduits de l’arabe vers le latin, fut un bouleversement considérable en Europe au 13e siècle...

À la Renaissance, le latin s’impose comme la langue des échanges scientifiques internationaux, pour plusieurs siècles — Copernic, Galilée, Newton, Euler publient la plupart de leurs ouvrages majeurs en latin. En parallèle, les écrits scientifiques dans les langues communes [2] se multiplient ; c’est ainsi que Galilée rédige en italien ses ouvrages scientifico-polémiques Il saggiatore et Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo, ou qu’Euler rédige en français ses « Lettres à une jeune princesse allemande ». Les premières revues scientifiques apparaissent à Paris et Londres au 17e siècle, et l’on y publie dans la langue du pays.

Quand le latin passe de mode, les langues communes prennent leur envol. Pour les mathématiciens, la géométrie différentielle symbolise peut-être le mieux cette évolution : si Gauss publie son célèbre Theorema Egregium de 1827 en latin, c’est en allemand que son élève Riemann pose, un quart de siècle plus tard, les fondements d’une théorie générale des géométries non euclidiennes.

Cependant, il n’était pas question d’utiliser toutes les langues communes ; la multiplication des obstacles linguistiques aurait entravé la circulation des idées. D’un autre côté, comme les lettrés européens étaient tous, à cette époque, plus ou moins polyglottes, ce n’était pas un problème de laisser plusieurs langues coexister. Au 19e siècle, trois langues se dégagèrent donc : le français, l’allemand et l’anglais — et, dans une moindre mesure, l’italien. Ainsi, en 1905, Einstein publiait tous ses célèbres articles en allemand dans Annalen der Physik, la plus importante revue de physique de l’époque. De fait, l’allemand était alors la langue dominante en physique et en chimie, tandis que le français avait le leadership en mathématique.

Surviennent alors les Guerres Mondiales ! Anéantissement provisoire des sciences française et allemande à l’issue de la Première Guerre Mondiale ; boycott des scientifiques allemands ; montée en puissance d’une génération de scientifiques américains qui entendaient publier dans leur langue ; propulsion des universités américaines aux premiers rangs mondiaux, avec l’aide de l’essor économique et de l’immigration massive des scientifiques européens... Tout cela fit que l’anglais s’imposa comme langue dominante aussi bien en science que dans la culture mondiale. Au-delà de la simple communication, la domination linguistique était aussi source de puissance et de revenus, dans un monde où le maniement de la connaissance devenait un enjeu économique. Deux autres langues scientifiques notables du 20e siècle, le russe et le japonais, restèrent plutôt confinées dans leurs sphères d’influence respectives, et s’effacèrent finalement elles aussi.

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