Anglicismes

"Cluster", un faux emprunt ou un parfait exemple de ce qu'est réellement un anglicisme aujourd'hui


Ultima modifica: 28 Mag 2020

Image : université de Bourgogne1

Le mot "cluster" ayant les honneurs d'une rubrique linguistique du Figaro, nous ne pouvons nous empêcher de revenir sur ce mot qui devient emblématique.

Le mot "cluster" qui a fait ou refait son apparition à l'occasion de la crise sanitaire pour désigner des "foyers de contamination ou de contagion" du covid19, est un mot dont le circuit de dissémination dans la langue française mérite réellement le détour tant il est riche d'enseignements.

 

Avant toute chose, il s'agit d'un mot de l'anglais courant dont l'origine est mal connue. Selon le dictionnaire historique de la langue française (DHLF), "il remonte au vieil anglais (avant 800) et semble venir d'un klutto (anglais moderne clot), du radical européen glod, gloud, avec l'idée de "masse agglomérée", (-> cloud)".

 

D'après le Robert&Collins et le DHLF, "cluster" signifie beaucoup de choses avec de nombreuses déclinaisons dans des contextes variés, avec l'idée générale de regroupement et de concentration physique. Ainsi : "amas" (d'étoiles), "essaim" (d'abeilles), "nuée" (d'insectes ou de moineaux), "grappe" (de raisin), "régime" (de banane), "groupe" (de personnes), "rassemblement" (de gens), "paquet" (d'immeubles), "pâté" (de maisons), agglomérat, concentration, agrégat, faisceau, assemblage, ensemble, etc.

 

Comme la langue technique et scientifique est très anglicisée depuis plusieurs générations (le recours au latin et au grec étant passé de mode), il est logique que le mot "cluster" ait pénétré le français par le biais des techniques et des sciences.

 

Ainsi Franceterme nous en donne quelques aperçus : grappe d'ordinateurs ou de terminaux, groupe ou ensemble de secteurs ou zones logiques sur un disque dur (INFORMATIQUE); grappe ou groupement de tête de puits (PETROLE ET GAZ); algie vasculaire de la face (cluster headache); "foyer de contagion" (desease cluster) (MÉDECINE); lancement en grappe de satellites (cluster launch), grappe de satellites (satellite cluster) (SPATIOLOGIE); batterie de gènes (gene cluster) (BIOLOGIE); grappe de sons voisins, ou agrégat de notes espacées d'un intervalle de seconde ; grappe d'enceintes, ou système de sonorisation suspendu au-dessus du public pour projeter le son au plus loin (MUSIQUE); "quartier d'affaires" (URBANISME); "pôle de compétitivité" (competitivness cluster) (ÉCONOMIE).

 

Le cas des pôles de compétitivité est très intéressant, car dans les années cinquante l'économiste français François Perroux avait forgé les concepts de "pôles de croissance" et de "pôles de développement", concepts fondamentaux en économie territoriale et en économie du développement. Mais en 2000, le spécialiste en économie du management, Michaël Porter, professeur à Harvard, a produit un article Location, Competition, and Economic Development: Local Clusters in a Global Economy2, réécriture sans citer ses sources ou récréation d'une théorie qui avait quasiment un demi-siècle d'avance. Le mot représentant une idée passant pour nouvelle a alors proliféré dans la littérature économique et dans les médias dans les années qui ont suivi. Il s'en est fallu de peu qu'il entre dans la législation française, mais dans la loi de finances de 2005 et la loi d'orientation sur l'enseignement supérieur et la recherche de 2006, l'idée a été reprise sous l'appellation de "pôle de compétitivité" qui est en fait une simple reformulation des concepts de pôles de croissance et des pôles de développement, dus à François Perroux. Mais l'amnésie faisant son travail, la notice de wikipedia3 sur les "pôles de compétitivité", fait dériver ces derniers de la théorie des clusters de Porter4.

 

Donc pour revenir au cluster, "foyer de contamination", certains disent que ce n'est pas un anglicisme, mais apparemment ils n'ont pas pris soin de consulter un dictionnaire usuel en anglais. D'autres y voient un emprunt. Le mot "emprunt" nous semble inadapté, car pour qu'il y ait emprunt, il faut au moins un emprunteur, celui-ci n'étant emprunteur que métaphoriquement. Car il n'y a pas de prêteur. Le prêteur virtuel n'a surtout pas son mot à dire, car en matière de biens immatériels, le bien peut circuler sans que le possesseur initial en soit dépossédé. On peut être l'auteur d'une oeuvre, mais on n'est pas propriétaire des mots que l'on utilise. En général, l'emprunt intervient quand la langue de destination ne possède pas de mot équivalent, ce qui n'est pas le cas présent, le français regorgeant d'équivalents. En l'occurrence il n'y a pas d'emprunt, mais introduction forcée d'un mot inconnu par le biais des milieux scientifiques dont la langue véhiculaire est l'anglais.

 

En fait les chances (ou le risque) que le mot rentre vraiment dans l'usage quotidien et vienne remplacer des mots appartenant à la langue courante et qui ne sont marqués d'aucune obsolescence, dépendent de la répétition du terme, du martelage médiatique pourrait-on dire, et de la propension à abandonner ou de l'abandon pur et simple des mots pour le dire bien vivants de la langue française par les propagateurs de vocabulaire que sont les médias, les publicitaires, les scientifiques, les écrivains, les personnalités politiques, etc.

Encore une question : le mot "cluster", inconnu du francophone moyen, est incompréhensible. Est-ce un atout ou un avantage ?

Pour quelle raison d'ailleurs, pour dire "foyer de contamination" les intervenants, spécialistes ou journalistes, s'acharnent-t-il à rallonger les phrases en ajoutant, avant ou après, "cluster de contamination" ? C'est une vraie question quand même !

 

Affaire à suivre ...

1 https://ccub.u-bourgogne.fr/dnum-ccub/local/cache-vignettes/L680xH415/avant_cluster_20141119-04c37.jpg?1576666044

2 https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/089124240001400105

3 https://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%B4le_de_comp%C3%A9titivit%C3%A9_en_France

4 Voir à ce sujet deux articles de Christian Tremblay : "Du pôle de développement au cluster : l'effet de domination dans la circulation internationale des concepts", dans Philologica Jassyensia, Iasi, Roumanie, an IV, nr.2, 2008-2, p. 221-242; "Le concept pseudo-nouveau de "cluster" : un exemple de rupture mémorielle", dans Terminologie (II) : comparaisons, transferts, (in)traductions, éd. Jean-Jacques Briu, Peter Lang, Bern, 2012

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