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L'école dans une petite ville africaine, Maroua, Cameroun - L'enseignement en milieu urbain multilingue (Henry Tourneux, Olivier Lyébi-Mandjek)


Mis à jour : 20 Mai 2020

Editions Karthala, 2000

CR par Denise Bouche - Persée https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1995_num_82_307_3325_t1_0236_0000_6

TOURNEUX (Henry) et IYEBI-MANDJEK (Olivier) : L'école dans une petite ville africaine, Maroua, Cameroun. L'enseignement en milieu multilingue. — Paris, Karthala, 1994. — 21,5 cm, 330 p., bibliogr., tabl., cartes.

Il ne s'agit pas d'une déploration de plus sur le naufrage de l'école en Afrique, mais d'une réflexion fondée sur l'analyse de faits précis et quantifiés, recueillis au cours d'une enquête scrupuleuse conduite dans les archives de l'enseignement et sur le terrain, en 1992-1993. L'étude porte sur les écoles primaires de la ville de Maroua, chef lieu de la province de l'extrême-nord du Cameroun. On n'y recense pas moins de douze groupes ethniques, les Peuls (29 % des 162 000 habitants de la ville) formant le plus nombreux. La complexité de la société est éclairée par un rappel de l'histoire du sultanat de Maroua et par une étude

démographique qui fait apparaître un taux de croissance moyen annuel de 6,3 % dû en partie à l'immigration. Aussi, malgré l'islamisation à 100 % des Peuls et des « islamisés anciens », y a-t-il, à Maroua, 25,4 % de non- musulmans.

La question des langues est fondamentale. Il est établi, avec précision, qui parle quelle langue et en quelles circonstances. Si le français, langue de l'administration, « fait une percée assez remarquable depuis une dizaine d'années » (p. 49), la langue véhiculaire, à Maroua, est celle des Peuls, l&fulfulde, dont la progression est beaucoup plus rapide que celle du français, même chez les enfants scolarisés (p. 79).

L'étude de l'école confirme des faits connus : croissance accélérée de la scolarisation, insuffisance des locaux et du nombre de maîtres, etc. Sont révélés des faits plus étonnants : ainsi de la relative importance du taux de scolarisation des filles (qui représentent 43,2 % du total des élèves) dans ce pays très islamisé où, bien que l'hostilité des moodibbo contre l'école moderne n'ait pas désarmé {cf. p. 106-109), les parents musulmans envoient néanmoins leurs filles à l'école et même en proportion supérieure à celle des non-musulmans. Impressionnants aussi les sacrifices financiers consentis par les familles pour scolariser leurs enfants.

Les résultats, pourtant, par suite des redoublements et des déperditions, sont pires qu'on ne l'attendrait, alors que l'État consacre à l'éducation 18,7 % des dépenses publiques totales. Parmi les causes de ce catastrophique rendement scolaire : la double scolarité (moderne et coranique), l'exécution de diverses tâches domestiques, sans compter le risque de dyslexie entraîné par l'apprentissage simultané des écritures latine et arabe. Les déficiences du corps enseignant sont évoquées discrètement (p. 159-160) et la pédagogie, dont on a bien compris qu'aucune sorte ne saurait être efficace dans les conditions ambiantes, est condamnée pour ses ahurissantes prestations, tant à l'oral (p. 207-214) qu'à l'écrit (p. 225-262 et 288-296).

Comment sortir de l'énorme gâchis humain et financier que constitue l'école actuelle ? En développant d'autres filières éducatives, disent les auteurs, et, pour commencer, en assurant l'apprentissage des rudiments en langue africaine, maternelle ou véhiculaire — à Maroua, ce serait l&fulfulde. D'après les auteurs, si cette langue est la « bête noire » des enseignants, les parents seraient moins opposés qu'on ne le croit généralement à l'introduction des langues africaines à l'école. Œuvre commune d'un linguiste et d'un géographe dont les compétences dépassent une étroite spécialisation, l'enquête sur Maroua est fouillée et nuancée. Ce sont des études de ce genre, tenant compte de tous les facteurs, y compris historiques, qui, en une préparation minutieuse, devraient présider à la réforme de l'enseignement et exorciser « la peur d'une école au rabais empêchant d'édifier une école sur mesure », selon l'expression du professeur Ki-Zerbo citée en conclusion.

Denise BOUCHE

Pour en savoir plus

https://www.documentation.ird.fr/hor/fdi:010016753#

https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_7/b_fdi_03_02/010016753.pdf

https://www.decitre.fr/livres/l-ecole-dans-une-petite-ville-africaine-maroua-cameroun-9782865374946.html