Logo de l'OEP

Langues et travail

Agir en entreprise pour le plurilinguisme

Mis à jour : 28 Déc 2006

Publié dans le numéro 1640 du 13 décembre de "Le Peuple", journal de la CGT.

Une langue peut être utilisée par une direction d'entreprise pour dominer des cultures, opacifier des informations, dis­criminer des personnes. Des actions syndicales peuvent être menées, et gagner, pour au contraire épanouir les libertés et les cultures.

Sous l'effet de ce qu'il est conve­nu d'appeler mondialisation, la question des langues qui se parlent et s'écrivent à l'entreprise trouve une acuité nouvelle et constitue pour les salariés et leursplurilinguismecgtphoto organisations un enjeu d'ampleur. Sans doute, ces questions ouvrent-elles sur beaucoup de champs de réflexion : français/langues étran­gères et politique d'accueil des tra­vailleurs migrants ; illettrisme, dont la dernière enquête de l'Agence nationale de lutte contre l'illetrisme montre qu'il se creuse essentiellement durant la vie de travail... Il nous faudrait évoquer aussi la question des langues régio­nales et des langues qui se parlent en France. Cela devrait faire ultérieure­ment l'objet, dans la presse de la Cgt, d'autres articles. Si toutes ces ques­tions tissent entre elles des liens pro­fonds, nous ne pouvons les mêler sans risquer de les confondre. Elles ont leurs spécificités propres. Nous n'aborderons ici que la seule question de la prédominance, voire de la domination, tendant parfois au monopole, de l'usage de la langue anglaise dans certains groupes et entreprises. Certes, tout ne se joue pas à l'entreprise, mais elle est bel et bien le lieu où se construisent de fortes emprises sur la langue commune des salariés jusqu'à vouloir purement et simplement que se substitue à la leur, sous la contrainte, une autre langue. 

Voir une seule tête, parler une seule langue...

Tassement, écrasement d'autres langues, pas seulement d'ailleurs du seul français et pas uniquement dans notre seul pays. Cela renvoie aux néces­saires combats communs avec les orga­nisations syndicales d'autres pays et aux solidarités avec les locuteurs d'autres langues également dominées et niées : les mêmes politiques de groupe s'exer­çant, de façon assez similaire, dans la plupart des implantations. C'est bien toutes les langues qui doivent trouver leur essor et échanger pour s'enrichir mutuellement. Pas de vision frileuse donc. Les langues doivent être vivantes, c'est-à-dire s'ouvrir à la richesse des autres, mais dans la multiplicité des par-lers, dans la liberté, sans contrainte et domination aucunes, dans le respect de leurs développements propres. C'est le sens de notre combat. Cela renvoie aussi à la qualité d'interventions, délivrées de tout chauvinisme, dans les différentes instances européennes ou internationales où nous siégeons.

Nous ne pouvons accepter aucune domination et celle de la langue, plus pernicieuse et peut-être plus grave parce que plus fondamentale qu'aucu­ne autre, ne peut souffrir aucun accom­modement.

Nous ne pouvons nous résoudre à ce que la domination économique s'ac­compagne d'une emprise sur la langue de l'autre. Cela déstabilise trop les règles du commerce international au profit des plus forts et renforce encore la division internationale du travail. Cette discrimination par la langue a aussi ses conséquences sociales. Elle fragilise l'emploi et son statut, pèse sur les conditions de travail des salariés, sur leur sécurité et parfois sur celle des consommateurs et des usagers, Enfin, baisser les bras sur ces questions s'aggraverait encore d'effets proprement culturels. Concevoir les langues en les réduisant à n'être que de seuls ins­truments de communication, les menacer d'effacement par de graves altérations, c'est restreindre la palette des diversités culturelles. Les langues sont d'abord des formes de pensée toutes singulières, convoquant chaque fois un peuple différent. Chaque langue ayant son génie propre pour concevoir le monde et le transformer. Corollaire : l'intérêt du plurilinguisme qu'il nous faut promouvoir, ce qui n'a rien à voir avec le renoncement à faire vivre notre propre langue. Conséquences : quelles actions, notamment de formation, pour faire vivre une politique linguistique à l'entreprise respectant la diversité des pratiques de langues des différents pays où elle s'implante et où elle commerce. 

Développer les connaissances

Nous ne pensons pas que tout le monde doive parler une langue étrangè­re pour travailler à l'entreprise. Le requérir est abusif, sélectionne et discrimine en privant de travail ceux qui, encore aujourd'hui, par exemple, maîtrisent très difficilement un niveau de langage sou­tenu (au passage, cela renvoie, pour partie, à la lutte contre l'illettrisme et pour les savoirs de base). Pourtant, une société où les échanges techniques et commerciaux se mondialisent et où les entreprises s'internationalisent, exige que les salariés soient toujours plus nombreux à maîtriser les langues parlées par leurs collègues d'autres lieux et pays. Cela amène aussi à poser des revendications lors des fusions d'entreprises, dans les regrou­pements commerciaux et industriels internationaux : respect des différences linguistiques, refus aussi que la pratique d'une langue étrangère revête une obligation discriminante lorsqu'elle n'est pas nécessaire au poste occupé ou prévu explicitement par le contrat de travail. Tout ceci a de multiples implications en matière de formation initiale et tout au long de la vie; en reconnaissance des qualifications, en terme d'emploi de tra­ductions également. Cela doit trouver sa cohérence dans la sphère du service et de l'emploi publics. Comment se plaindre de l'envahisse­ment de la langue anglaise sans, parallè­lement, offrir aux publics vivant ou pas­sant dans notre pays, une large palette de langues étrangères, avec des agents formés et payés pour les parler bien, per­mettant d'accueillir tous ? La langue commune dans une entrepri­se (le français chez nous) signifie que tout le monde comprenne le français, Cela renvoie aussi à la formation des personnes illettrées ou alphabétisées dans une langue étrangère, Les langues présentes à l'entreprise mais minori­taires doivent aussi être reconnues en matière de sécurité et de protocole pro­fessionnel (consignes de sécurité, proto­coles..,).

La vie démocratique des instances représentatives à l'entreprise et dans tes groupes oblige aussi à l'obtention de droits en formations linguistiques spéci­fiques, en traduction des textes et dans l'ensemble des langues des participants. L'action des Chsct, des comités d'entreprise, notamment en matière de culture et de formation continue, devrait être renforcée. On ne peut débattre et se prononcer valablement et validement dans une langue que l'on ne maîtrise pas. Les droits et la défense des consommateurs et usagers (Indecosa) entrent aussi dans le champ de l'action du syndicat.

Dans la dernière période, beaucoup de syndicats, d'instances représentatives, d'associations culturelles de salariés ont mené des actions fortes sur ces ques­tions. Non sans succès, comme en témoigne la victoire de la Cgt à Gems. Un groupe de travail, encore trop res­treint, portant ces problématiques, s'est constitué avec l'activité confédérale de politique culturelle. Ouvert à des syndi­calistes, à des partenaires du monde du travail, il se fixe l'objectif d'un échange d'expériences et de réflexions. Il entend engager une journée d'étude ou de col­loque dont le contour n'est pas encore bien défini. Une telle rencontre permet­trait de construire mieux une pensée syndicale forte sur ces questions, d'échanger avec d'autres (syndicats, associations, pouvoirs publics) soucieux de ces questions, et d'élargir les actions. Nous proposerons très bientôt une réunion élargie, sans exclusive, seconde étape permettant de construire une telle manifestation !
 
Jean-Pierre Burdin
Conseiller confédéral à la Politique culturelle
LE PEUPLE N° 1640 - 13 DÉCEMBRE ZOOS