Une opinion de Jean-Luc Laffineur, Françoise Tauzer et Christian Tremblay, respectivement président de GEM+, vice-présidente et administrateur ainsi que président de l'Observatoire européen du plurilinguisme (OEP).

Moins de mots, moins de concepts, plus de simplification, l’anglicisation appauvrit la pensée à tous les niveaux. Il faut défendre l’usage du néerlandais et du français dans les universités belges.

Nous faisons partie d’une association qui promeut le multilinguisme dans les institutions de l’Union européenne et leur environnement (1). Nous avons lu avec consternation le souhait d’une partie de l’enseignement supérieur en Belgique francophone et néerlandophone d’organiser des cursus en anglais (voir les articles dans La Libre Belgique du 23 janvier). À l’instar d’universitaires néerlandais cités dans La Libre et qui ont publié un livre intitulé Against English, nous nous devons de réagir à cette anglicisation effrénée.

Pas contre l’anglais

Tout d’abord et sans vouloir nous contredire, nous ne sommes pas contre l’anglais : plusieurs membres de notre association utilisent cette langue avec plaisir au quotidien, dans leur cadre professionnel ou privé. C’est d’ailleurs parce que nous aimons cette langue ainsi que toutes les autres langues européennes et que nous sommes pour la plupart polyglottes que nous promouvons le multilinguisme : c’est en parlant et en travaillant en plusieurs langues que l’on parlera aussi mieux l’anglais.

Appauvrissement

En effet, loin de tirer les étudiants, les hauts fonctionnaires et les cadres professionnels vers le haut, l’anglicisation actuelle est en train d’appauvrir la pensée à tous les niveaux. Même les anglophones sont obligés de simplifier leurs propos afin de se faire comprendre. Cela se répercute forcément sur la qualité de la pensée et des travaux. L’Europe, qui doit devenir l’une des grandes puissances politiques de demain, ne peut pas se permettre de travailler et de penser uniquement dans la langue étrangère la mieux connue de ses citoyens pendant que les grands rivaux économiques et politiques d’aujourd’hui ou de demain, Américains, Chinois, Brésiliens ou Nigérians, travailleront et penseront le monde dans leur langue maternelle.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si les progrès scientifiques actuels sont le fait essentiellement des Américains et des Chinois : ils travaillent pour la plupart dans leur propre langue.

Il suffit de constater les anglicismes utilisés à tout bout de champ, surtout dans le domaine des affaires, pour prendre conscience de l’interruption du flux de la pensée de l’interlocuteur lorsqu’il prononce le mot bashing, compliance ou fake news.

Sans plus de racines

Les mots sont comme les branches d’un arbre : ils sont reliés à une grammaire, à une structure qui en est leur tronc. Remplacez les branches d’un peuplier par celles d’un chêne, l’arbre s’enlaidit, s’affadit, et finit par s’écrouler. Il en va de même de toutes les langues : bourrez-les de mots étrangers, elles finiront par disparaître sans que pour autant la langue de substitution améliore la qualité de la pensée exprimée dans la langue disparue. Car c’est de cela qu’il s’agit : en anglicisant la société à outrance, les personnes ne disposeront bientôt plus de mots, de concepts pour évoluer dans leur propre langue maternelle. À l’inverse, il est illusoire de penser que tout le monde saura un jour parler parfaitement l’anglais. Comme les arbres, dont les racines peuvent croître tantôt dans des sols meubles ou calcaires, tantôt humides ou arides, les langues ont des racines profondes qui renvoient à une histoire, à des caractéristiques écologiques indéracinables. L’anglais se déploiera comme des branches posées sur un tronc fragile, sans racines. Il restera dans la quasi-totalité des cas une langue imparfaitement maîtrisée et parlée.

Comme l’écologie qu’il faut préserver pour le bien de l’humanité, il faut chérir la diversité linguistique.

Après le latin

L’histoire nous enseigne d’ailleurs qu’avec le latin, seule une élite infime put échanger pendant des siècles dans une langue unique, mais que ce ne fut que lorsque les penseurs modernes s’en affranchirent et commencèrent à penser et à travailler en masse dans leur propre langue que l’humanité, à la Renaissance et au siècle des Lumières, connut progressivement un nouveau bond culturel et scientifique.

Péril pour le projet européen

Enfin, en ne promouvant que l’anglais, les responsables des systèmes éducatifs européens vont probablement contribuer à dissuader les élèves et étudiants européens d’apprendre d’autres langues que l’anglais puisque les autres langues seront perçues comme inutiles. Ce faisant, les jeunes Européens communiqueront certes entre eux - comme c’est le cas aujourd’hui- dans leur langue étrangère commune la mieux connue mais ne connaîtront plus la langue de l’autre. Cela conduira à des replis identitaires sources de tensions et de violences. Cela a d’ailleurs déjà commencé. En ce sens, l’unilinguisme constitue un péril mortel pour le projet européen.

Ce que nous proposons, c’est que les systèmes éducatifs et universitaires européens promeuvent des études intégrant dans certains enseignements non linguistiques au moins deux autres langues européennes. Il y va de la survie de l’Union européenne. Concrètement, pour la Belgique, nous appelons à ce que les universités flamandes et francophones développent des enseignements dans les disciplines scientifiques et en sciences humaines en au moins trois langues à choisir entre le néerlandais, l’anglais, le français et l’allemand.

(1) GEM + : Pour une Gouvernance européenne multilingue, Für eine Gemeinsame Europapolitik der Mehrsprachigkeit, Per una Governanza Europea Multilingue, For Governance for Europe for Multilingualism, Para una Gobernanza Europea Multilingüe - www.gem-plus.eu - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

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