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Chroniques - humeurs

Le français et l'Europe, par Anna-Maria Campogrande

Ultima actualizare: 5 Dec 2006

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Anna Maria Campogrande

Le français et l’Europe

1. Prélude

A l’époque où j’ai rejoint la Commission Européenne, le français était la langue la plus utilisée pour le travail quotidien de l’institution, sans pour autant que cela comporte de faire oublier les autres langues et leur importance dans le processus d’intégration en cours. En dépit du fait que le français, à ce moment là, n’était pas la langue étrangère que je connaissais le mieux, j’en ai tout de suite apprécié la logique et la précision pour servir les besoins d’une administration publique. Mes exigences de rigueur, héritées du latin et de ma langue maternelle, étaient pleinement satisfaites. L’épanouissement de l’italien, son architecture harmonieuse, à laquelle j’ai toujours été profondément attachée, étaient compensés par ce sens extraordinaire de la nuance qui a fait du français, à juste titre, la langue de la diplomatie. J’avais souvent l’occasion d’employer ma propre langue maternelle, ce qui est toujours un avantage, mais l’utilisation du français ne m’a jamais créé de vrais problèmes parce que j’y retrouvais mes points de repère, grâce au latin et à nos racines communes.

A l’heure actuelle, non seulement la plupart des fonctionnaires européens n’ont aucune chance d’utiliser leur propre langue maternelle dans leur travail quotidien, mais il ne leur est même pas accordé le confort d’une langue de travail de leur choix, parmi celles qui ont été retenues jusqu’ici : allemand, français, anglais. Ces nouvelles orientations linguistiques donnent lieu à des résultats catastrophiques pour la qualité du travail, quant à la rédaction des documents et au niveau même de leur conception. Il résulte, en fait, que, comme la grande majorité des fonctionnaires rédigent dans une langue autre que leur langue maternelle, les textes deviennent de moins en moins bons. De ce fait, il a été institué, au sein des services linguistiques, un comité de rédaction, uniquement pour la langue anglaise, afin de corriger les textes boiteux. Cette façon de procéder implique que les services qui conçoivent les politiques communautaires n’ont plus une maîtrise totale sur ce qu’ils produisent, parce qu’il y a une main mise de la langue dominante sur la plupart des textes originaux avec des conséquences facilement imaginables.

2. Les langues européennes

La question linguistique est une affaire d’une très grande importance pour l’avenir de l’Europe, dans le cadre et au-delà de celui des institutions européennes. Or, à l’heure actuelle, cette question n’a été débattue à aucun niveau pouvant, en quelque sorte, impliquer les populations concernées. La dérive vers l’anglais, à laquelle nous assistons, constitue le résultat d’une stratégie de démantèlement de la culture gréco-latine enracinée, des siècles durant, sur tout le continent européen, laquelle est à l’origine de l’extraordinaire créativité de notre civilisation et qui a comme caractéristique de donner naissance à l’individu, l’homme penseur, le spéculateur, le philosophe, difficile à manipuler et à transformer en un simple consommateur, client des entreprises multinationales. En l’absence d’une prise de conscience généralisée, à très court terme, les effets de cette stratégie vont déstabiliser l’Europe, parce qu’elle s’attaque à des piliers de la spécificité européenne, tels que les institutions, l’éducation nationale, la culture, notamment dans l’audiovisuel. L’Europe va être privée de son identité et de son modèle de civilisation pour être réduite en colonie de luxe du pouvoir économique et militaire qui a décidé de dominer le monde.

L’importance de la langue, en tant qu’élément fondamental de l’identité d’un pays et des individus qui le constituent, place le respect et la reconnaissance des langues officielles dans la catégorie des droits de l’homme et des droits inaliénables qui ne peuvent pas être supprimés du haut de l’échelle sans créer des situations d’illégalité, d’illégitimité et d’atteinte grave à la démocratie. Cela veut dire que : il ne rentre pas dans les pouvoirs d’un chef d’état et de gouvernement et encore moins d’un Commissaire européen, d’un Président ou d’un Vice - Président de prendre des décisions qui déclassent les langues officielles des Etats Membres et qui, par le même biais, transforment des millions de citoyens européens en citoyens de deuxième rang. La question linguistique doit faire l’objet d’une véritable politique communautaire, à mettre en place après une réflexion approfondie quant à la possibilité de satisfaire le plus grand nombre possible de sujets politiques par l’usage courant d’un nombre minimum de langues, quant à la contribution que chaque langue apporte à la construction de l’Europe, dans sa dimension politique, historique, philosophique, culturelle, dans sa capacité de servir pleinement la démocratie et l’état de droit, dans sa vocation à bâtir et à pratiquer la solidarité sociale, à donner vie à un modèle de société fondé sur les besoins et les traditions qui sont l’apanage de l’identité européenne. L’objection majeure qu’on nous oppose, qui consiste à dire qu’il faut limiter les coûts du multilinguisme, non seulement n’est pas fondée, au plan financier, parce que la mise en place d’un véritable multilinguisme ne représente que des poussières par rapport au budget communautaire mais, avant tout, elle n’est pas pertinente dans la mesure où le problème qu’elle s’attache à résoudre est politique et non pas de simple gestion.

3. Le Statut des langues au sein des institutions européennes

Le statut des langues, à l’intérieur des institutions européennes comme à l’extérieur, dans les contacts avec les citoyens, dans les programmes d’éducation nationale, ne peut pas être réglé à la dérobée, « in camera caritatis ». Il doit faire l’objet d’un accord suivant les procédures habituelles des institutions démocratiques, se baser sur des paramètres objectifs qui tiennent compte, entre autres et avant tout, des critères de représentativité des Etats Membres, au sein des institutions, de la notion d’Etat Membre fondateur, dépositaire du modèle original du projet d’intégration, des langues des pays d’accueil et de nombreux autres éléments, dans une optique de dialogue, de solidarité et de responsabilité partagée.

Pour bien comprendre la problématique des langues dans le processus d’intégration européen, il est nécessaire d’avoir une idée précise quant à la nature des institutions européennes. Ces institutions, loin de pouvoir être assimilées à une quelconque organisation internationale qui produit des avis et des recommandations destinés aux Etats Membres, lesquels doivent ensuite les accueillir pour les rendre opérationnels, constituent une puissance disposant de capacités supranationales, qui se substitue aux Etats Membres de la Communauté européenne dans de nombreux domaines (dénommés « matière communautaire ») et produit des législations à caractère contraignant qui touchent les citoyens européens au quotidien, souvent de manière directe, c’est-à-dire en l’absence d’un quelconque filtre au plan national.

4. Les différentes qualités des langues de l’Europe

Il est important, dans ce contexte, de mettre en évidence certaines caractéristiques des langues de l’Europe, liées à l’histoire du pays dont elles relèvent et de son modèle de société.

Le rôle de la langue dans la distinction des classes sociales et leur perméabilité culturelle constituent des principes révélateurs de ce modèle. En Italie, la maîtrise et le raffinement de la langue, pas plus que l’apanage d’une certaine culture, ne sont pas nécessairement le fait de l’appartenance à une classe sociale particulière. En dépit des dégâts de certaines réformes de l’éducation des dernières années et grâce aux traditions d’une école d’empreinte humaniste, qui a régné des générations durant, la culture reste encore diffuse et laisse à tout individu, selon ses capacités personnelles, la possibilité de parvenir à une certaine excellence linguistique. Ceci n’est pas vrai pour d’autres pays d’Europe, où les différences de classe sociale vont si loin qu’elles marquent les individus dans leur forme d’expression et d’usage de la langue.

Entre elles, les langues européennes diffèrent aussi sur d’autres plans. Le français, l’italien, l’allemand sont des langues d’une logique et d’une précision implacables, ce qui s’avère précieux et indispensable dans la rédaction de textes de portée juridique qui caractérisent, à la fois, le fondement et le quotidien des institutions européennes. L’anglais est moins precis, et, surtout, inapte à traduire des concepts qui relèvent du système juridico - institutionnel basé sur le droit romain et sur les codes de Napoléon qui constituent l’assise de toute la philosophie du droit de l’ensemble des pays de l’Europe continentale.

Plus apte à seconder les besoins des matières économiques et notamment du commerce, où sévit la loi du plus fort, l’anglais est une langue tout à fait inadéquate à servir l’état de droit tel que conçu dans les Etats Membres qui se réclament du principe de la « justa lex, scripta lex » et de l‘égalité de tous les citoyens devant la loi. Il faut être conscient du fait que le pragmatisme et le principe du cas par cas, alors qu’ils peuvent présenter des avantages de nature pratique dans les affaires et dans les relations commerciales, ne sont pas dans la lignée de la démocratie d’empreinte latine lorsqu’ils sont appliqués aux institutions et à leurs relations avec les individus.

5. Les Traités et la pratique dans les institutions européennes

Comme on l’a déjà mentionné, les institutions européennes poursuivent des objectifs qui tendent à l’intégration dans les domaines les plus vastes et diversifiés, souvent très techniques, et produisent des réglementations qui ont un impact sur la vie des citoyens et sont, parfois, directement applicables au sein du système législatif national. Compte tenu de ces caractéristiques uniques, qui placent la Communauté Européenne à un niveau de supranationalité, les pères fondateurs, dans le but d’asseoir tous les citoyens sur un plan d’égalité face aux institutions, à la réglementation qu’elles produisent, aux opportunités qu’elles créent, avaient décidé que toutes les langues de la Communauté avaient rang de langues officielles et de langues de travail.

Très récemment, sous la présidence de Romano Prodi, la Commission Européenne, invoquant des raisons de caractère économique a décidé de réduire à trois les langues de travail : allemand, français, anglais. Déjà, cette limitation de l’usage des langues, à l’intérieur des services, constitue une entorse, en termes de démocratie et de droits de l’homme, car elle a comme résultat de mettre en pratique une discrimination "de facto" vis-à-vis de certains pays et de certains ressortissants, en en plaçant d’office d’autres dans une position privilégiée. Il est en outre difficile de comprendre les raisons pour lesquelles l'italien, langue d’un des quatre grands pays et membre fondateur de la Communauté européenne, n’a pas été retenu avec les trois autres langues, ce qui aurait témoigné d’un minimum de clarté dans le choix des critères de discrimination. Ce qui frappe, en fait, dans cette décision est l’absence totale d’un quelconque souci d’objectivité qui puisse justifier l’option retenue.

Cette limitation arbitraire à trois langues n’est, à mon sens, qu’une simple étape d’un projet qui vise l’élimination progressive de toutes les langues pour faire triompher l’anglais. En fait, l’allemand, comme l’italien, a disparu d’ores et déjà du panorama des langues de travail de la Commission et le français est en chute libre, avec la collaboration active des francophones eux-mêmes, en dépit et à l’encontre du fait qu’il est la langue du fondement de l’Europe, que les pays de culture latine ont un poids déterminant dans l’Union, qu’il est langue officielle du pays d’accueil et principale langue véhiculaire de Bruxelles, en dépit et, peut-être, à cause de ses qualités de rigueur, de précision, de clarté, d’élégance et de raffinement.

6. Une nouvelle forme de colonisation

Cette situation est due à différents facteurs qui relèvent de la politique d’embauche et de formation, des dispositions données par certains commissaires européens qui ne tolèrent aucune autre langue que l’anglais, elle est due aussi aux programmes d’éducation nationale des Etats membres. Au-delà et à l’origine de tout cela, un système de propagande très bien étudié et structuré, lié à des intérêts économiques qui, depuis la dernière guerre mondiale tient l’Europe dans un étau de plus en plus étroit.

Il faut être conscients du fait que nous sommes en présence d’une nouvelle forme de colonisation. La colonisation linguistique et culturelle, par le biais de laquelle les anglo-américains planifient la disparition de toutes les autres cultures dans une simple optique d’intérêts économiques et commerciaux. Ceux qui sont responsables de cette dérive, par intérêt ou par négligence, doivent prendre conscience de la responsabilité qu’ils assument et du fait que l’unilinguisme, pour l’Europe, porte en son sein le cancer de la « pensée unique », c’est-à-dire de la pensée morte.

7. Une stratégie d’ensemble

Dans le contexte exposé, l’Europe a besoin de mettre en place d’urgence une stratégie pour la sauvegarde de sa diversité linguistique et culturelle. Dans une telle optique, les éléments à prendre en considération sont multiples, mais peuvent se résumer en la nécessité d'éviter la coupure entre les institutions européennes et le citoyen, d'avoir un projet de société véritablement européen et de faire en sorte que cette stratégie prenne en compte tous les aspects qui sont en mesure d’en assurer le succès.

Pour éviter la fracture entre le citoyen et les institutions européennes, il faut concevoir un système linguistique, sur l'ensemble de l'Europe, tenant compte de ses besoins spécifiques. En fait, un tel système représente la clef de voûte de l'intégration, dans la mesure où il est de nature à garantir la véritable intégration du citoyen à l'Europe, laquelle, pour devenir une réalité évidente, a besoin d'un multilinguisme généralisé et enraciné, au quotidien, dans la culture de l'homme de la rue.

8. Tracer le profil culturel du citoyen européen

Si l'on veut faire l'Europe, une Europe démocratique et ancrée dans sa réalité, il faut tracer aussi le profil culturel du citoyen européen qui devrait être cultivé, ouvert, civilisé, en mesure de comprendre et d'apprécier ses concitoyens, de lire, d’écrire, de s'informer, de travailler en plusieurs langues, de voyager sans encombre sur "son" territoire et de profiter pleinement de la chance d'être né et de vivre au sein de cette civilisation extraordinaire qui est celle de l'Europe tout entière.

Pour ce faire, il faut avoir un projet européen de société, un projet humaniste, suggestif et séduisant, afin que le citoyen puisse s’y reconnaître, y adhérer et s’y identifier. Il faut faire prendre conscience au citoyen européen de la richesse culturelle dont il est dépositaire, de sa dimension, désormais européenne. Son modèle doit être l'homme- individu, l'homme- penseur, hérité des civilisations qui ont illustré notre continent, en opposition avec le stéréotype, l'homme-cliché, l’individu des temps modernes objet et non sujet, transformé en « consommateur » par les pouvoirs économiques de la mondialisation.

L'Europe, si elle veut « être » et survivre à la mondialisation, doit se différencier des autres cultures, au plan mondial, pour un projet où l'homme, l'être humain, retrouve sa place centrale, par rapport au fonctionnement de l'Etat, des institutions nationales, européennes et internationales et à toutes les activités économiques et commerciales.

9. Le rôle de l’éducation

La stratégie dont l’Europe a besoin, pour mener à bien la coexistence de sa richesse linguistique et culturelle, doit tenir compte de tous les aspects de la problématique et placer l'éducation au tout premier plan. Cette stratégie doit être portée à la connaissance des citoyens européens, afin qu'ils puissent participer à sa mise en œuvre, en assurer le succès et arriver, par ce moyen, à se définir vis-à-vis des autres puissances et des autres civilisations du monde.

Pour ce qui est de l’éducation, il faut mettre en place un système d'apprentissage des langues, pour l’ensemble de l'Europe communautaire, dans le but de former des vrais Européens, en leur faisant prendre conscience de la richesse et de la diversité des langues et des cultures qui leur appartiennent et de l'importance qu’il y a à les sauvegarder.

 

Ce système devrait se baser sur l'amélioration de l'apprentissage de la langue maternelle, qui reste la base d’une formation de qualité et, même, de l'apprentissage de toute autre langue, sur la notion de langue formatrice et structurante de la pensée (dans ce cadre, le latin et le grec, qui donnent accès aux autres langues européennes devraient, entre autres, être réactualisés), sur l'introduction progressive de l'apprentissage de deux langues européennes pour tous, après avoir reçu les bases appropriées et adéquates aux différents cycles d'études.

Ce système ne devrait pas imposer l’étude des langues n'importe quand et n’importe comment. Dans ce cadre, le modèle adopté par le Luxembourg, qui prévoit l’allemand et le français pour tous et qui a fait ses preuves, devrait être étudié, notamment du fait de son approche « européenne ».

L’apprentissage des langues, au sein des programmes d’éducation nationale devrait envisager une certaine réciprocité, dans la mesure où il est n'est pas admissible, entre Pays partenaires dans un projet d'intégration, que l'enseignement des langues ne fasse pas l'objet d'un plan concerté où le respect réciproque, l'équilibre et la diversité s'y trouvent harmonieusement intégrés.

10. Un Plurilinguisme réel et généralisé

Les institutions européennes devraient pratiquer un plurilinguisme réel et non pas de façade. Elles devraient, avant toute autre chose, mettre fin au démantèlement sournois que les services linguistiques ont connu ces dernières années, sous prétexte d’un souci d’économie, une économie qui se fait aux dépens de certains citoyens et pas d’autres. Elles devraient, au contraire, restaurer des services linguistiques adéquats aux besoins de l'Europe, en faire des centres d'excellence au service du citoyen.

Le nombre des langues de travail effectives devrait être élargi, en tout cas, aux langues des Etats Membres dont le poids démographique, politique, économique et culturel est déterminant, au sein du projet européen, en se basant sur des critères qui doivent se démarquer de la pratique actuelle par leur objectivité. Pour ce qui est de la Commission, les trois langues actuelles dites de « procédure » (français, allemand, anglais ) qui, en plus, sont de façade, ne sont pas suffisamment représentatives, en termes de culture européenne et, surtout, de démocratie. Les notions de Pays fondateur et de Pays d'accueil devraient être prises en compte dans la mise en place d'un système linguistique juste et équitable.

11. Réviser le système informatique et les autres instruments pour éviter la dérive vers la langue unique

Les institutions européennes, notamment la Commission, doivent réviser de fond en comble le système informatique qui actuellement se décline en « tout-anglais » et les dérapages vers la langue unique dans chaque secteur.

Elles doivent rétablir des unités multilingues, exiger un plurilinguisme réel de ses fonctionnaires et démanteler les centres de pouvoir qui sont devenus certains secteurs clef, sur une base linguistique intolérante qui tend à l'exclusion de toute autre forme d'expression. Elles se doivent de respecter les langues des pays d'accueil des institutions européennes et de leurs émanations, afin d'éviter une nouvelle forme de colonialisme basée sur la langue et la culture.

Les institutions européennes sont redevables vis-à-vis du citoyen européen de faire rentrer dans la culture "de la maison" le respect de toutes les langues des Etats Membres, dans un système à géométrie variable où rien ne peut être laissé au hasard.

12. Le rôle des Etats membres : identité et ouverture

Pour les Etats Membres, le mot clef devrait être « Identité et ouverture » en ce sens que personne ne devrait renoncer à sa propre langue et à sa propre culture mais, en même temps, tous et chacun se doivent de pratiquer une réelle ouverture envers les langues et les cultures des autres pays de l'Union. Dans ce cadre, il est d’une importance fondamentale de tenir compte du fait que plus de la moitié des citoyens européens sont de langue et de culture latines et que, presque, l'autre moitié est de langue et de culture germaniques.

Les Etats Membres doivent s'engager à former le citoyen européen dès l'école maternelle avec des programmes d'éducation appropriés et coordonnés. Ils doivent se préoccuper d'améliorer l'apprentissage de la langue maternelle, rétablir l'étude du latin et du grec, introduire progressivement l'apprentissage de deux langues européennes et en améliorer les méthodes.

La notion de préférence communautaire devrait revenir d’actualité dans tous les domaines de la culture: radio, TV, cinéma, théâtre, musique, littérature, etc. Assurer la mise sur le marché national de produits assortis de descriptions claires et précises, dans la langue nationale, éventuellement, accompagnée d'autres langues sur une base de réciprocité, garantir à tous les citoyens documents, annonces, formulaires et autres indications des secteurs public et privé dans la langue nationale.

La réalisation d'une Communauté européenne multilingue et pluriculturelle, pacifique et épanouie, n'est, en effet, garantie que si l'on se place dans l'optique du respect, réciproque et généralisé, des racines culturelles des peuples, de leurs traditions et de leurs différentes formes d'exister. Dans cette optique, il est indispensable de veiller à créer une cohésion populaire, basée sur la reconnaissance et la réciprocité, en lieu et place du rejet provoqué par l'imposition progressive et étouffante de la langue unique.

Aux simplistes qui prêchent la langue unique, comme aux Etats-Unis, il est à rappeler que la formation de ce pays s'est faite dans des conditions très différentes de celles du processus d'intégration de l'Europe et que, en tout état de cause, l'uniformité linguistique des Etats-Unis a été payée, au moins mais pas seulement, par le génocide des Indiens. Il est évident que si les Indiens d'Amérique avaient pu survivre à la colonisation, les Etats-Unis seraient aujourd'hui, nécessairement, un pays multilingue et pluriculturel.

13. Une identité européenne face au monde

Au-delà et en parallèle avec les mesures à prendre au niveau interne sur l’ensemble du territoire communautaire, il est indispensable et urgent d’instaurer un « modus vivendi », pour les institutions européennes et pour les Etats Membres, permettant de déterminer un régime linguistique apte à régir les relations avec les Pays tiers et les autres instances internationales, dans une optique qui tienne compte de l’identité européenne. Ces différents aspects de la question linguistique et culturelle ne peuvent plus être laissés à l’improvisation et à l’arbitraire.

L'Europe doit aussi se définir dans ses relations internationales et en finir de jouer toujours "fuori casa", à l'extérieur. Elle doit se présenter comme une entité pluriculturelle, promouvoir les langues européennes, faire usage systématiquement de l'interprétation et exiger, systématiquement, les traductions appropriées, notamment lorsque les matières traitées sont techniques et très spécialisées.

14. Conclusion

Le système linguistique actuel, au sein des institutions européennes et dans les Etats Membres, n’est ni juste ni équitable, il doit faire l’objet d’une étude approfondie et d’une révision totale, à défaut de quoi le processus d’intégration européen serait porteur d’un déficit démocratique grave, générateur potentiel de conflits insolubles.