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Suveranitate lingvistică ? (III)


Ultima actualizare: 6 Sep 2020

Nous avons dans un premier éditorial montré que les territoires linguistiques ne coïncidaient généralement pas avec les territoires politiques et que la relation entre la langue et la politique était une relation complexe. Dire que le rayonnement d’une langue est directement lié à la puissance politique est vrai jusqu’à un certain point seulement.

Dans un second éditorial, nous avons essayé de montrer que la conscience linguistique est une idée neuve, étroitement liée à la société de communication, et qu’il est inutile de revisiter l’histoire avec les yeux d’aujourd’hui. C’est une erreur scientifique et une erreur tout court éminemment répandue. Mais ce qui est vrai et finalement si peu pratiqué, c’est que le passé reste riche d’expériences et d’enseignements qu’il faut essayer d’appréhender objectivement plutôt que par un regard rétrospectif et moralisateur. Par exemple, nous sommes tout à fait en mesure de comprendre les processus qui ont mené à un déclin radical de la plupart des langues régionales en France et pas seulement en France. Il est donc tout à fait possible de déterminer à quelles conditions, on peut éviter que les mêmes processus ne se reproduisent en Afrique avec les langues locales et nationales. C’est l’objet d’un récent ouvrage publié par l’OEP1.

Territorialisation, conscience linguistique, voici donc deux dimensions essentielles de notre sujet, la « souveraineté linguistique ». Car nous avons bien compris que nous existons individuellement et collectivement par la langue. Il est difficile d’affirmer le contraire. Nous parlons de « la langue » au singulier, c’est-à-dire au sens générique du terme. Mais rien ne nous empêche d’employer le pluriel. Nous existons donc par la langue ou par les langues que nous parlons. C’est par la ou les langues que nous accédons à la culture. Et cela est vrai pour tout le monde, que l’on en soit conscient ou non.

Une troisième dimension majeure doit être abordée. Il s’agit des rapports de domination auxquels les langues et les cultures n’échappent pas. Mais si l’on souhaite avoir une chance d’y comprendre quelque chose, il faut d’abord admettre l’ambivalence de la domination. Avant de considérer la domination comme une abomination, il faut se rendre compte de cette ambivalence qui est profondément ancrée dans le langage commun. Si je dis de Picasso qu’il a dominé la peinture du XXe siècle, je ne dis pas qu’il a employé toutes ses forces à détruire ses concurrents et qu’il a asséché toute la créativité artistique qui l’entourait. C’est un peu comme un arbre qui pousse plus haut que les autres. C’est la créativité et la création qui produisent la domination. Mais elle peut prendre des formes pathologiques, celles dont nous parlons généralement, celles qui abaissent, qui oppriment, qui détruisent. Le problème est que les mêmes entités peuvent être les deux à la fois dans des proportions variées. Toute la difficulté est là. Et il n’est pas possible de réfléchir à la souveraineté si l’on n’a pas cette ambivalence à l’esprit.

En matière de souveraineté et d’indépendance, la réalité nous impose la modestie.

Prenons l’excellent éditorial de Serge Halimi dans le numéro d’octobre du Monde Diplomatique intitulé « Fausses indépendances ». On y voit devant Donald Trump à la Maison Blanche le président serbe Aleksandar Vučić et le Premier ministre kosovar Avdullah Hoti. En résumé, Donald Trump leur dit : petits Européens que vous êtes, candidats à l’entrée dans l’Union européenne, vous allez faire ce que je vous dis. Ou vous obéissez à Washington, ou je vous casse. Bien évidemment, ils s’exécutent et conviennent de transférer leur ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. Ils ne sont pas les premiers à subir ce genre de traitement et à réagir de la même façon.

On voit bien que la notion même d’indépendance est un mythe. Même Robinson Crusoé n’est pas indépendant car il dépend de la nature. La règle générale est l’interdépendance, mais quand on a dit cela, on a en fait rien dit. Comme l’avait observé et développé François Perroux2, ce qui compte ce sont les modalités de l’interdépendance, et il faut pouvoir définir des modalités fortes de l’interdépendance et des modalités faibles de l’interdépendance. A partir de là, le sujet commence à devenir intéressant. Ainsi, les modalités fortes de l’interdépendance sont celles qui font que vous dépendez moins de vos partenaires ou concurrents qu’eux ne dépendent de vous. Cette clé de lecture, qui concerne tous les domaines, économique, technologique, politique, culturel et militaire, est la seule qui permet de comprendre la mondialisation et d’avoir une approche stratégique. Et ceci est vrai quel que soit l’environnement, que l’on soit dans un monde où règne le multilatéralisme ou dans un monde où seul compte le rapport de forces, comme c’est le cas aujourd’hui.

L’Europe, après avoir vécu un demi-siècle à l’ombre des États-Unis, commence à sortir du rêve éveillé. Elle se préoccupe par exemple du fait que toutes les données personnelles du monde et principalement de l’Europe soi-disant dans le « cloud » (dans le nuage) ne sont pas vraiment dans les nuages mais stockées dans d’immenses parcs d’ordinateurs et de disques durs et à disposition du gouvernement des États-Unis si celui-ci en a besoin. Ce monopole quasiment absolu dans le domaine du renseignement pose évidemment problème et l’on a décidé de se doter de capacités dans ce domaine. Il n’est jamais trop tard pour se ressaisir. Cette préoccupation n’est d’ailleurs pas complètement nouvelle et si l’on remonte un peu dans le passé, on peut se souvenir du programme Galiléo de radionavigation par satellite complémentaire du système américain GPS, mais surtout concurrent après avoir rompu le monopole étasunien et dont le plein développement s’est achevé cette année dans la plus parfaite discrétion.

Mais la question en amont de celle des modalités de l’interdépendance est celle de ce que l’on veut faire et pourquoi.

Si l’on n’est pas capable de répondre à cette question pour le présent comme pour le long terme, on ne doit pas s’étonner que certains petits pays essaient de récolter des miettes d’alliances sans envergure avec les puissants du jour.

La question est donc d’abord celle du vouloir et la question linguistique pourtant essentielle vient ensuite.

Il est clair que si l’on voit dans les États-Unis l’avenir du monde et un modèle universel, les jeux sont faits. On ne peut qu’adhérer à l’Empire et s’y intégrer. Ce n’est pas ce que nous enseignent l’histoire ni une analyse critique du monde tel qu’il est et tel qu’il va.

Il ne faut surtout pas penser que la période ouverte, et espérons rapidement refermée par Donald Trump, change en quoi que ce soit l’ordre des choses. Trump n’a fait que précipiter et caricaturer une situation qui commençait à s’installer depuis des décennies. Aujourd’hui, comme le constatent nombre de commentateurs, le monde est en panne de leadership, et les États-Unis ont cessé de jouer ce rôle, tout simplement parce qu’ils n’en sont plus capables et ne l’ont sans doute jamais été. Emmanuel Todd faisait déjà ce constat dans un essai publié en 2002, Après l’empire – Essai sur la décomposition du système américain3, dont la lecture en contrepoint du Grand échiquier4 de Zbigniew Brzezinski, publié cinq ans plus tôt, est extrêmement instructive.

Vingt années se sont écoulées et ce que nous pouvons constater est un bouleversement considérable, au-delà de ce qui pouvait être imaginé, des grands équilibres mondiaux.

Quand un pays, qui fut qualifié de seule « hyperpuissance » est le deuxième pollueur de la planète, après la Chine, et de loin le premier pollueur par habitant (plus du double d’un chinois), il est clair que ce pays fait supporter au monde les plus grandes menaces.

Quand un pays est le seul à se trouver en situation de déficit commercial de manière continue sur quatre décennies, l’endettement est abyssal et le met dans la dépendance de ses créanciers. Jusqu’à ce que Donald Trump ne déclare la guerre commerciale à la Chine, le premier créancier des États-Unis était la Chine. Les États-Unis consomment beaucoup plus qu’ils ne produisent. En 2000, le déficit commercial américain de l’année était de 450 milliards de dollars, il sera de 3200 milliards en 2020. La Chine ayant cessé de recycler au bénéfice du Trésor américain ses dollars issus de ses excédents commerciaux et de son épargne, c’est maintenant l’Europe qui a pris le relais avec les excédents allemands. Les États-Unis vivent à crédit et s’ils agissaient comme un pays normal, ils ne pourraient maintenir leur niveau de vie longtemps.

Ce n’est pas tout. Il a été largement démontré que le développement des inégalités a privé depuis des décennies une majorité des Américains des bénéfices de la croissance. Le système social américain est totalement inadapté aux périodes de crise et n’a pas la résilience des systèmes européens, qui même s’ils n’échappent pas au développement des inégalités qu’ont produit les idées néolibérales, ils en ont incontestablement limité les effets. On pourrait ajouter de nombreux traits de la société américaine qui tranchent avec les sociétés européennes (la peine de mort, la criminalité, la population carcérale, l’eugénisme, la religiosité exacerbée, les aventures guerrières sans issues, une démocratie qui vire à l’oligarchie, etc.). Et les pépites américaines (les grands espaces, la littérature, le cinéma, la recherche, les grandes universités, la foi dans l’avenir, l’accueil, etc.), tendent à faire figure d’îlots perdus dans un océan de dérives hors contrôle. Une chose est sûre : aujourd’hui, un fossé est en train de se creuser entre les États-Unis et l’Europe.

Quand un pays apparaît non seulement comme la première puissance politique, économique et militaire, mais comme un modèle absolu de par son mode de vie et ses idéaux de liberté et de démocratie, ce faisceau de facteurs convergents produisent du rêve, c’est-à-dire une énorme attraction culturelle.

Or aujourd’hui, non seulement le rêve américain est en panne, mais on est sur le point de penser qu’il est devenu une sorte d’anti-modèle.

Les États-Unis sont aujourd’hui dépassés par le réchauffement climatique et font courir un risque majeur à l’humanité. Après avoir été le foyer de la crise financière de 2008, ils portent en eux les ingrédients de la prochaine. Ils sont clairement aussi dépassés par la crise sanitaire. Le slogan « Make America great again » sonne aujourd’hui non comme une réaffirmation du leadership américain (on n’ose plus parler d’« empire »), mais la manifestation de l’angoisse d’une page en train de se tourner. Il appartiendra aux successeurs de Donald Trump de tirer les conséquences d’un demi-siècle d’errements : le retour à une certaine normalité.

L’Europe dans tout cela est face à elle-même.

Elle doit d’abord sortir de son ambiguïté congénitale.

Sonnée par deux guerres mondiales qui l’avaient complètement mise à genoux, elle s’est d’abord construite à l’ombre des États-Unis et sur la négation des entités nationales. Malgré le solide rappel à l’ordre du général de Gaulle, elle a persévéré dans cette direction, soutenue dans cette voie par l’idéologie libérale, formulation à peine dissimulée d’un désir d’hégémonie. À mi-parcours, lors de la rentrée du Royaume Uni dans ce qui était alors les Communautés européennes, certains gouvernements, dont la France, avaient eu l’heureuse idée d’une déclaration sur l’identité européenne qui sera signée par tous les membres, y compris les nouveaux, le Royaume uni et l’Irlande lors du sommet européen de Copenhague les 13 et 14 décembre 1973. Ce fut un non-événement. Tous les européistes de la période jusqu’à aujourd’hui sur le volet linguistique n’avaient qu’une seule idée en tête : imposer l’anglais comme langue de l’Europe.

Il est temps de se reposer les bonnes questions.

Inconsciemment et dans la discrétion, les pays européens ont au cours des décennies écoulées accumulé une richesse d’expérience absolument inouïe. Bientôt trois quarts de siècles d’apprentissage de la négociation entre pays européens d’abord à 6, à 12, puis à 28 et enfin à 27. 70 ans passés à réduire nos incompréhensions, ou nos « incommunications » selon le terme heureux de Dominique Wolton5, pour s’inventer un avenir partagé dans un monde en changement rapide, ce n’est pas rien. Et le fait de surmonter ces « incommunications » ne doit rien à l’anglais.

Autant par ces 70 ans de négociations sur tous les sujets que par des histoires mouvementées, sur presque 2000 ans, les pays européens ont acquis une expérience et une compréhension du monde aujourd’hui incomparables.

Il est remarquable de constater que le terme de culture européenne est très rarement employé et que la culture européenne est l’objet de très peu de recherches. Peut-être le fait de se croire pendant des siècles au centre du monde et que les nations européennes se soient affrontées pour la conquête du monde, ne prédisposait à l’indispensable distanciation.

Les temps ont changé et la prise de conscience de soi-même s’impose.

Dans un entretien avec Jean-Claude Juncker publié dans la Lettre de la Fondation Schuman, celui-ci déclare que « l’Europe est une puissance mondiale qui s’ignore ». C’est bien mais un peu court. En fait Jean-Claude Juncker dit d’autres choses tout aussi importantes. Il dit notamment : « Lorsque j’ai commencé ma vie communautaire, à l’âge de 28 ans comme jeune ministre du Travail, nous étions dix États membres, puis sont venus les Portugais et les Espagnols. Il y avait au niveau des ministres une atmosphère de club, nous savions tout l’un de l’autre : famille, enfants, grands-parents. Après les différents élargissements, tout cela s’est effiloché, les rapports entre dirigeants se sont distendus. Or l’Europe est, bien sûr, faite d’institutions, de pays, de gouvernements, mais aussi de personnes...Cette connaissance intime des autres s’est perdue. Loin du poème franco-allemand sur l’amitié et les leçons apprises, que savent les Allemands des Français ? Que savent les Français des Allemands ? Le seul Allemand à bien connaître la France était Helmut Kohl. Lui savait tout de la IVe République, Pierre Pflimlin, Edgar Faure, le chanoine Kir... Il y a un manque d’amour non pas tellement à l’égard de l’Europe, mais entre nous. Il y a beaucoup de romantisme descriptif lorsqu’il s’agit dans les différents États membres de parler des autres. On donne volontiers l’impression que c’est un ensemble cohérent, établi sur la base de règles communes, notamment la règle de droit, mais la connaissance que nous avons les uns des autres est sous-développée. Ce que j’appelle le manque d’amour est un manque d’intérêt. À partir d’un certain moment, l’Europe a donné l’impression de fonctionner, ce qui a conduit les peuples d’Europe à se désintéresser des autres. Donc la méfiance que les citoyens nourrissent à l’égard de leurs gouvernements nationaux, ce fossé croissant entre les gouvernants et les gouvernés, palpable, observable dans chaque État membre, comment voulez-vous qu’il n’existe pas et ne s’agrandisse pas au niveau de l’Europe ! »

Très curieusement, ce genre de réflexion fait écho à ce que l’on pouvait écrire au début du siècle dernier. Ainsi André Suarès dans un essai remarquable et remarqué en 19326 écrivait à propos de Goethe :

« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

Dans une étude sur L'idéal européen de Nietzsche, François Rigaux7 écrit :

« À une époque de nationalismes déjà virulents, qui s’exacerberont durant les deux guerres mondiales, Nietzsche récuse ce qu’il tient pour un dangereux délire, « la maladie la plus ennemie de la culture, cette névrose nationale dont l’Europe est malade » (16). Son idéal est européen plutôt qu’international. Nombreux sont les passages de son œuvre où il se proclame européen, où il appelle les peuples de l’Europe à se reconnaître mutuellement : « ils formeront aussitôt une puissance en Europe et, heureusement, une puissance entre les peuples ! Entre les classes ! Entre pauvre et riche ! Entre gouvernants et gouvernés ! Entre les plus calmes et les plus agités » (17). Ce n’est donc pas à une union des États que Nietzsche appelle, mais à une coalition des individus. »

Ces citations ont un souffle très contemporain dont les Européens devraient aujourd’hui retrouver l’inspiration.

Les pères fondateurs de l’Union européenne et tous ceux qui leur ont succédé ont tous à leur manière travaillé à la renaissance des pays européens dans une Europe détruite et épuisée par l’exacerbation des nationalismes et les guerres qui en ont découlé.

Aujourd’hui, même si cela peut paraître paradoxal, c’est à la réhabilitation et à l’affirmation de la permanence des nations qu’il faut travailler. Contrairement à ce qui a été seriné pendant des décennies par une idéologie libérale, qui n’avait rien de spécialement libérale, le marché ne transcende pas les nations. Le marché s’organise entre les nations. Si le nationalisme est réellement une invention du XIXe siècle, les nations ont toujours existé et le terme même existe depuis l’Antiquité la plus ancienne, même si ses contours ont parfois manqué de précision. En 1744, le philosophe Giambatista Vico publiait son œuvre majeure Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations, affirmation que la science ne pouvait pas n’être que physique et mathématique, et devait aussi s’intéresser aux sociétés humaines. Au cours de leur histoire, les nations européennes ont acquis une telle expérience et ont tant appris les unes des autres, que c’est une évidence absolue que l’Europe ne peut se construire que sur les nations elles-mêmes. D’ailleurs l’Europe n’est pas une fin en soi, elle résulte de la capacité et de la nécessité des nations européennes de penser leur avenir et l’avenir du monde. Autrement dit, l’Europe n’est pas dépassement des nations, sous l’effet d’une force qui lui est extérieure, mais la résultante des efforts des nations européennes de se dépasser elles-mêmes.

L’Europe est bien une union d’États-nation, qui décident souverainement d’agir ensemble, car c’est leur destin et leur grande sagesse d’agir de la sorte. Et la période que nous vivons impose aux pays européens de se repenser et de repenser l’Europe. Personne ne peut échapper à cet impératif et les choses peuvent avancer très vite, comme l’indiquent les grandes avancées opérées au cours des derniers mois. L’Europe, les nations européennes ne peuvent qu’avancer ou se déliter.

Dans toute réflexion sur l’Europe, la question linguistique est incontournable. La langue et les langues sont parmi les biens les plus précieux des peuples. Car, comme le rappelait quelque temps avant de mourir le philosophe Michel Serres "Un pays qui perd sa langue perd sa culture ; un pays qui perd sa culture perd son identité ; un pays qui perd son identité n'existe plus. C'est la plus grande catastrophe qui puisse lui arriver."8

Les évolutions linguistiques sont des évolutions de long terme, comme la dérive des continents, avec parfois des secousses que personne n’a prévues. Nous savons très bien que le Brexit ne changera pas fondamentalement les situations linguistiques. Et cela n’a pas d’importance. L’anglais restera à vue humaine, parmi les langues internationales, la langue la plus utilisée dans les échanges, mais comme elle n’est pas seule, n’y a pas de sujet. En revanche, au niveau européen, institutionnellement, les seules langues qui parlent aux citoyens sont les langues nationales. Et celles-ci non seulement doivent rester la référence, mais doivent être rétablies dans leurs droits, droits qui ont été largement piétinés au cours vingt dernières années.

Nous sommes là dans le domaine des décisions souveraines.

Il faut apprendre les langues des uns et des autres. C’était le souhait exprimé dans la convention culturelle européenne de 1953, si peu appliquée.

Il faut que la symbolique européenne redevienne claire, et respecte la diversité culturelle et linguistique, dont les traités ont fait un principe fondamental, mais trop contredite par la pratique institutionnelle pour être crédible.

Beaucoup de choses doivent être faites dans ce domaine. C’est un grand chantier à ouvrir, qui n’a peut-être pas la même prégnance que les questions économiques, mais qu’on ne saurait différer davantage.

1Méthodes et pratiques des langues africaines : identification, analyses et perspectives, Julia Ndibnu Messina Ethe et Pierre Frath, Collection Plurilinguisme, OEP 2019

2« Indépendance » de la nation, « Indépendance » de l’économie nationale et interdépendance des nations, François Perroux, Aubier Montaigne, 1969.

3Après l’empire – Essai sur la décomposition du système américain, Emmanuel Todd, Gallimard, 2002

4The Grand Chessboard, Zbigniew Brzezinski, BasicBooks, trad. Le Grand échiquier, Bayard Editions, Pluriel, 1997.

5Vive l’incommunication, La victoire de l’Europe, Dominique Wolton, Editions François Bourin, 2020

6Goethe le grand européen, André Suarès, éditions Emile-Paul Frères, 1932, p. 16-17.

7« L'idéal européen de Nietzsche », dans AFRI, Volume XI, 2010, Centre Thucydide, Université Paris II-Assas, p. 55-67.

8 Michel Serres - Défense et illustration de la langue française aujourd'hui, Le Pommier, 2018, p. 55