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Louis-Jean Calvet : «Le bouillonnement des langues a façonné la Méditerranée» (Libération 10 juin 2016)

Last Updated: 12 Jun 2016

De la «Mare Nostrum» romaine aux flux de migrants du XXIe siècle, le linguiste décrit dans son dernier ouvrage un espace méditerranéen comme un «continent liquide», où les langues s’acclimatent et influencent les échanges humains. Comme les «espèces vivantes».

La Méditerranée n’est pas la mer de nos batailles, mais la mère de toutes nos langues. Celle que les Romains nommaient Mare Nostrum serait plutôt, selon le linguiste Louis-Jean Calvet, «linguae nostrae», «nos langues». Dans son dernier ouvrage, la Méditerranée : mer de nos langues, il montre, à partir de l’étude de traces linguistiques, comment les évolutions du grec, du latin, du berbère ou du turc témoignent des échanges entre les peuples. Né à Bizerte, en Tunisie, et lui-même arabophone, l’auteur explore l’histoire linguistique de ce «continent liquide». Dans cet espace amniotique, les langues évoluent, se mêlent et interagissent. D’où la nécessité de les considérer comme un fait social, une «espèce vivante».

 - En quoi la Méditerranée vous apparaît-elle comme une «tour de Babel» ?
Le mythe de la tour de Babel raconte l’intervention volontaire d’un dieu pour semer la confusion des langues. Avant cette intervention, tout le monde parle une seule et même langue, après, plus personne ne se comprend... Pour la Méditerranée, plutôt que tour de Babel, je dirais bouillonnement de langues. Depuis les Phéniciens qui, partant de ce qui est aujourd’hui le Liban, vont parcourir les côtes sud de cette mer, en allant d’est en ouest, jusqu’aux migrants qui aujourd’hui tentent de la franchir du sud vers le nord, il y a une histoire économique, politique, impériale, religieuse, qui a laissé des traces linguistiques de toutes sortes. On sait par exemple qu’il existe ce qu’on appelle des «langues romanes», italien, français, espagnol... qui «viennent» du latin. Mais tout le monde ne sait pas qu’il y a vingt-cinq siècles le territoire du latin était minuscule, autour de Rome, coincé entre la mer et plusieurs autres territoires sur lesquels on parlait d’autres langues, en particulier le grec au sud, l’étrusque au nord. Les conquêtes romaines ont diffusé «du» latin. Je dis «du» et non pas «le», car ces troupes parlaient un latin bâtard qui a pris des formes diverses dans les territoires conquis.
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