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Non, Emmanuel Macron n'a pas prétendu que par l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 François 1er avait voulu détruire les parlers locaux

Last Updated: 24 Sep 2017

Il est amusant de voir de doctes historiens, par un enchaînement d'interprétations rapides des propos du chef de l'Etat, aboutir à un résultat qui dit l'inverse de ce que celui-ci pense réellement.

L'objet du délit est bien expliqué dans ces deux articles :

L'un du Figaro sous la plume d'Alice Develey, l'autre sous celle de Michel Feltin-Palas pour l'Express.

Lors de la Journée du Patrimoine, Emmanuel Macron et Stéphane Bern, investi d'une mission pour sauver le patrimoine, se sont rendus dans les Yvelines, pour visiter une classe de CM2 proche d'une résidence d'Alexandre Dumas. Stéphane Bern entreprend de présenter aux élèves l'ordonnance de Villers-Cotterêts, signée en 1539 par François Ier, "qui fait du français la langue officielle", explique-t-il. Propos aussitôt approuvés par le chef de l'Etat, qui ajoute à l'attention des enfants le commentaire suivant : "A ce moment-là, dans son château, le roi a décidé que tous ceux qui étaient dans son royaume devaient parler français."

Levée de bouclier chez les historiens ! Le Président aurait selon eux manipulé, instrumentalisé l'ordonnance de Villers-Cotterêts.

Tout le monde est à peu près d'accord aujourd'hui sur l'interprétation de l'ordonnance de Villers-Cotterêts, qui visait à remplacer le latin par "le langage maternel françoys", dans toutes les décisions de justice, en fait en tant que langue du droit et de l'administration. La question débattue par les historiens à propos de la signification de l'ordonnance est de savoir si "le langage maternel françoys" était pour François 1er la langue française ou toutes les langues de la même famille parlées dans le royaume de France. Ce point n'est pas totalement tranché, et ne le sera jamais, même si la balance penche plutôt pour la seconde interprétation, attendu que la monarchie n'a pas exercé de volonté centralisatrice forte sur la langue ni voulu tuer les langues régionales, les patois. Il faudra attendre la Révolution française pour voir s'imposer le monolinguisme, et encore celui-ci mettra beaucoup de temps pour s'imposer et n'a jamais été total.

Tout le monde est assez d'accord pour ne pas exagérer l'importance de l'ordonnance de Villers-Cotterêts, à la fois parce que le français (l'ancien français bien sûr) s'était bien avant largement developpé comme langue du droit, de l'administration et de la justice (en Bretagne, les tribunaux utilisaient le français depuis le XIe siècle et on l'y déclara langue officielle dès 1260, soit trois siècles avant François 1er1), et parce qu'il faudra encore quatre siècles pour qu'il devienne la langue parlée dans leur vie quotidienne par tous les Français. Pour autant, l'ordonnance de Villers-Cotterets, dont il faut rappeler qu'elle est toujours en vigueur, possède une valeur symbolique considérable et a marqué réellement l'abandon officiel de l'usage du latin comme langue du droit et de l'administration et donc son remplacement par le français.

Emmanuel Macron a peut-être forcé le trait pour expliquer simplement les choses aux enfants, au risque d'une inexactitude historique, l'ordonnance n'ayant pas eu d'impact direct sur la langue du quotidien pour les sujets du royaume, car telle n'était pas sa vocation.

En s'emparant de cette petite phrase pour lancer la polémique, les scientifiques qui s'y sont jetés n'ont-ils pas cherché à faire dire au Président de la République plus qu'il ne pense et surtout à s'écouter eux-mêmes, ce qui est un des poisons les plus détestables des échanges sur les réseaux sociaux. Car, s'ils avaient eu un comportement réellement scientifique ils seraient aller vérifier ce qu'Emmanuel Macron, candidat, a déjà dit sur le sujet et se seraient reportés à son discours de Reims. Que dit-il ?

"Nous sommes à quelques kilomètres de Villers-Cotterêts, là où François Ier a décidé de commencer à bâtir la France. Il n’y avait pas nos frontières. Il n’y avait pas, d’ailleurs, vraiment, la totalité de ce qu’on mettrait en toute rigueur derrière un royaume. Il y avait tant de langues. Il a décidé, par ordonnance royale, en 1539 de faire une chose : c’est de donner une langue au Royaume de France. Cette langue, c’est celle de la République, c’est la nôtre, c’est notre socle, c’est ce qui nous tient. Et c’est ce qui fait qu’être français n’a jamais été avoir des papiers français, avoir un sang français, mais avoir ce que CIORAN lui-même appelait “la grammaire à la main”, avoir ce goût pour la langue, en parler les mots, avoir cette cause commune. “Ma patrie, disait CAMUS, c’est la langue française”. C’est cela qui nous tient avec tout ce que cela emporte.
La langue française, ce sont ces mots qui ont constamment marié la belle langue de l’Académie et les langues empruntées aux patois, à ces langues vernaculaires que la
France, dans sa diversité, a toujours eu l’intelligence de reconnaître et de savoir tresser."

Clairement Emmanuel Macron se raccroche aux historiens pour lesquels "le langage maternel françoys" désigne simplement la langue française, mais il n'a pas à l'idée que l'ordonnance avait créé une obligation pour les sujets du royaume de renoncer aux langues locales qui s'était développés elles-mêmes par suite de la fragmentation du latin.

1 Le français, quelle histoire ! Jen-Benoît Nadeau & Julie Barlow, ed. Télémaque, 2006-2011, p.57