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Pour une politique volontariste de promotion du plurilinguisme


Mis à jour : 22 Fév 2008

L'Observatoire européen du plurilinguisme veille, mais l'impérialisme linguistique est omniprésent et s'inscrit dans les fausses évidences.

Ainsi la Commission Attali, après la tentative avortée du Rapport Thélot de 2004, revient à la charge pour imposer l'apprentissage précoce de l'anglais, dont l'effet le plus probable serait de renvoyer dans la marginalité toutes les autres langues.

C'est la voie inverse que préconise le rapport du groupe de haut niveau, rédigé par l'écrivain Amin Maalouf, publié dans les 23 langues officielles de l'Union européenne, qui décrit parfaitement le caractère nocif du tout-anglais et ses conséquences à moyen et long termes. Ce rapport est une vraie bouffée d'oxygène conceptuelle, car il nous fait sortir du discours toujours ambigu de la Commission européenne dès qu'il s'agit de multilinguisme. Le terme même de multilinguisme est d'ailleurs lui même ambigu, et cette ambiguïté voulue est ce qui lui donne sa force politique. Dire une chose et son contraire n'est-il pas l'art premier du politique dont le verbe est au service de ses buts. Faire du sur place ou reculer tout en donnant l'illusion du progrès, n'est-ce pas là la "force" du politique et une grande caractéristique de notre société du spectacle. Nous souhaitons par exemple qu'afin d'assurer la cohérence entre le discours du Président Sarkozy (discours de Caen) et les actes, les propositions 2 et 26 du rapport Attali soient immédiatement mises à la poubelle. Le rapport Maalouf n'a donc à nos yeux qu'un défaut, c'est d'être dépourvu de propositions directement opérationnelles. Les gouvernements vont devoir réfléchir, ce qui, dans un monde pressé, n'est pas dans les habitudes. Il faut donc s'attendre au pire de la part des gouvernements nationaux ou régionaux, selon le cas, seuls réellement compétents dans les domaines de l'éducation et de la culture et qui depuis plus de trente ans ne font que suivre la ligne de plus grande pente.

Le gouvernement de la province espagnole d'Andalousie nous en donne une parfaite illustration. Après avoir publié un superbe programme politique pour développer le plurilinguisme en Andalousie, le gouvernement andalou prépare un décret dont nous vous livrons le brouillon en espagnol, qui prévoit l'arrêt de l'enseignement obligatoire d'une seconde langue vivante deux années avant le bachillerato, ce que vient de faire le gouvernement britannique afin de ne pas fatiguer inutilement les jeunes britanniques qui ont déjà beaucoup de travail par ailleurs.

Ne vous y trompez pas, on n'a jamais parlé autant de langues qu'aujourd'hui, mais nous sommes en pleine régression.

Depuis que l'anglais s'est imposé en France comme première langue en éliminant toutes les autres, les élèves ont baissé de niveau en langues y compris en anglais, y compris aussi en français. Mais ne voyez surtout pas un rapport de causalité entre les deux phénomènes. En tout cas, la question de la causalité serait un superbe thème de recherche.

Une chercheuse de l'IFRI, Suzanne Nies, se pose justement cette question basique : l'anglais précoce est peut-être la meilleure façon d'éloigner les enfants des langues vivantes, car les enfants n'ont rien à faire de la langue outil que l'on veut leur enseigner.

L'excellente Tove Skutnabb avait forgé le concept de langue tueuse dans le contexte des langues minoritaires qui meurent au rythme accéléré de la modernisation. En fait, les concepts qui justifient celui de langue tueuse sont ceux de d'apprentissage additif et d'apprentissage soustractif, concepts développés par Tove Skutnabb dans sa communication aux 1ères Assises européennes du plurilinguisme. Nous sommes loin de la vision onirique des mots voyageurs d'Henriette Walter.......qui en fait ne traite que du métissage additif des langues. Or, l'anglais précoce, dans le contexte d'un impérialisme linguistique organisé à l'échelle mondiale, c'est l'arme de destruction massive des langues par la voie de l'apprentissage et du métissage soustractif. Pour celui qui sait lire entre les lignes, c'est ce que dit, en termes feutrés certes, mais il le dit, le rapport Maalouf.

Le métissage soustractif, voilà encore un sujet de recherche. L'OEP s'est arrêté sur un cas significatif, mais non isolé, celui du terme cluster, un paquet, un amas en français, qui fait fureur dans les cercles branchés de la recherche-développement en mal de pôles de compétitivité, de compétences, de recherche, comme si les mots français (allemands, italiens, etc.) manquaient, ce qui fait que l'on se raccroche désespérément à un concept à tout faire, celui de cluster. On pourrait dire schmilblick, l'effet serait le même. En fait, ce terme, paquet, amas en français, est surtout l'occasion d'un transfert conceptuel typique d'un phénomène d'acculturation. Il consiste à prendre pour nouveau un concept prétendument venu d'ailleurs, alors qu'il s'agit d'un bon concept venu de chez soi. Une chose est sûre, c'est que le concept anglicisé de cluster que l'on croit venir d'outre Atlantique par le seul effet des mots via les réseaux scientifiques et médiatiques, a été forgé dans les années cinquante, par l'économiste français François Perroux, héritier de l'économiste allemand Frédéric List, et de l'économiste autrichien Joseph schumpeter, notamment dans l'Economie du XXe siècle et dans Indépendance de la Nation, sous les vocables qui n'ont pas pris une ride de pôle de croissance et de pôle de développement. Voilà donc un nouveau sujet de recherche à un moment où l'on parle beaucoup de mémoire : les effets de l'impérialisme linguistique, et des ruptures dans la transmission des savoirs qu'il induit, sur la créativité collective.

Conclusion : il y a réellement péril en la demeure. Il faut prendre très au sérieux le rapport Maalouf et en tirer toutes les conséquences au plan des politiques éducatives, culturelles et économiques. Nous espérons très fort que Léonard Orban pourra, malgré toutes les chausses-trappes qu'il trouvera sur son chemin, conduire cette mission à bien, et nous produire pour le mois de septembre 2008, un nouveau cadre stratégique pour le plurilinguisme, qui ressemble à un vrai plan, c'est-à-dire qui exprime une volonté.

Le plurilinguisme exige aujourd'hui une volonté européenne, mais aussi et principalement une volonté des Etats et des pouvoirs locaux.

L'OEP

N'oubliez pas de soutenir l'OEP et de signer la Charte européenne du plurilinguisme