Logo de l'OEP
Logo de l'OEP

Le soleil se lèverait-il à l'ouest ?


Last Updated: 20 Sep 2013

Certaines actions, dans lesquelles l'OEP est fortement engagé, pourraient laisser penser que la priorité est à la défensive contre l'hégémonie de l'anglais.

L'OEP défend la diversité linguistique, et la liberté qui s'attache à l'usage de sa langue.

Pour autant, le plurilinguisme vise l'échange, et de préférence l'échange authentique, qui nécessite soit de traduire, soit de comprendre la langue de l'autre.

Le plurilinguisme implique donc la promotion des langues, il est fondamentalement une ouverture sur le monde, un monde qui est multilingue et plurilingue, et qui le restera.

Cette réalité incontournable commence à ébranler le monde le plus monolingue qui soit, le monde anglophone.

Sous la poussée du néolibéralisme, le monde anglophone n'a cessé depuis les années 80 de se fermer culturellement au monde extérieur. Et ce mécanisme infernal est à l’œuvre, se traduisant par la fermeture massive des départements de langues et cultures étrangères en Grande-Bretagne et aux États-Unis, comme en témoigne l'article du Guardian (1). Il y a fermeture des départements de langues et cultures étrangères et recul des sciences humaines et sociales sur l'autel de l'anti-culture managériale et d'une rentabilité qui ouvrent sur le néant. Certains s'en émeuvent (2). Les chiffres du second degré sont accablants, bien qu'il semble que l'on ait atteint le fond.

Peut-être cela est-il la conséquence du sentiment que l'anglais est devenue la langue mondiale et que la connaissance des autres langues et des autres cultures est devenue superfétatoire.

Peut-être cela est-il la conséquence du sentiment que les États-Unis, pays d'immigration, résument le monde à eux seuls. Certains parlent d'une nation monde.

Le fait est qu'outre la guerre d'Irak, une des grandes décisions de Tony Blair, alors Premier ministre britannique, avait été de rendre facultatif l'apprentissage des langues étrangères à partir de l'âge de 14 ans, prenant en cela le contre-pied de la politique européenne qu'il avait approuvée par ailleurs.

Depuis, non seulement les effectifs des élèves apprenant les langues vivantes ont chuté de manière importante, mais les départements de langues et civilisations étrangères ferment massivement dans les universités britanniques.

Des évolutions similaires sont constatées aux États-Unis, qui sont les champions absolus de la fermeture culturelle, si l'on mesure celle-ci à la proportion d'ouvrages étrangers traduits publiés aux États-Unis, qui est inférieure à 3%. Dans les pays européens, on est entre 15 à 20%. Ce chiffre a de quoi surprendre, mais il explique simplement que l'ouverture culturelle ne touche qu'une frange très marginale de la population américaine.

Cette situation est évidemment très préoccupante, et certaines voix (3) s'élèvent aujourd'hui contre cette situation jugée potentiellement dangereuse pour les Américains et Britanniques eux-mêmes.

Nous regrettons le manque d'ambition des politiques éducatives des pays européens où, malgré les exhortations européennes, si peu de progrès dans les langues, pourtant 

proclamées compétence clé de la société de la connaissance, ont été enregistrés. Dans certains pays, la compétence et l'ambition d'apprendre les langues étrangères se limitent au globish.

Et pourtant, ça bouge dans les pays anglophones, et puisque l'on dit souvent que ce qui se passe outre-atlantique arrive en Europe avec quelques mois, voire quelques années de décalage, on peut se poser la question suivante : l'éclaircie ne viendra-t-elle pas, aussi dans le domaine des langues, du monde anglophone et notamment des États-Unis ?

La question de l'hégémonie linguistique n'est évidemment pas traitée. Mais les idées s'agencent très bien avec toutes les recherches conduites depuis une trentaine d'années dans le contexte européen, et avec l'argumentation développée depuis bientôt dix ans par l'OEP.

Il y a deux sources principales de réflexion.

La première porte sur l'avantage intrinsèque du plurilinguisme. Cela ne va pas de soi, car un préjugé tenace, qui n'a pas encore aujourd'hui totalement disparu, voudrait que le bilinguisme soit un signe de déclassement social et qu'il faut d'abord bien posséder sa propre langue avant d'envisager d'apprendre une langue étrangère.

Cette idéologie du monolinguisme est dépassée, bien qu'elle soit omniprésente dans les comportements.

D'une part, la connaissance des langues étrangères, même précoce, n'affaiblit pas la langue maternelle, mais la renforce. L'idée de Goethe selon laquelle "Celui qui ne connaît pas les langues étrangères ne connaît rien de sa propre langue", est scientifiquement vraie et démontrée.

D'autre part, le plurilinguisme a des effets cognitifs et culturels très positifs (4 et 5), et spécialement adaptés au monde dans lequel nous sommes entrés. Comment affronter un monde par définition plurilingue et multiculturel, sans avoir soi-même un bagage plurilingue et interculturel ? Le tout-anglais, si prégnant dans les systèmes éducatifs européens, devrait appartenir au passé, il incarne une vision du monde désuète et arriérée, non pas qu'il faille ignorer l'anglais, mais que l'anglais seul, surtout sous sa forme abâtardie du globish, ne suffit pas et qu'il doit s'intégrer dans un approche plurilingue et interculturelle. La manière d'enseigner les langues comme de purs outils de communication, manière aujourd'hui dominante, est même pédagogiquement une impasse (6).

Ces prémices une fois posés, les pays dont population ne maîtrise pas les langues étrangères et reste dans un schéma culturel monolingue, se mettent en situation de faiblesse économique et politique (7) et (8).

Au Royaume Uni, le British Council, La British Academy et l'organisation patronale britannique se sont depuis plusieurs années inquiétés de la situation dans laquelle le monolinguisme commençait à mettre la jeunesse britannique par rapport à leurs homologues européens. Sur le marché de l'emploi, certains jeunes britanniques se trouvent aujourd'hui en difficulté par rapport à d'autres européens ayant deux à trois langues à leur actif.

Cette situation est appelée à se développer dans l'avenir, ce qui veut dire que le plurilinguisme, et non la seule connaissance de l'anglais, sera de plus en plus un enjeu, et ce partout dans le monde.

  1. Language teaching crisis as 40% of university departments face closure by Daniel Boffey

  2. Turbulence' in school languages, BBC News

  3. The Real Language Crisis by Russell A. Berman

  4. The Bilingual Advantage by Claudia Dreifus

  5. What does research show about the benefits of language learning? by Amanda Kibler and Sandy Philipose

  6. we're learning them in the wrong way by Joe Iles

  7. Do Small Businesses Need to be Multilingual? by David Sims

  8. The Multilingual Dividend by Andrew Hill, Financial Times