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L'évidence et la cohérence


Last Updated: 24 Jul 2014

Le plurilinguisme ne serait-il pas une sorte de doxa reflétant un discours officiel avec lequel tout le monde est a priori d'accord, masquant une réalité plus contrastée.

La doctrine officielle du Conseil de l'Europe depuis plus d'un demi-siècle est le plurilinguisme et la grande œuvre linguistique du Conseil de l'Europe, à savoir le CECRL (Cadre Commun de Référence pour les Langues), et tout un ensemble de réalisations qui gravitent autour, est un document qui définit le plurilinguisme et en est imprégné. Sans le parer de vertus miraculeuses, le CECRL a l'avantage décisif de rendre comparables les systèmes éducatifs entre eux et d'en améliorer la lisibilité. Le Conseil de l'Europe est à l'origine également d'une multitude de conventions dont le but est de protéger la diversité linguistique et culturelle.

La doctrine officielle de l'Union européenne est le multilinguisme. Le règlement N°1 de 1958 pose les bases du multilinguisme institutionnel et fixe le cadre du régime linguistique auquel les institutions européennes doivent se référer. Le traité de Lisbonne rappelle le principe fondamental du respect de la diversité linguistique et culturelle de l'Europe. L'Union européenne, et particulièrement la Commission européenne, est à l'origine de nombreuses recommandations, de rapports et de décisions. Le Conseil européen de Barcelone de mars 2002 a notamment fixé l'objectif pour les systèmes éducatifs de deux langues étrangères au moins dès le plus jeune âge.

Au plan international, l'UNESCO, à travers la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de 2001, la convention internationale sur la diversité des expressions culturelles, la journée mondiale de la diversité culturelle, l'année internationale des langues (2008), la journée mondiale des langues maternelles et toute l'action pour enrayer la disparition rapide de langues en danger. Tout récemment l'UNESCO a repris à son compte l'objectif d'au moins deux langues en plus de la langue maternelle ou de la langue d'enseignement et la Directrice générale de l'UNESCO prêche le multilinguisme partout dans le monde.

Sur le plan économique, au célèbre rapport Davignon de 2008 « Les langues font nos affaires » a fait écho une étude de 2012 de The Economist Intelligence Unit de la revue The Economist, dont il ressort clairement que les compétences linguistiques et culturelles, et certainement pas le monolinguisme autour de la seule langue anglaise, sont une nécessité pour le développement économique mondial. Une multitude d'études font actuellement le même constat et des recommandations convergentes dont nous donnons un aperçu.

Le discours monolinguiste du tout-anglais est donc aujourd'hui partout en retrait. Les discours tonitruants et quasi guerriers des années 80 se font plus rares et paraissent hors du temps et un tantinet réactionnaires. Est-ce à dire que les idées à la base de ce discours suranné et irrationnel aient perdu toute activité et ne restent pas tapis sous un plurilinguisme de pure convenance.

Me Androulla Vassiliou a déclaré récemment que « le multilinguisme est l'ADN de l'Europe ». Cependant tous les discours tenus par la Commissaire chargée de l'éducation, de la Culture, du multilinguisme et de la jeunesse ont tous été tenus depuis sa prise de fonction en 2010 en anglais. Il y a contradiction entre le discours tenu, dont nous ne mettons pas en cause la sincérité, et le symbole délivré. L'écrivant Camille Toledo et le philologue et philosophe Heinz Wismann lui répondent dans le Monde du 25 juin par « L'identité de l'Europe, c'est la traduction ». Il ne s'agit pas d'une formule de style. Pour que l'Europe existe dans les cœurs, il faut des citoyens-traducteurs, capables d'assumer des appartenances et fidélités plurielles.

Le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, est polyglotte. Les vice-présidents et commissaires devront l'être également. Charles Quint pour régner était devenu polyglotte par goût et par nécessité. Pourquoi pas eux ?

Depuis le 1er juillet, la présidence de l'Union européenne est assurée par l'Italie, en la personne de son président du Conseil des ministres Matteo Renzi. En rupture avec une pratique que l'on pouvait croire solidement établie, le site de la présidence italienne devait initialement être en deux langues, italien et anglais. Avec d'autres associations européennes, l'OEP est intervenu auprès de Matteo Renzi. Le français a été ajouté à l'anglais, probablement sur intervention du président français, mais pas l'allemand ? Pourquoi Angela Merkel n'en a-t-elle pas fait autant ? Pour l'OEP, le minimum des minimum pour la présidence de l'Union est la langue du pays qui préside et l'allemand, l'anglais et le français. Rappelons qu'en 2008 la présidence française avait inclus l'italien, l'espagnol et le polonais. Sur ce plan, Matteo Renzi assure la continuité avec l'équipe Berlusconi, de sinistre mémoire. Quel dommage !

On peut supposer que le gouvernement français défend au niveau européen et dans les relations internationales le français et le plurilinguisme. Mais que fait-il à l'intérieur ?

La France forme ses hauts fonctionnaires dans une école prestigieuse, l’École nationale d'administration, dont sont issus de nombreux membres du gouvernement et aussi des cadres dirigeants de grandes entreprises internationales. Jusqu'à présent, le concours d'entrée de cette école offrait un choix très ouvert de langues étrangères. Or, pour le concours de 2014, l'inscription pour passer l'épreuve unique de langue est automatique pour l'anglais, mais il faut demander une dérogation pour postuler dans une autre langue parmi sept (allemand, arabe, espagnol, italien, mandarin, portugais, russe). On se demande à quel titre un candidat qui excellent en allemand (et probablement aussi en anglais) devrait être discriminé au profit d'un candidat ne maîtrisant que l'anglais. La réforme est donc une prime à l'inculture. C'est grave, car il est évident qu'il s'agit d'une première étape vers l'imposition d'une seule langue étrangère au concours, alors que ce concours est une référence pour tous les autres concours administratifs. Le concours d'entrée à l'ENM (Ecole nationale de la magistrature) avait déjà réduit l'épreuve de langue à une épreuve unique en anglais, alors que l'anglais est complètement inutile professionnellement pour la quasi totalité des magistrats. Pour quelle raison un candidat bon en anglais devrait-il être préféré à un candidat bon en arabe, ou en portugais ? Les raisonnement à la base de ces grandes réformes sont littéralement ubuesques. Il est vrai que la ministre en fonction à ce moment était Me Rachida Dati, maire du 7ème arrondissement de Paris, et dont un des chevaux de bataille est le développement de l'enseignement de l'anglais à l'école maternelle.

La situation de l'enseignement supérieur n'est pas meilleure. Tout le secteur des langues, qu'il s'agisse des « langues et civilisations », y compris les départements d'études anglophones, et les départements de langues appliquées sont en difficultés, et pour les formations non linguistiques la tendance est de ne pas inclure les langues dans les diplômes ou à se limiter à l'anglais, sur la base de l'idée que les langues sont du ressort de l'enseignement secondaire. C'est à la fois avoir une conception misérablement instrumentale des langues vivantes et tourner le dos aux exigences les plus profondes de l'état du monde.

Les universités devant être, selon une certaine idéologie, gérées comme des entreprises, à côté de leurs missions de services publics, elles font aussi du commerce. C'est la raison pour laquelle de nombreux établissements d'enseignement supérieur ont développé des formations uniquement en anglais pour des étudiants étrangers ne maîtrisant pas la langue du pays d'accueil. Le phénomène est européen et a pris beaucoup d'importance en Allemagne, en France et en Italie. Aujourd'hui en Allemagne, on constate que des étudiants étrangers ayant suivi de telles formations, connaissent moins l'allemand à la fin qu'au début du cycle d'enseignement et sont inemployables dans des entreprises allemandes à l'étranger et sur le territoire national. Ces formations sont du commerce et rien d'autre. L'erreur stratégique est totale. Nous n'avons pas besoin de monolingues internationaux, si nous voulons être compétitifs, nous avons besoin de diplômés polyglottes. Malgré une loi votée en juillet 2013 par le Parlement français, ces formations continuent de se développer en France, le ministère ne faisant aucun effort pour appliquer la loi votée. Par chance, les établissements d'enseignement supérieur sont autonomes et la loi s'impose à eux sans qu'il y ait besoin de décret d'application ou de circulaire ministérielle. Les tribunaux trancheront.

L'évidence, c'est le plurilinguisme, qui, selon le Conseil de l'Europe, est la capacité d'utiliser à divers niveaux de compétence plusieurs langues étrangères, en ayant l'expérience de plusieurs cultures. Les langues vivantes ne sont pas rébarbatives, mais une ouverture extraordinaire et une source d'épanouissement, une composante incomparable de la culture générale. Les langues vivantes ne sont pas des outils pour communiquer dans la souffrance, mais porteuses de la diversité du monde (dis-moi les couleurs du monde!), elles doivent être vues, selon la formule d'Henri Meschonnic, « comme un infini à explorer, un infini du sens... ». C'est une question culturelle fondamentale.

La cohérence, c'est ce qui manque le plus. Pourquoi en sommes-nous là ? C'est un vaste sujet. Une chose est sûre, que de travail pour l'avenir, nous avons besoin de vous...

 

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