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Non aux universités offshore ! - Penser dans sa langue


Zuletzt aktualisiert: 9 Mai 2013

Aujourd'hui, si les scientifiques non anglophones publient de plus en plus en anglais, ils pensent toujours et heureusement dans leur langue maternelle. Il est heureux qu'il en soit ainsi car, s'agissant des sciences humaines et sociales (sciences de la culture telles que pensées par François Rastier), qui sont des sciences de la diversité, plus dédiées à comprendre la réalité du monde dans sa diversité que de le réduire à son plus petit commun dénominateur, la lingua franca peut tout simplement ne pas disposer des concepts nécessaires à la recherche. L'abus de la lingua franca est tout simplement destructeur et incompatible avec la recherche. Mais rien ne dit qu'il n'en soit de même dans les sciences de la nature. La création se fait dans la langue maternelle et seule l'appropriation de plusieurs registres linguistiques, qui définit le plurilinguisme, sur le terreau de la langue maternelle, permet le "penser entre les langues", cher à Heinz Wismann, qui est intrinsèquement créatif, mais ce n'est pas du tout le processus qui est aujourd'hui à l'oeuvre.

Aujourd'hui, enseigner et étudier en totalité dans une autre langue, c'est exposer à une rupture mémorielle une communauté coupée de ses sources intellectuelles et culturelles, c'est organiser le déclassement et, à terme, la disparition de sa propre langue.

D'ailleurs, on parle beaucoup de lingua franca en pensant au latin, sans réaliser que dès le Moyen-Âge de grands auteurs comme Chrétien de Troyes ont contribué à diffuser la langue vernaculaire française à travers toute l’Europe (ses écrits étant largement traduits de son vivant à la même époque dans les langues vernaculaires européenne, sans réaliser également que la Renaissance des 16e et 17e siècles s'est faite largement contre le latin des clercs scolastiques, et par le développement des langues nationales. C'est à la même époque que Dante a donné ses lettres de noblesses à l'italien, que Luther, avec l’aide de l’imprimerie, permettait à l’allemand de prendre son envol à une époque où 90% des écrits imprimés étaient encore en latin, (70% vers 1570), et que Descartes écrivait en français le Discours de la méthode. Alain Rey commente dans son Mille ans d'histoire de la langue française, "...On ne peut pas dire qu'il y ait de différence significative entre ses œuvres publiées en français et celles qui le furent en latin. Son geste ne signifie pas nécessairement qu'il souhaitait remplacer une langue par une autre : bien plutôt, il se satisfait, à l'instar de Leibniz avec l'allemand et le français, de ce bilinguisme qui a sans aucun doute constitué un moteur pour sa pensée, une façon de décaler les cadres. L'affirmation du français, pour Descartes, correspond néanmoins à une posture affichée : celle de mettre en relation la philosophie avec l'exercice libre de la raison plutôt qu'avec le maintien de la tradition."(p.710). On ne peut mieux faire l'éloge du plurilinguisme scientifique et de la qualité incomparable du plurilinguisme pour la créativité littéraire et scientifique.

Le monolinguisme est l'expression d'un conformisme et le mouvement que l'on constate vers le tout-anglais dans les domaines de la recherche et de l'enseignement supérieur une manifestation de grégarisme intellectuel. Pendant les trente années écoulées, l'anglais était la langue d'un capitalisme conquérant et d'une pensée qui se voulait "unique". L'école néolibérale s'imposait de manière quasi absolue dans les sciences économiques et le management. Ce fut une époque glaciaire au plan scientifique et la crise, que le système a lui-même engendrée, marque l'annonce d'un renouveau à cet égard. Alors que la modernité et la misère éclatent aux quatre coins du monde, il est symptomatique que le débat sur l'hégémonie de l'anglais, sur le plurilinguisme et la diversité culturelle ait lieu aussi au sein du monde anglophone. Face aux menaces uniformisatrices, le monde a besoin d'entretenir sa diversité. En matière de recherche, les Chinois produisent en anglais, mais produisent aussi dans leur propre langue.

Nous vous invitons à prendre connaissance de trois pétitions soutenues par l'OEP et à les signer si vous le souhaitez :